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So romantic !



- Balek, balek !


Le petit homme fit résonner les coupelles de cuivre qui ornaient les larges lanières de cuir zébrant sa djellaba. Jouant des coudes et psalmodiant ses « balek », il se fraya un passage dans la foule puis se planta devant l’objectif de mon Nikon ; une attitude hautaine nullement démentie par un large sourire ombré des franges multicolores de sa tarazza.


- La gazelle, tire-lui le portrait et donne-lui quelques dirhams, si tu veux que le guerrab te fiche la paix, me chuchota Idriss, mon jeune guide-interprète marocain.


J’obtempérais, pensant échapper à la dégustation d’une eau aux origines douteuses qui stagnait - je n’osais imaginer depuis combien de jours – au fond de la gourde. Erreur de débutante ! L’instantané n’était à ses prunelles de geai guère plus mirifique que de la roupie de sansonnet. Il continuait à prendre la pause, mais en me tendant maintenant un bol de flotte à avaler. Je bus avec parcimonie… L’eau avait le parfum légèrement camphré de la santonine, était fraîche et déployait des sapidités de violette qui flattaient le palais. Les yeux mi-clos, je m’imaginais transportée en un antique caravansérail, pieds nus sur les carreaux de faïence émaillée, humant l’odeur du musc, de cuir brûlé, d’essence de rose et de tabac doré, si ces références enchanteresses ne m’avaient été suggérées par la lecture d’un conte de Daudet, abandonné la veille au soir sur une table de chevet.  Quand la coupelle fut aussi sèche que la peau de chèvre de la gourde, le guerrab me gratifia d’une prière et d’un « Allah ibark fit » auquel Idriss répondit machinalement par un «wa fik barak Allah. » 


-  Ça veut dire qu’Allah t’accorde ses bénédictions !


Je remerciais mon précieux traducteur et m’enquit, avec une once bien pesée d’insistance, et ce, afin d’échapper aux tourments d’une deuxième tournée – je redoutais les vertus gastriques de la santonine - du programme de la visite.


- Ha ! la gazelle, laisse-toi gagner par les charmes de Rabat, une ville « so romantic » ! Arrête de tout vouloir savoir à l’avance…  Rêve ma gazelle, laisse le Maroc t’éblouir… tu n’es qu’une toute petite coccinelle, perdue dans le feuillage immaculé d’un Ginkgo biloba, et têtue, tu cherches désespérément ta nourriture en oubliant que la force de l’arbre, ainsi que la tienne, tient dans les racines, non pas dans ce qui remplit ta tête ou l’estomac. Te voilà, sur les pas de tes ancêtres et tu veux lire en moi comme dans un dépliant touristique… Ainsi « nesrani » tu es, et « nesrani » tu resteras…qu’Allah te pardonne ! Puisque tu veux quand même savoir et que tu me paies pour cela… tu vois, là-bas cette petite rue couverte, c’est le Souk-es-Sebat. La perle des maroquiniers et des marchands de tissus t’ouvriront leurs coffres d’Ali Baba. Tu pourras t’y parer des étoffes les plus rares, couvrir tes épaules et ton cou de cotonnades aussi douces que de la soie, orner ta taille et tes hanches délicieuses de vagues frémissantes d’organdi, oui… frémir, ma gazelle… tu frémiras à la caresse de voiles d’une infinie tendresse, puis, errant de ruelles fleuries en enfilades de galeries,  nous ferons halte chez Samir qui tient échoppe place du Souk el Guezel et nous dégusterons un thé à la menthe sous des cascades de lilas, en écoutant roucouler les tourterelles. Tes narines s’habitueront peu à peu à l’âcreté du suint gainant encore la laine fraîchement tondue de nos moutons. Cette odeur, tu l’apprivoiseras... Tu admireras le travail de Kamal, le cardeur qui, tel Sisyphe, peigne et tisse en un labeur interminable et…


- Et … si nous allions directement à la mosquée Moulay Slimane. Idriss, je travaille en France près de Limoges ; alors la laine j’en connais un brin… ne ris pas… c’est sérieux, pas le goût aux  galéjades ! La place El Guezel est plus connue pour ses tire-laines que pour ses cardeurs talentueux. Je te préviens également que je tiens à passer par la rue Taht el Hamman… je suis venue à Rabat, en réalité, uniquement pour cela…


Le regard d’Idriss s’assombrit. Il me dévisagea avec méfiance et cracha à vingt centimètres de mes espadrilles.


- Tu fais quoi ici ? bougonna t-il en ajoutant deux mots d’arabe où je crus reconnaître la douce sonorité du mot « alqahba » ; trois petites syllabes qui, sauf erreur de ma part, rendirent la phrase nettement plus ordurière.


 - Je suis journaliste, mon pote et  j’enquête sur les « samsarate » qui, pour certaines, tiennent échoppe, comme tu le dis si bien, rue Taht el Hamman, au su et vu  de tous, y compris de la police marocaine. Je rédige un article sur le sort d’une « petite bonne » Nora, 11 ans, battue à coups de câble électrique, laissée pour morte pour ses bons et loyaux services 14 heures par jour, violée par le fils aîné de la famille et royalement rémunérée 200 dirhams par mois. Quoi ? Ne me regarde pas comme cela… j’ai fait une bourde ? Allons, calme-toi… Si le mythe de Sisyphe signifie qu’il n’y a pas de châtiment plus terrible qu’un travail inutile et vain,  je donnerai, moi la roumi, la parole à Nora afin de connaître son point de vue sur le sujet, si elle peut encore parler, bien sûr… Mon papier terminé,  j’irai, c’est promis, flâner dans les jardins exotiques de Sidi Bouknadel, errer sur les murailles de la nécropole de Chellah…

 

It will be so romantic… Oh oui… So romantic !

 

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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Les bagatelles de l'Histoire (2)

 

 

 

 

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L’ultime bloc-notes


 

21 mai 1941..20 mai 1940: triste anniversaire! Les images se bousculent maintenant dans ma tête. J'étais au Sénat, couvrant pour ma gazette l'allocution pathétique d'un Paul Reynaud, fallacieusement enflammé, retranché derrière les fortifications et l'implication chimérique de la RAF dans les combats. À peine écrasé une larme, comme bien d'autres, quand il conclût " Je crois au miracle parce que je crois en la France". Triste mascarade… le vieil homme débitant son répertoire infini sur disque rayé des sempiternelles élucubrations politologiques de la débâcle. Pas de miracle ce jour-là, ni ceux qui suivirent d'ailleurs… Débâclé le petit Paul, démissionné et arrêté sur ordre de l'impétrant Connétable. Le vrai miracle, c'est que je sois toujours là, trop rassis pour intéresser Compagnons et Chantiers affectés à la dépigeonnisation et à la dératisation d’une France jugée impure. Journaliste débarqué d’un Paris Soir aux bottes de l’occupant, je continue à noircir pour ma pomme des pages de mon bloc-notes, là, attablé à la terrasse du Pam-Pam, repaire des Champs pour oisifs fortunés et simulacres de demi-mondains.


