LIRE TUE !
« Le tribunal du Parlement de Paris, en ce 23 décembre de l’an 1552, a condamné,
conformément aux dispositions de la novelle 134 de Justinien, et de l’authentique sed hodiè, dont on a retranché la peine du fouet, Marie Quatrelivres, femme de Louis Ruzé, lieutenant civil, pour
crime d’adultère, à être fustigée pendant trois jours de vendredi, et à être ensuite enfermée dans un couvent, sauf à ce que son mari l’en retire dans le cours de deux années ; sinon
qu’après ce temps, elle sera rasée, voilée et vêtue comme les autres religieuses et filles de la communauté, puis sera affectée à l’ouvroir, pour y rester le reste de sa vie et y vivre selon la
règle de la maison ».
Trois heures vingt du matin, à sa montre bracelet. Simon bailla et referma le poussiéreux Répertoire
universel et raisonné de jurisprudence du Comte Philippe Antoine Merlin. Encore deux jours à potasser ce genre de traité et sa vocation de futur avocat risquerait fort de sentir le moisi. À quoi
tout cela rimait-il ? On était en 2012 et le divorce existait, il en connaissait tous les ressorts ! Alors pourquoi perdre son temps dans les arcanes de l’adultère ? Un rapide
examen de conscience confirma ce qu’il savait déjà et n’osait pourtant s’avouer au grand jour. Simon adorait briller…CQFD… l’oral du CAPA serait l’occasion rêvée d’étaler sa science, d’en
mettre plein la vue aux examinateurs. Il repoussa le livre au bord du bureau, s’étira en faisant craquer ses articulations puis se tourna vers la couche où le corps nu de Laure, reposait formant
au creux du lit de multiples ellipses sensuelles. À même le sol, gisaient ses vêtements ainsi que la paire de boucles d’oreilles qu’il lui avait offerte le soir même : des pendeloques
d’Agathe noire serties d’argent, cadeau d’anniversaire. Laure bougea dans son sommeil et lui offrit son sexe entrouvert à dévorer du regard. Ses yeux goûtèrent chaque détour, contour,
pourtour et s’attardèrent aux entours du mont moussu. Si belle, si tentante, offerte, si totalement impudique dans l’éclat nacré d’une parfaite innocence.
Trop épuisé pour éprouver du désir, il la contempla comme on s’attarde parfois, désœuvré, sur un superbe
objet de collection. La contemplation glissa sournoisement à l’interrogation. Etaient-ce les longues heures passées à feuilleter les vingt-deux volumes du répertoire du Comte sur l’adultère
qui avaient semé les graines empoisonnées de la suspicion dans son esprit, mais l’abandon de sa compagne, d’innocent lui parut soudain douteux et contrefait. Son imagination s’emballa et l’aimée
se métamorphosa au gré de son esprit fiévreux en sulfureuse hétaïre. Il se prit à lui imaginer de multiples liaisons, de plus en plus sordides. Stupre, fornication, prostitution
volontaire… Laure offrant son cul, son con, son berlingot luisant au premier venu dans une ruelle aux rigoles puant la déjection humaine. Laure suppliante, gémissante mais consentante,
sciée sous les coups de boutoir d’un violeur anonyme. Une sueur froide glissa le long de son échine… Il la regarda sans le moindre attendrissement. Il lui fallait la réveiller là,
maintenant, la noyer de questions insidieuses, lui faire avouer ses crimes ! Bien entendu, elle nierait tout en bloc, s’emporterait… Elle aimait tellement mentir la sotte ! Brusquement
la contrepèterie involontaire le ramena aux bords de la réalité. Il éclata d’un rire hystérique. Laure s’éveilla en sursaut, ouvrit les yeux et découvrit effarée Simon, les cheveux en bataille,
le visage livide et barré d’un rire insane.
- Tin Simon….quelle heure est-il ? Simon, mon ange, t’es dingue ! Tu vas finir par
tomber malade à force de bosser comme un forcené… Si tu te voyais ! T’as plus rien d’humain… tu me fais peur…
- Allez, viens te coucher… s’te plait… ajouta t-elle d’une voix ensommeillée.
- Laure, tu me trompes, Laure dis-moi, tu me trompes ?
- Pardon ? Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce qui te prend ? Non, bien sûr que je ne te
trompe pas… Bon, Simon, j’ai vraiment sommeil… Viens te coucher mon amour. Tu devrais avaler un somnifère et tiens pendant que tu y es, un anxiolytique, parce que cet examen…
manifestement, il te rend à moitié cinglé… Te tromper, moi ! Tssssssssss, allez viens te coucher…
- Parce que si tu me trompes, il faut me le dire… je comprendrais, tu sais… je suis invivable en ce
moment… tout ce stress accumulé… alors si, tu allais voir ailleurs, je comprendrais… j’excuserais peut-être pas, mais j’essaierais de comprendre, je te le promets. Je t’aime, tu le sais ?
bredouilla t-il, sotto voce.
- Réponds Laure ! je t’en supplie !
Le cri se perdit entre les quatre murs de la chambre.
Laure se retourna dans le lit, enfouit sa tête dans l’oreiller, remonta d’un geste nerveux le drap fripé
sur sa nudité, opposant un mutisme boudeur à son compagnon de plus en plus agité.
- Au couvent, rasée et voilée… grinça t-il entre ses dents.
- Tu dis ? questionna l’oreiller.
La rage au ventre, il se leva, empoigna les vingt-deux volumes du Comte, s’assit à califourchon
sur le corps de Laure puis pressa de son dérisoire monceau de culture la tête, de longues minutes, contre le coussin duveteux jusqu’à ce que le corps demeure inerte. Un rire dément s’échappa de
sa gorge et levant les bras au ciel, il se mit à hurler :
- Adversus periculum naturalis ratio
permittit se defendere ! LIRE TUE, Messieurs et Mesdames les
jurés! Simon Grimbat est innocent ! Le SEUL coupable dans ce meurtre abominable, c’est Merlin ! Mais quelle plaidoirie, je vais faire ! Quelle plaidoirie ! Bon sang… je vais faire un malheur… !
©Alaligne
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