Le renouveau en 41 c’est la couleur ! Du vert partout! vert-de-gris, verres vides, pers et vers déliés, la France n'a plus besoin de poètes au senti de ces relents de remugles ; l’alambic vomit de la Chartreuse. Miracle aussi, que mon amitié avec Prosper n'ait pas résonné aux tympans des perdreaux venus l'arrêter ce sombre soir d'octobre 1939. Aaah Môquet! Député bonhomme d'un XVIIème qui me colle à la peau comme de la suie de cheminot. Que nous ayons, tous deux, refait cent fois le monde chaque mardi chez Dédé autour d'un bock, d'un Noilly-Prat ou d'une lampée de Menetou-Salon incarnat, n'interpella pas, Dieu merci, les révolutionnaires de la nation, écoutés chaque jour depuis Vichy par des millions de nouveaux affidés. Comme quoi, les petits miracles existent… pour les grands, il faut brûler des cierges, paraît-il. Tiens...je vais peut-être passer à Saint-André, moi le coco-mou, l'athée, histoire de renouer le rite pour sortir de l’impasse, clouer sur la trombine d’un martyre un ex-voto à la renaissance hexagonale. Puis j’irai glisser une ou deux confidences d'une souris de lupanar informel, fridolinement stipendiée dans les resserres du camp de Choisel, dans le tronc de Saint François, patron des scribouillards. Je devrais suivre la suggestion de Prosper dont la luminosité me semble pourtant bien frelatée : filer en zone libre…avant que le dernier grain n’échoit au fond du sablier. Drôle d'époque à défaut d'une drôle de guerre, où l'on se frotte bon an mal an, au gré du vent et de l'emploi du temps, au commerce de héros anonymes ou à la ruse des parangons de la débrouille toujours prompts à prendre la fuite et à se débourber de n'importe quelle situation. Dur, dur de faire comme si…


Une brise subite dans ce milieu de matinée printanière caresse le macadam. Je sors mon paquet de Gauloises, réformé, avec l'aigle allemand en poinçon sur le scellé. "Schw. Zgtt" écorche mon regard. Ces cibiches...encore une charmante attention de ma Gilberte, bignole le jour, et pute au grand cœur la nuit... perchée sur des sabots de vingt centimètres, telle un onguligrade, toujours prête à me rencarder et me filer des cordons sur les va et vient de l'occupant. Pas même le temps d'extraire un clopot et d’allumer le briquet que l’objet du rencard occupe mon champ de vision.


Un jeune couple improbable, version zazou d’une liaison extraconjugale, s’achemine en chaloupant vers le rade. Jeune premier, l'homme à la fine moustache porte une ample veste qui lui tombe à mi-cuisses, avec quantité de poches à revers et plusieurs martingales. Le col blanc mou de son Asser est relevé, maintenu par une large épingle. Pour contraster l'apprêt, un étriqué pantalon froncé. Tenant par la taille sa donzelle, le sigisbée arbore une longue chevelure huileuse et balance la canne d'un parapluie sur son épais poignet. Fine et élancée, la fille, a emprisonné ses cheveux blonds dans deux tresses serrées. Outrageusement fardée d'un rouge à lèvres écarlate, la lippe boudeuse, elle cache ses yeux derrière d'opaques lunettes noires. Sa veste cintrée, aux épaules carrées, laisse entrevoir une jupe plissée qui s'arrête au-dessus de genoux gainés de bas rayés.

 

Ils se dirigent tout droit vers ma vigie, degré de proximité de plus en plus ténu, c'est dire...je les entends siffloter Dranem entre deux refrains de Johnny Hess. Ils m’ont repéré et me hèlent de loin. Mes narines détectent Jicky, à moins que ce ne soit Danger, le parfum mode de Ciro, aux effluves d’Ylang-ylang que swingueuses et frimantes s'arrachent rubis sur ongle. C'est in, c'est bath tout ce joli monde… on se croirait chez Capoulade! Décidemment la résistance devrait éviter ce genre de frasques…

 

J’ai la pénible sensation d’un Mauser pointé sur la tempe….

 

 

 

 

 

 


 

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Les bagatelles de l'Histoire (1)

 

 

 

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L’improbable dialogue

 

- Gelôse… hum ! Fouquier qu’en penses-tu ? Allons citoyen que diantre, un petit effort ! Il ne me reste que trois noms à trouver…l’hiver ne t’inspire donc rien ? Il me faut un son lourd et une mesure longue pour la prosodie de ces mots qui doivent faire frissonner. Gelôse… le gel, la neige, le froid, la bise glaciale qui raidit les cœurs…


Fabre griffonna nerveusement le mot au dos d’une page de l’acte II  de son Philinte.

Antoine le regardait faire avec mépris. Il avait d’autres projets en tête. La veille, la Convention nationale l’avait nommé à la tête du tribunal révolutionnaire. C’est peu dire que la charge l’honorait, et si Faure n’avait pas décliné la proposition, qui sait quelle machination il aurait ourdie pour obtenir la fonction. Accusateur public ! le mot claquait à ses oreilles comme une revanche grandiose.


- Enfin, Fouquier, me diras-tu si gelôse te sied ?


Décidemment le théâtreux commençait à l’énerver. Il ne lui pardonnerait jamais d’avoir écrit cette dernière pièce où, drapé dans une posture insolente, ce bellâtre des lettres s’était évertué à pourfendre certains de ses amis révolutionnaires. Il le soupesa du regard… un dispendieux, un escroc qui devenait radin dès que l’on sollicitait sa bourse… un freluquet, un pédant, qui chipotait pour trouver un nom qui irait rejoindre les autres dans un calendrier que l’on aurait tôt fait d’oublier. Et comme si sa vie en dépendait! Quel crétin ! Viendrait bientôt le jour où il lui ferait rendre gorge. Un homme de cette sorte se tient toujours au bord du gouffre… une chiquenaude, et il tomberait.


- Gelôse, m’évoque un pot de confiture Philippe…Le mot est certes beau mais je pencherais plutôt pour nivôse… la neige, c’est tellement plus poétique…


Il jeta un coup d’œil à l’homme de lettres que l’argument avait ébranlé. Fabre d’Eglantine reprit sa plume et écrivit avec soin nivôse à côté de gelôse sur la feuille de papier. Il compara les deux, tendit la feuille à bout de bras, la rapprocha, l’éloigna à nouveau, se la colla sous le museau comme un chien de trufficulture devant son champignon favori. Il buvait l’encre, l’humait avec délectation, s’enivrait des pleins et déliés de son ample et précieuse calligraphie…. Les coins des yeux plissés, il scrutait le mot en spécialiste. Les pupilles rapprochées comme les lentilles d’une binoculaire, les cinq lettres finirent par se graver au fond de sa rétine.


 –Nivôse, mais que n’y ai-je pensé avant toi! Ah mon ami, heu… cher citoyen, vois-tu à quels débordements ton génie m’entraine. Ma vue se trouble de larmes à la lecture de ce mot qui marque l’apothéose de notre calendrier. Nivôse, puis, allons… pourquoi pas pluviôse et que dirais-tu pour finir de ventôse ?... Calliope m’inspire…Nous touchons le sublime !


Fouquier retint avec peine un fou-rire. Décidemment la fatuité de ce gredin était inénarrable. Il allait le regretter le jour où la lame aiguisée de la guillotine lui décollerait la tête. Immense perte pour la farce humaine !  Mais la révolution ne reculerait devant aucun sacrifice et Fabre, insolent de nature, trouverait assurément un bon mot face au bourreau, de quoi assurer sa gloire posthume. Il le voyait parfaitement fredonner « Il pleut, il pleut bergère… » à l’instant fatidique. Il décida d’y aller d’une flatterie supplémentaire et de lui tendre un piège.


- Fabre, tout le mérite te revient… J’ai parlé sans réfléchir et le mot m’est sorti de la bouche par inadvertance… l’homme de génie c’est toi. Tu crées comme tu respires…Saint-Just n’est qu’un piètre orateur comparé à toi… et je me demandais si notre révolution ne mériterait pas un nouveau dictionnaire de la langue française, dont tu serais, bien entendu l’auteur. Tant de mots à inventer… Tiens par exemple… l’écu frappé au profil de Louis doit cesser d’exister, la révolution doit embraser l’Europe et faire tomber tous les tyrans, il nous faudra une monnaie unique, comment l’appellerais-tu ? Quant au bloc germano-prussien, il nous faut le couvrir de ridicule, frapper les esprits, monter le peuple contre ces affameurs. La Convention te sera à jamais reconnaissante ! Je t’en donne ma parole…


L’inanité de la promesse fit monter le rouge aux joues de Fouquier. Il n’avait aucun pouvoir sur l’Assemblée et il regretta aussitôt de s’être engagé à la légère. Fabre était homme à se faire l’écho de ses paroles, si le vent tournait en sa défaveur. Il se mordit les lèvres, mais il était trop tard pour revenir en arrière.


La tête entre les mains, ce dernier semblait prostré. Après un long silence, il leva un visage inspiré vers son compagnon.


- L’euro ! oui, l’euro !, la monnaie de tous les peuples européens… cela coule de source… Pour ces bouffons de Léopold et de Frédéric, nous appellerons leur alliance le « blogopru », ridicule, n’est-ce pas ? Ou plutôt le « blog » c’est plus court et tellement plus inepte…


Fouquier-Tinville avait vu juste. Il suffisait de titiller l’orgueil de Philippe pour lui faire perdre le sens commun. Pour l’euro, passe encore… mais le « blog », pouvait-on inventer un mot plus absurde ? Encore une ou deux fantaisies de ce genre et le sort de Fabre serait définitivement scellé. Le peuple a toujours besoin de coupables. Le rimailleur en serait.

 

 

 

 

 


 

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medocs

 

(également un modeste hommage à Brett Easton Ellis)

 

 

 

Depuis que les cloisons ont été abattues et qu’un  bloc cuisson habillé de tôle noire et d'une surface vitrée trône dans ma cuisine-labo, je ne prends plus de Prozac.


Enfin quand je dis Prozac, c’est pour simplifier, car depuis des années, j’ai touché à tout ce qui tient rangé ou en vrac dans un tube ou un flacon de verre. À croire qu’à l’époque mon toubib, me prenait comme GC -comprenez gentil-cobaye- après avoir rapidement sauté entre deux consultations sa pulpeuse visiteuse médicale.


 « Tenez, Docteur, le labo vient de sortir une nouvelle molécule, une vraie merveille… vous devriez l’essayer sur l’un de vos patients » devait-elle ânonner, entre deux coups de boutoir.  Et bingo ! Le patient en costume-cravate Armani et shoes Derbie Boss Selection, attendait justement de l’autre côté de la double porte, avide de tester avec l’approbation bienveillante de son garde-santé, voire accessoirement pour l’avancée de la science et les bénéfices de grands groupes pharmaceutiques, les effets miraculeux de ladite molécule.


Cette fascination pour les laboratoires, leurs percées technologiques et leurs cash-flows astronomiques a fondu du jour au lendemain, quand en feuilletant « Masculin » j’ai lu un article sur les cuisines laboratoires. Le flash…  impossible de résister et de rester definitely square.


Frôlant l’arrêt cardiaque, j’ai découpé l’article et noté les coordonnées du designer sur mon iPad.


Un mois plus tard, exit les pilules… Un simple coup d’œil à ma cuisine est une posologie suffisante.


Laisser mon regard se repaître de  l’éclat sobre et viril du bloc de rangement subtilement laqué de noir, où mon architecte d’intérieur, Franck Larsène, a dissimulé un frigo-congélateur et une cave à vins, calme mes TOC. Faire tintinnabuler, du bout des doigts, les batteries d'ustensiles suspendus à un rail par des crochets de boucher, booste mes monoamines vers des sommets himalayens.   Avec son électroménager placé sur de petits meubles à roulettes sous l'évier, pour les déplacer et ranger à loisir, j’ai retrouvé le goût de vivre, le sens de l’essentiel, et lorsqu’il a recouvert le blond parquet du sol par de l’inox pour, je le cite : « laisser libre cours à mon imagination culinaire sans me soucier des éventuelles projections et finaliser le décor de cette pièce masculine et esthétique », j’ai hurlé « Au génie ! ». Quand il a ajouté –j’en ai encore les larmes aux yeux-  qu’il s’était évertué à façonner l’espace de mes rêves, tout en conférant au luxe une âme… Je l’aurais serré dans mes bras musclés. Mais le type est stylé et pudique. Les accolades, très peu pour lui, même dédain pour les 60 000 euros réglés cash qui l’ont laissé de marbre.


J’avais l’objet de mes désirs, mais je suis lucide, extrêmement lucide et ma thérapie ne faisait que commencer.


J’ai d’abord jeté à la poubelle -en acier brossé-  les livres de Balzac, ce plouc immonde qui a osé écrire : « Voilà la vie telle qu'elle est : ça n'est pas plus beau que la cuisine ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter. », et ceux de Bukowski, ce poivrot sinistre qui a vomi entre deux bitures, cette phrase infecte : « Trouvez-moi un homme  qui vit seul et dont la cuisine est propre en permanence et neuf fois sur dix je vous montrerai un homme tout à fait détestable. » La propreté d’une cuisine, c’est la fin des névroses ; ces deux là n’ont rien pigé !


Moi, je la bichote ma cuisine, mon labo personnel de psychothérapie cognitivo-comportamentale ; je veux qu’elle ait  le soyeux du satin, la douceur du miel, le velouté de la pêche. Je l’effleure d’un chiffon doux, masse sa table de cuisson à induction d’une crème onctueuse et sensuelle, lui prodigue mille caresses et j’huile son bois jusque dans ses moindres interstices.


Du clean d’abord, mais une fois l’enveloppe une fois créée, il faut aussi la faire vivre, l’habiter d’effluves exquis, de saveurs « hespéridées », de dressages aux recherches plastiques inédites. Faire de l’art, que diantre ! Devenir le Léonard de Vinci des courgettes, le Monet des asperges, le Bacon du foie de veau ! Que sais-je encore…

Le parcours est long, semé d’embuches.


La première phase du traitement est assez violente…  libérer son agressivité, faire voler en éclats la forteresse qui enserre tous ses faits et gestes. Alors,  je n’hésite pas  à aiguiser au fil du fusil  les couteaux à découper, à désosser, à croiser le fer avec les fourchettes et le tranchelard, à manier le fouet, le mortier et le pilon, à jongler avec la pince à arêtes, à pousser le moulin à légumes à 2000 tours minute, jusqu’à saturer mes tympans, imploser mes trompes d’Eustache.

 

Puis, viennent  ensuite des prescriptions d’une extrême délicatesse, propres à libérer ma créativité:

Je brunoise les carottes, je mijote à l’anglaise les fèves, je lève les filets de rougets, j’abaisse la pâte et je la chicote puis la vidèle, je contise les dos de cabillaud, je déglace les sucs, je manchonne les côtelettes, je foule les sauces, je singe, je mortifie les faisans, leur bride les ailes et les trousse, je blondis les oignons, je chevale les tranches de rôti, je chemise les moules, je clarifie le beurre, je cuis à blanc, au bleu, je rissole les petits légumes, j’abricote les babas.


Enfin, arrive le moment divin où j’hume, lape, grignote, goûte,  mastique avec d’infinies précautions, dans un recueillement mystique, les trente grammes d’élixir de vie qui décorent mon assiette en regardant Masterchef devant le home cinéma du salon.

Il sera toujours temps, le lendemain, de lancer des options vanilles, de spéculer sur les matières premières, d’acheter du Call et du Put de même Strike, les yeux rivés sur les écrans du floor


Ah oui, j’ai oublié de vous dire, je suis trader… prop trader, pour être plus précis… golden boy, c’est tellement dépassé… et tôt ou tard, pas besoin d’acter mes inputs, j’investirai dans le food business, je rachèterai Robuchon, Ducasse, peut-être même Ferran Adrià, le pape de la technoémocíon.


 Ahhhh, la technoémocíon moléculaire… le suprême art de vivre…  le FoodPairing… l’avenir de l’humanité… La cuisine moléculaire, prochaine étape de ma thérapie ! C’est fou comme je me sens bien, léger, zéphirien ; j’ai déjà de l’azote liquide qui circule dans mes veines.


Mais là, je vous quitte…Top Chef démarre sur M6.

 

 

 


 

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spectre

 

 

XII

 

 

 

 

- Tu plaisantes, le chat ! Tout allait pour le pire… Le Guingouin qui a libéré Limoges, j’tais dit tout à l’heure qu’il fallait s’en méfier. Ha ça ! Pour mener l’épuration, il n’y est pas allé avec le dos de la cuillère… il y a des tas de choses que l’on raconte sur lui mais tout cela est bien compliqué et puis tu sais les ragots vont bon train et il n’avait pas que des amis au sein du parti communiste. D’ailleurs ça l'a pas empêché d’être élu maire de Limoges après la guerre et puis il parait qu’il en a bavé après. Non, tout ce que je sais, c’est que le pauvre Jérôme a fait partie de la centaine de collabos arrêtés et qu’il a été jugé parce que l’on appelait un tribunal d’exception. Lui, un collabo ! Tout cela parce qu’il a traduit des plans et servi d’interprète auprès des allemands. Que des foutaises !  Bien après la guerre et parce que la Marthe voulait pas croire que son homme ait pu faire des choses dégueulasses, il y a eu une vraie enquête qui a démontré sans aucun doute que le Jérôme était innocent. Même que les informations qu’il filait aux boches étaient pleines d’erreurs et qu’il les a roulés dans la farine plus d’une fois… Un résistant anonyme à sa façon, si tu préfères… Comme à l’époque, il n’a pas pu se défendre dans les règles, pas eu d'avocat digne de ce nom, ils l’ont condamné à mort et collé au poteau.

 

- Ils l’ont tué ? demanda, d’une voix anxieuse Arsène, sincèrement étonné et choqué que les humains tuent pour autre chose que satisfaire leur faim.

 

- Tout comme je te le dis… En réalité, il a été dénoncé, mais on ne sait toujours pas par qui… La Marthe, elle doit avoir son idée là-dessus et c’est peut-être ce qu’elle voulait nous dire ce soir… de l’eau est passée sous les ponts, mais cette femme c’est pire qu’un barrage fluvial. Elle accumule, garde tout pour elle, mais quand elle ouvre les vannes, c’est la catastrophe de Malpasset multipliée par dix…

 

- Vous croyez qu’elle connait le coupable ? Serait-ce le père Blandin qu’elle soupçonne ?

 

- Ben, je n’en sais pas plus que toi de ce côté-là. Le père Blandin et Cormaillon, le notaire ont tous les deux prétendu avoir fait partie de la résistance. Pourtant, c’est curieux mais on ne leur a jamais décerné de décorations. Tu sais, du genre croix de guerre ou médaille de la résistance, même pas le Mérite agricole… S’il y avait une médaille des filous, en revanche ces deux-là seraient surement au grade de Commandeur. Remarque, le père Baillou vaut guère mieux dans le genre, vu le trafic de volaille qu’il faisait au marché noir. Même qu’à partir de 43, il s’est mis à élever du cochon. Quant à l’Augustin, c’est tout juste s’il n’est pas entré dans la milice et il ne cachait pas sa haine des alsaciens qui s’étaient réfugiés par chez nous. Il comprenait pas qu’ils ne se soient pas jetés dans les bras de ceux qu’il appelait les « champions de l’ordre »… Lui, un saoulard qui a bien failli boire son fonds de commerce avant même son ouverture. Bon, je sais que j’ai pas de leçon de morale à faire sur le sujet, mais à l’époque j’étais sobre comme un chameau… c’est plus tard que je suis tombé dans la bouteille… bien plus tard…

 

La voix de Jules s’étrangla dans un sanglot.

 

- Tout cela n’est pas vraiment gai ! Moi, qui pensais être né dans un village idyllique dont la beauté des paysages s’harmonisait à la grandeur d’âme de ses habitants, je suis bien déçu… Je suis sûr pourtant qu’il existe dans ce fier village des honnêtes gens, ne serait-ce que mon maître, le vétérinaire, qui m’a recueilli, m’a soigné et nourri avec tant de dévouement. Et puis, vous Jules, vous n’êtes pas méchant, n’est-ce pas ? C’est une chose que je sens instinctivement, un don béni qui nous fait, nous les chats, reconnaître les bonnes des mauvaises intentions de ceux de votre race. Et vous, je mettrais ma patte au feu que vous êtes un homme bon !

 

 Les paroles amicales d’Arsène firent naitre un sourire sur le visage du cantonnier, qui s’essuya les yeux avec sa serviette. Il paraissait subitement embarrassé d’avoir pleuré devant le matou et pour reprendre un peu de contenance, il se servit un nouveau verre d’eau-de-vie qu’il avala cul-sec au grand dam muet de son compagnon.

  

Il allait répondre aux amabilités d’Arsène lorsque des bruits étouffés parvinrent de la chambre. Christine avait du se réveiller et en tendant l’oreille, ils l’entendirent parler doucement à sa fille. Quelques secondes plus tard, des pas résonnèrent dans le couloir puis, trois petits coups discrets furent frappés à la porte de la cuisine.

 

Jules se précipita sur la bouteille d’eau-de-vie, l’enferma prestement dans un placard, fit un signe de croix sur sa bouche à l’attention du chat, passa la main dans sa tignasse hirsute avant d’aller lui-même ouvrir la porte. La jeune femme, les yeux encore gonflés de sommeil, se tenait dans l’embrasure et entourait de ses deux bras graciles la frêle silhouette de sa gamine.

 

- Je suis désolé d’être rentré si tard, balbutia Jules, dont les joues enflammées trahissaient tout autant l’abus d’alcool qu’une émotion profonde.

 

 

 

 

à suivre...

 


 

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spectre

 

 

XI

 

 

 

 

Un verre plus tard, Jules, dont les yeux humectés trahissaient tout autant la tristesse que l’ivresse, reprit d’une voix pâteuse son récit :

 

- Dans le coin, la résistance était assez importante. Les cocos, enfin les communistes, j’vais pas non plus te faire un cours de politique, avaient organisé la résistance dont le pivot était Georges Guingouin dans le maquis limousin. Un gars fortiche pour organiser et mener le combat contre les allemands, mais tu vas voir, un gars aussi pas totalement clair, du moins c’est mon avis. Quand les ricains ont débarqué en Normandie en 44, les schleus ont vu rouge et décidé d’éliminer la résistance en frappant dur et quand les schleus frappent dur, c’est tout sauf de la rigolade. Je te dis pas les ratissages dans la région, y compris dans notre beau Boischaut. Ça tirait dans tous les coins…et la milice française s’est bien régalée avec leurs copains boches. Des têtes brûlées, des grands couillons les miliciens, de la vermine que même un rat, il voudrait pas en grignoter les restes. Les maquisards ont salement morflé mais les petites gens aussi jusqu’à cette atrocité d’Oradour-sur-Glane, pas loin de Limoges, où ils ont tué tout ce qui tenait debout sur deux jambes ou avec une canne et les bébés aussi. Ils ne faisaient pas dans la dentelle d’habitude, mais là ils ont carrément pété un câble. Si tu voyais ce qui reste du village mon pauvre Arsène, tu refuserais de te baguenauder au milieu des ruines, comme si l’odeur des cendres et du sang y était définitivement incrustée et que les fantômes des pauvres habitants y erraient toujours. Je te jure, les souris aussi, elles ont du cramer.

 

Arsène enregistra cette dernière information sans réellement s’en émouvoir, car, habitué aux délicatesses culinaires de son bon maître, son instinct de chasseur s’était émoussé. Il prit pourtant une mine affligée de manière à rester en sympathie avec Jules et ainsi, l’encourager à poursuivre sa narration. Ce qu’il apprenait de la bouche du cantonnier éveillait sa compassion mais la douce chaleur de la cuisine et le repas délicieux qu’il avait dégusté à petites bouchées, lui faisaient espérer que cela dure le plus longtemps possible, au moins jusqu’à la fin de sa digestion. Son espoir fut comblé lorsqu’il entendit Jules se racler la gorge, signe que la suite des confidences était imminente.

 

- Après ce massacre, au mois de juin le Guingouin et ses maquisards encerclent Limoges pour forcer l’état-major allemand à négocier. La ville était comme une chausse-trape avec le Jérôme coincé dans son usine. La Marthe a bien essayé de le faire revenir au bercail. Elle a tout tenté et fait taire ses réticences pour demander de l’aide au père Blandin, notre actuel maire, qui à l’époque prétendait faire partie de la résistance. Faut dire que le Blandin, elle l’avait repoussé dans sa jeunesse, mais pas fier de ce côté-là, il l’avait poursuivie de ses avances, même une fois mariée au Jérôme. Les deux gars, ils avaient même fini par se foutre sur la gueule, un soir où le Blandin était allé trop loin, au bal de la Saint Jean quand il en avait un coup de trop dans le nez. Y parait, mais ça c’est la Marthe qui le dit, que le Blandin lui aurait promis d’intervenir et de faire protéger le Jérôme. Il aurait eu des relations en haut lieu. Déjà vantard ! M’est avis que la Marthe lui a concédé quelque chose en échange, car je connais le bougre et il fait rien pour rien. De l’oseille peut-être ou bien des largesses de celles que l’on consomme au creux d’un lit ou dans les meules de foin. La Marthe n’a jamais lâché le moindre mot sur l’arrangement conclu. En tout cas, s’ils ont couché ensemble, ils sont restés discrets. V’là la Marthe un peu rassurée et qui se prend à rêver de son homme bientôt à ses côtés. D’autant qu’au mois d’août, Guingouin et ses troupes entrent dans Limoges désertée du gros des forces allemandes. La ville est libérée. La nouvelle se propage vite et tout le monde finit pour de bon par croire à la victoire. On sort les drapeaux tricolores qu’on accroche aux fenêtres, on chante, on se bécote dans le patelin… T’aurais du voir la fête… le vin gris a coulé à flots. Tiens, rien que d’y penser, ça me donne soif…

 

- Ah non ! s’exclama Arsène dont la tête tournait à chaque nouvel effluve d’alcool.

 

Cela lui avait échappé et pris dans l’ambiance du récit, il s’attendit à des représailles… Quels horribles sévices allait-il subir ? Il attendit, le regard fuyant, bien décidé à vendre chèrement chaque millimètre de peau. Pourtant rien ne se produisit. Il leva ses grands yeux sur Jules qui fumait tranquillement sa pipe, perdu dans ses souvenirs. Une rapide inspection de la table lui prouva que la bouteille d’eau-de-vie n’avait pas bougé de place. Il se détendit peu à peu, relâcha un à un ses muscles, laissa échapper un soupir puis susurra d’une voix mielleuse :

 

- Donc, si je comprends bien, tout allait pour le mieux…

 

Ces quelques mots sortirent le cantonnier de sa rêverie.

 

 


 

 

à suivre...

 


 

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X

 

 

 

 

Jules remonta le coussin qui lui calait le dos, s’installa confortablement sur sa chaise paillée, rebourra sa pipe avec d’infinies précautions, craqua une allumette et aspira profondément et lentement la fumée de manière à exacerber l’impatience du chat qui battait de la queue avec nervosité. Puis, la lippe humide, il fit claquer sa langue et se lança enfin dans sa narration :

 

- Toute cela remonte à une quinzaine d’années, autant dire en des temps où ta mère n’était sans doute pas encore née. C’était la guerre… pas la Grande, celle où mon propre père a gagné ses galons d’officier alors qu’il sortait à peine des jupons de ma grand-mère, non je te parle de cette saloperie de seconde guerre, celle qui coupa notre belle région en deux de part et d’autre d’une ligne de démarcation. Nous, dans le Boischaut Sud, nous sommes restés du bon côté de la barrière… enfin jusqu’au 11 novembre 1942, parce qu’après on a dégusté comme les autres. La Marthe, à l’époque était mariée à un grand costaud, rude à la tâche, qui s’appelait Jérôme Müller. Le gars, c’était un alsacien, pure souche. Il avait débarqué dans le coin au début des années trente alors qu’il devait se rendre à Limoges où un travail d’ingénieur l’attendait. Entre lui et la Marthe, ça été le coup de foudre… faut dire qu’à l’époque elle en faisait baver plus d’un, gaulée comme elle l’était, cette sacrée môme. Donc, le gars laisse tomber son boulot à Limoges, épouse la Marthe qui venait d’hériter d’une grosse exploitation agricole et s’en tire comme un chef ce qui ne lui valut à l’époque pas que des amis, vu qu’il vient d’ailleurs et qu’il se trimballe un accent teuton à découper des murs en béton. Mais bon, tant qu’il s’occupe de ses animaux et de ses champs, personne ne lui cherche des noises, sauf qu’il gagne pas mal d’argent et rachète d’autres terres. Là, déjà, il fait des envieux et en loucedé, ça commence à gamberger…

 

- En loucedé ? interrogea Arsène dont les connaissances linguistiques n’incluaient pas le verlan.

 

-  Oui, en douce, si tu préfères… Où en étais-je ? Bon, je te passe les détails et j’en viens au plus important. Le Jérôme échappe à la mobilisation générale vu qu’il est trop âgé et continue à faire du blé, enfin façon de parler, car les céréales ce n’étaient pas son truc. Pas de quoi s’attirer de nouvelles amitiés, dans ce patelin de cupides. En 43, en août, si je me souviens bien, alors que les boches venaient d’occuper la zone nono, enfin c’est comme cela qu’on appelait à l’époque la zone non occupée, un salaud qui s’appelait Paoli et qui bossait pour la Gestapo de Bourges échappa de peu à un attentat. Etant donné les représailles qui s’abattirent ensuite sur les maquisards et le reste de la population, les esprits s’échauffèrent et chacun choisit assez rapidement son camp. Une seule chose leur resta en commun : la haine des « yaya ».

 

Arsène écarquilla les pupilles en signe d’incompréhension. Jules, porté par son récit, finissait par oublier que le chat n’était pas l’un de ses compagnons de beuverie du bar « Des Demoiselles » et que les expressions populaires si familières à son habituel auditoire restaient mystérieuses au matou.

 

- Yaya ? éructa, de sa voix gutturale, Arsène.

 

- Ben, dis donc le chat, tu ne connais pas l’allemand mais tu sais déjà le prononcer comme un vrai fridolin.

 

Arsène fit gonfler sa fourrure et arbora une mine satisfaite à ce qu’il prit pour un compliment.

 

- Ya, ça veut dire oui en allemand, et les alsacos ils avaient l’habitude de répondre « yaya » aux questions qu’on leur posait, tout comme les verts de gris. Tu piges ? Y’en avait plein en Haute-Vienne dès 39, des réfugiés vieux, adultes, jeunes, bébés et souvent parpaillots, enfin j’veux dire protestants. Ouais bon, j’vais pas non plus t’expliquer les religions… Donc le Jérôme qui avait fait les grandes écoles et qui parlait allemand, v’là t’y pas que début 44, le directeur de l’usine de moteurs d’aviation Gnome et Rhône à Limoges le contacte parce qu’il a besoin d’un ingénieur interprète et qu’il se souvient que le Jérôme vit toujours dans la région. Faut dire que le Jérôme on lui a pas vraiment demandé son avis. Les Schleus étaient derrière tout ça et ils n’aimaient pas vraiment qu’on hésite quand ils avaient décidé un truc. Il fait ses valises, embrasse sa Marthe qui s’arrache les cheveux, le supplie de rester, mais rien n’y fait et il prend le car pour Limoges. Pendant deux ans, elle ne le reverra qu'à la sauvette, par ci par là, quand les frisés l’autorisaient à prendre quelques jours de repos. Du coup l’exploitation bat de l’aile, pas que la Marthe soit une feignasse, mais sans son Jérôme, elle avait du faire appel à de la main d’œuvre saisonnière, venue d’un peu partout, surtout d’Europe de l’est, fuyant les nazis et dans le tas y’avait des gars qui connaissaient rien, ni aux bestiaux ni à la terre, et même un qui, à ce qui paraît, l’aurait volé pour fuir en Espagne. Faut dire également qu'en ces temps là, c’était quand même chacun pour soi et pour sauver sa peau. Sale époque…

 

Arsène vit une larme se former au coin de l’œil du cantonnier et quand celui-ci tendit la main vers la bouteille d’eau-de-vie, il se garda bien de faire une remarque car l’émotion de Jules, sans bien en comprendre les raisons, il la partageait, comme un cadeau empoisonné.

 

 


 

 

à suivre...

 


 

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spectre

 

 

IX

 

 

 

 

Le village, construit sur un escarpement rocheux, abritait un dédale de ruelles pentues que la brume poisseuse avait rendues glissantes. Le chat, acrobate de naissance, se jouait de la difficulté. Incapable de marcher au tempo de l’allure humaine, il bondissait de quelques mètres, s’arrêtait, tendait l’ouïe au moindre bruit, puis filait à nouveau, aussi à l’aise sur le sol miroitant qu’un patineur exécutant un programme de figure libre. Il poussait le vice jusqu’à se laisser glisser jusqu’au prochain lampadaire où, bombant le dos, il se caressait, laissant ainsi ses phéromones indiquer sa présence amicale à ses congénères. Jules, encore dans un état second, peinait, hésitait à chaque minime enjambée et il lui fallut pas moins d’un bon quart d’heure pour rejoindre sa demeure. Arrivé sur le seuil, il fouilla ses poches à la recherche de son trousseau de clés, puis fit pivoter la lourde porte de chêne en évitant soigneusement de la faire grincer sur ses gonds rouillés. La pénombre régnait dans la maison mais une douce chaleur les accueillit dès l’entrée ainsi que le fumet d’un ragoût qui éveilla l’appétit des deux larrons. Le cantonnier ôta ses godillots humides et les pieds tire-bouchonnés dans des chaussettes de laine trop grandes à force d’être portées, il avança à pas de loup sur le vieux parquet, tandis qu’Arsène flairait d’un air circonspect ce lieu, pour lui encore inconnu. La porte de la chambre de Charlotte était entrouverte, si bien que Jules put l’apercevoir la tête nichée au creux de l’épaule de Christine, elle-même enlaçant la taille de sa propre fille ; les trois frêles silhouettes s’étaient assoupies, toutes habillées sur le lit. Un instant, il s’en voulut d’avoir tant tardé et de rentrer dans un si pitoyable état. Partagé entre l’envie de réveiller Christine et celle de céder à la tentation de goûter au ragoût qu’elle lui avait préparé, il tergiversa, les sourcils froncés en signe de profonde concentration. Le matou était tout autant perplexe : devait-il satisfaire sa curiosité en s’approchant des humaines qui lui offraient une place douillette, juste à sa taille au creux du lit, ou obéir à ses entrailles qui lui criaient famine comme à chaque fois que l’odeur d’un mets effleurait ses narines ? Il faut croire que ces deux là étaient faits du même bois car sans se concerter Jules referma doucement la porte à l’instant précis où Arsène pivotait en direction de la cuisine. Sur le fourneau, une épaisse marmite de fonte tiédissait en les attendant. Jules alluma la suspension au-dessus de la table : son couvert était disposé à la place habituelle. Il fit réchauffer à petit feu le repas et se versa, sous l’œil réprobateur du chat, un grand verre de vin rouge. Après avoir vérifié que la porte était bien fermée et que personne en dehors de Jules ne pouvait l’entendre, Arsène reprit sa voix de baryton :

 

- Ne pensez-vous pas qu’un grand verre d’eau fraiche serait préférable à ce tord-boyaux qui vous détruit l’estomac et les neurones ?

 

Jules qui avait fini par oublier le nouveau don de son compagnon sursauta en entendant la voix et faillit renverser son verre sur sa chemise.

 

- Dis-donc, toi… Si tu retrouves la voix pour me faire la morale, tu ferais bien de garer tes miches et de te rentrer une bonne fois pour toutes, dans ta petite cervelle de greffier, qu’il n’y a pas que les coqs ici que l’on saigne à blanc !

 

Le ton était réellement menaçant et Arsène avait couché instinctivement les oreilles en arrière, bandé ses muscles, prêt à fuir. Seulement voilà, l’odeur du ragout était trop délectable pour que la colère de Jules durât bien longtemps. La viande commençait à attacher au fonds de la marmite et il s’empressa de remuer le ragout qui exhala ses senteurs de laurier sauge et de thym frais. Rendu à de meilleurs sentiments, il préleva un tendre morceau de jarret de bœuf, le coupa en lamelles qu’il disposa dans une soucoupe à l’attention du chat et Arsène, qui avait compris la leçon, ne broncha pas lorsque son hôte avala d’un long trait son verre de vin. Seul le bruit des mandibules retentit dans la cuisine pendant un long moment.

Le repas terminé, Jules bourra une vieille pipe courbe en bois de bruyère et versa au fond de son verre une bonne rasade d’eau-de-vie de poire d’Olivet. Arsène détourna la tête et mordit le bout de sa langue pour s’empêcher de protester. Le cantonnier remarqua le manège du chat, mais sourit en tirant sur sa bouffarde.

 

- Arrête de faire cette tête avec ton point d’interrogation entre les oreilles ! Une bonne eau-de-vie n’a jamais fait de mal à personne, non ? Si non, tiens pardi, pourquoi que ça s’appellerait de l’eau-de-vie ? Faut pas être né de la cuisse de Jupiter pour comprendre cela… De l’eau-de-vie, je te dis… faudrait que tu essaies un coup le chat.

 

Accompagnant le geste à la parole, Jules remplit la soucoupe d’Arsène du liquide légèrement ambré. Si tôt les vapeurs d’alcools libérées dans la pièce, le matou sentit sa tête tourner et éternua trois fois.  Décidemment son instinct ne le trompait pas et l’alcool ne faisait pas partie de ses amis. Il décida, pour dévier la conversation sur un terrain moins alambiqué de ramener le cantonnier aux visions qui avaient été à l’origine de son malaise, histoire de noyer le poisson, bien que cela soit une offense aux habitudes nutritionnelles de son espèce.

 

- Vous me disiez que la Marthe était sur le point de faire une déclaration avant que le fantôme de votre propre fille n’apparaisse et que vous ne perdiez connaissance. Auriez-vous la moindre petite idée de ce que cette brave berrichonne était sur le point de révéler ?

 

Jules tassa le brulot de tabac au fond de sa pipe avec le manche de son couteau, prit le temps de réfléchir et soudain son visage s’éclaira d’un sourire.

 

- J’ai ma petite idée sur ce que cette brave berrichonne, comme tu le dis si bien, allait  raconter. Je la connais suffisamment pour savoir qu’elle ne manque pas une occasion de semer la zizanie autour d’elle et de faire battre des montagnes, juste pour passer le temps. Elle s’ennuie toute seule, ça l’occupe… faut dire qu’elle a des excuses la vieille pie… Veux-tu que je te raconte comment est mort son mari ?

 

Arsène hocha la tête, car s’il avait acquis subitement l’usage du parler des humains, il en avait également découvert les ridicules mimiques.

 

 


 

 

à suivre...

 


 

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VIII

 

 

 

 

Si j’interromps ce récit, c’est pour m’adresser à l’éventuel lecteur de ces pages noircies d’encre Waterman. Je devine ou du moins j’imagine son air dubitatif à l’évocation d’un chat subitement doué de la parole, qui plus est un brin philosophe, pour ne rien gâter. Comment ne pas, tout comme lui, hausser les épaules, soupirer et penser que mes longues années d’enseignement dans un trou perdu de la France profonde n’aient chambardé à tout jamais mon entendement ? Il est probable  qu’il soit tenté de penser que ma plume, à l’instar de ma cervelle, délire. Un fou racontant l’histoire d’un vieux fou, voilà à quoi se résument ces premières pages. Sans doute as-tu raison, lecteur, ô combien raisonnable et aux neurones dressés à la logique cartésienne  lors de ton apprentissage sur les bans de l’école tout autant publique, laïque que républicaine : il n’y a dans ces lignes qu’un fatras d’inepties. C’est ce que j’avais conclu moi-même - si cela peut te rassurer - lorsque Jules me prit pour confident. Excuse-moi d’employer subitement ce tutoiement amical, mais si tu lis ce manuscrit, c’est que je te connais assez pour te l’avoir confié, voire soumis à ton jugement. À l’époque où Jules vint me trouver pour me faire ses confidences, j’avais accordé tellement peu de crédit à ses propos que je n’avais pas cédé à l’envie de prendre des notes et qu’il me fallut par la suite reconstituer le début de l’histoire. En revanche, mon attachement au Berry, mon goût tout personnel pour les écrits de la bonne dame de Nohant et ceux de son fils, m’avaient habitués aux divagations et superstitions locales. Ma curiosité, secondée par ma manie de l’ordre et du classement apporta rapidement quelques éléments supplémentaires qui éclairèrent ma lanterne.

 

L’ancien instituteur qui m’avait précédé dans ce village et préparé plusieurs générations au certificat d’études, avait lui aussi consciencieusement gardé dans des cartons entreposés dans le grenier de l’école, les multiples dictées, rédactions, exercices de calculs, interrogations d’histoire et de géographie, sources d’embarras et de coups de pied aux fesses pour les potentiels impétrants. En feuilletant ses dossiers triés par années scolaires, il me fut aisé de retrouver les copies de Jules et de m’apercevoir que si le bon maître d’école n’hésitait pas à piocher ses textes dans la littérature de George Sand, il ne boudait ni Colette, ni Stahl, ni Marcel Aymé alors jeune, peu connu et pas encore détesté. Et qu’avaient en commun tous ces auteurs ? me demanderas-tu, cher lecteur : l’amour des contes et la singulière manie de faire parler des animaux. Si j’ajoute que le sujet de l’une des rédactions de Jules était d’imaginer la suite d’un extrait du Chat Murr d’Hoffmann, chat qui, soit dit en passant, apprend à lire et à écrire en observant son maître, tu comprendras aisément que la tête truffée depuis le plus jeune âge par de telles sornettes le bonhomme avait bien des raisons de prêter au chat du vétérinaire de semblables dons. Qu’il ne t’en déplaise et afin que ma démonstration soit des plus crédibles, je tiens l’argument choc devant lequel il te sera difficile de crier à l’imposture : le jour même du certificat d’études, la dictée officielle était un extrait Du mauvais jars de Marcel Aymé. Le choix de ces textes pouvait, je l’avoue bien volontiers, retenir l’attention de minots vivant tous les jours au contact de la nature et des animaux de la ferme, les rendre par leur familiarité plus dociles aux règles de l’orthographe et de la grammaire, mais ils renforçaient, hélas, dans leur esprit crédule, la croyance en des pouvoirs surnaturels qui ne pouvait être battue en brèche par une parenté elle-même parfaitement rompue aux chansons et légendes du pays. Heureusement, j’exerce mon beau métier au milieu des années 60 ; l’éducation nationale est désormais plus vigilante et les textes d’Alfonse Daudet ou de Marcel Pagnol que je dicte à mes élèves sont choisis pour la qualité de leur syntaxe, la richesse de leurs mots, la difficulté de leurs accords, mais aussi pour la vraisemblance des idées et des images qu’ils impriment dans leur cerveau. Le cantonnier eut été mon élève, les choses eurent pris un tour bien différent. Certes, on lui avait enseigné la morale, les villes de l’Afrique occidentale et équatoriale française, les subtilités du calcul du débit d’un appareil d’arrosage, mais on avait également semé en lui les germes de la jouissance de la magie.

 

À partir de ce constat, j’en déduisis que quelques pintes de vin gris suffisaient à provoquer les pires hallucinations, à faire remonter au cortex cérébral de mon ami les croyances les plus inouïes. Du moins, c’est ce que je crus après ma petite enquête. Il ne s’agissait pourtant que d’une hypothèse. J’y tiens toujours car elle rassure ; elle me rassure. Tu es libre cher lecteur de te ranger à mon avis quoique la suite de l’histoire entretienne  toujours le doute dans mon esprit.  J’y reviendrai un peu plus tard mais tout d’abord retrouvons Arsène et Jules dans les rues du village et pardonne-moi cette longue parenthèse.

 

 


 

 

à suivre...

 


 

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spectre

 

 

VII

 

 

Il se concentra et relata au cantonnier les événements récents qui l’avaient conduit à chercher du secours. Il évita de s’attarder sur la panique qui l’avait saisi lorsque le coq l’avait foudroyé du regard, sur les circonstances précises de la perte de deux griffes ainsi que sur l’épisode honteux du tas de fumier. Outre des talents de narrateur qu’il expérimentait au fur et à mesure, il comprit qu’il suffit dans un récit de changer d’infimes détails, d’en taire également l’existence de certains pour en changer l’ambiance, même parfois le sens, et chose incomparable: à défaut de s’attribuer le beau rôle, au moins sauver les apparences. Cela lui plut. N’ayant, en revanche, trouvé aucune explication rationnelle à son nouveau don, il émit l’hypothèse que le coq du père Baillou, ou du moins son spectre, l’avait ensorcelé. Et s’il avait du vocabulaire, tout le mérite en revenait à son bon maître qui n’avait pas perdu au contact rugueux des éleveurs du Boischaut, le goût des jolis mots, ni l’habitude vespérale de la lecture à voix haute. Quant à savoir ce que faisait Jules, inconscient sur les marches du perron, il hésita, tourna trois sa petite langue rose dans sa bouche mais resta silencieux. Il avait bien sa petite idée : le bonhomme, ce n’était un secret pour personne, aimait l’alcool. Un coma éthylique - Arsène avait entendu le vétérinaire en parler à propos de l’ivresse provoquée aux singes d’Afrique par la consommation des fruits du marula - pouvait bien être la réponse à la troisième question de Jules. Difficile pourtant de dire à une personne que l’on apprécie, qu’elle n’est qu’un incorrigible pochard, un boit-sans-soif, un vide bouteille. Le chat avait remarqué que les humains condamnaient l’abus d’alcool et rejetaient ceux qui s’adonnaient sans réserve à la boisson. Il en avait croisé à maintes reprises, un verre de rouge à la main, qui n’hésitaient pas à se moquer d’un de leurs compagnons de beuverie, titubant entre les tables, à la terrasse de bar « Des Demoiselles ». Décidemment, savoir parler rendait les choses compliquées.

 

De son côté, Jules était resté songeur tout au long du récit. Il leva la tête vers les toits et scruta la surface bombée des tuiles.

 

- Pas la peine de chercher, le chat… Ça y est… j’ai les idées qui se remettent en place. Là-haut… dit-il en pointant du doigt le faîtage, j’ai vu des gens que je connais bien. Enfin, quand je dis des gens, je veux dire des amas de fumée, un peu comme ton jau sur le toit du père Baillou. C’est ton histoire de coq qui m’a remis la tête à l’endroit. Et ces formes parlaient, tout comme toi en ce moment. Y’avait Augustin, la Marthe, le fils Blondin et la Moune, le notaire et juste avant de tomber dans les pommes, j’ai reconnu ma propre silhouette et celle de ma p’tiote. Ce coq, c’est le diable en personne. Sûr que c’est lui qui nous a jeté un sort. Tudieu ! Va falloir que j’aille voir l’curé en personne et qu’il m’absolutionne ! La Marthe allait nous confier quelque chose juste avant que je ne me retrouve en équilibre sur le toit. À sa mine de conspiratrice, j’parierais dix fillettes de vin gris que ce qu’elle avait à dire, c’était pas du bien beau. Je la connais la Marthe, il n’y a pas besoin de la noyer dans le gros sel pour la faire dégorger…

 

Arsène fronça les sourcils, toutes oreilles dressées, si bien qu’on ne vit plus qu’un grand point d’interrogation sur un fond de ténèbres. Il scruta la nuit à la recherche de la moindre trace de fumée. Rien. Il se souvint de l’odeur de flambée qu’il avait flairée sur la place de l’église et qui avait  failli brouiller sa piste. Les deux cents millions de terminaisons nerveuses de sa muqueuse olfactive en alerte, il repéra cette fois facilement des effluves de braise et, en les triant avec une remarquable aisance par type, il put en situer rapidement l’origine. Le vieux bois de taille venait de chez la Marthe, le sapin de palettes de chez Augustin, le vieux chêne de chez le notaire, le hêtre et le charme de chez les Blondin, le bois vert au parfum de fientes de poules le ramenait chez le père de la Moune, quant au châtaignier de clôture, il provenait sans équivoque de la cheminée de Jules. En dehors de ces six là, nulle autre cheminée n’avait craché de la fumée, ce soir là. Jules n’était donc pas aussi ivre qu’Arsène l’avait supposé.

 

- Tout cela est bien mystérieux, décréta le matou. Il se fait tard… Je peux vous raccompagner jusqu’à votre domicile. À deux, nous nous sentirons plus forts si jamais le coq veut encore nous jouer un mauvais tour  Promettez-moi seulement de ne jamais parler à personne de notre petit secret. Vous ne m’avez jamais entendu parler… D’accord ?

 

Jules promit sans se faire prier. Il eut de la peine à se lever, cala son dos contre le mur de la lourde demeure et attendit de retrouver le sens de l’équilibre. Le chat tournait en rond, la queue dressée et l’encourageait par de brefs miaulements et ronronnements mêlés. Arsène était redevenu un félidé, un greffier tout à fait banal ; du moins en apparence.

 

à suivre...

 


 

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