Nouvelle: 2ième partie (2/2)
(texte déposé et protégé ©)
( sur le lecteur Deezer en colonne de droite, vous pouvez écouter la version originale de la chanson "it's murder" qui est citée dans cette nouvelle)
Dehors, la pluie a cessé de tomber. Derrière le volant de sa Traction 7 C, le commissaire Guillaume perd patience.
Pourtant l'indic du brigadier Lemoine avait été formel : un tel rassemblement de nerveux de la gâchette ne pouvait se terminer qu'en bain de sang. Attendre la bavure... Guillaume a trop
d'expérience pour y croire. La pègre sait se faire discrète et ranger les flingues au vestiaire les soirs de nouba. Bien sûr, coincer Rocca ou Battestini, il bosse dessus depuis des mois. Il en
rêve. Mais cette nuit, sans l'insistance pressante du préfet de police, il serait au pieu, lui et la moitié de sa brigade. Le super flic a la vue qui se brouille à force de scruter le numéro 66.
Pas de mandat et quand bien même... Le Bricktop's a une réputation hors de tout soupçon : aucun trafic, pas de prostitution. Pire ! Un lieu où des têtes couronnées viennent
régulièrement s'encanailler et s'exercer aux charmes des onomatopées « skatées ». Il ne manquerait plus qu'un lord ou une duchesse se soit fourvoyé dans ce mini Harlem parisien, et
justement ce soir. Le siège de la bagnole lui brise les fesses. Si rien ne bouge dans l'heure qui suit, il abandonnera la planque. Dans le rétroviseur, il aperçoit Monnier sous le porche du 52
allumer une cigarette. La lueur du briquet découpe le profil du flic avec une étonnante netteté. Ses yeux se ferment... Trop de sommeil en retard... Un coup de coude dans les côtes le ramène à la
réalité. Berger, assis à ses côtés, lui désigne la porte du 66 qui s'entrouvre et régurgite ses noctambules.
Un groupe de six mecs se fraye un passage, puis une femme engoncée dans de la zibeline soutenant un homme aux
jambes en flanelle. Berger siffle entre ses dents : il a reconnu au centre de la grappe humaine, Rocca et dans la silhouette de l'ivrogne, Battestini. Les caïds sont entourés de leurs
fidèles lieutenants, tous aussi frais et luisants que des peaux de harengs. Ils semblent hésiter sur la direction à prendre. Des bribes de corse mélangées à de l'argot parviennent jusqu'aux
oreilles des flics. Les truands se détachent peu à peu de l'entrée du cabaret et avancent en titubant dans la direction de Guillaume. Rocca zigzague sur le trottoir. Il s'arrête à la hauteur
d'une juvaquatre, garée à une dizaine de mètres de la voiture du commissaire. Manifestement, il est pris d'une incoercible envie de pisser. Ses nervis s'esclaffent comme des potaches en bamboche
et le mettent au défi d'atteindre d'un jet puissant les essuie-glaces du véhicule. Le commissaire n'en croit pas ses yeux ! Là, devant lui, à portée de menottes, Rocca déboutonne sa
braguette et vise le pare-brise. Les sbires, l'encouragent et, chacun son tour, ils se lancent de nouveaux défis : la calandre, un rétroviseur... tout y passe. Battestini que la fraîcheur du
soir dégrise, les rejoint et tente d'en faire autant. Erreur fatale : il inonde d'un jet fumant, les Weston du caïd. Le visage de Rocca se fige puis l'injure suprême jaillit de sa bouche:
« Luchesu ! ».
Battestini, la biroute à l'air, a les yeux qui lui sortent de la tête. Que lui, l'aîné d'une fameuse famille corse
se fasse traiter devant sa régulière, de journalier émigré ! Le sang reflue à sa tête. Il se redresse et pointe l'index gauche vers la poitrine du trafiquant. Tout le monde a compris la
signification du geste, même la starlette qui s'époumone : « Non, Dominique, pas ça ! ». Les hommes de mains se séparent et resserrent les rangs. Seul, en retrait des deux
groupes, Marco, le fidèle de Rocca, plonge le bras à l'intérieur de sa veste. Cliquetis de holsters...
Une bande-annonce en noir et blanc s'imprime dans le cerveau du commissaire: les malfrats dans un remake corse de
L'ennemi publique, avec Joseph Rocca dans le rôle de James Cagney. Il se tasse dans son siège, croise les doigts, le palpitant en alerte. Des perles de sueur glissent sur son front
pendant qu'il espère le bruit sec d'une détonation. Berger s'énerve et lui réclame un ordre. Il imagine l'inspecteur Monnier prêt à intervenir et le reste de la brigade aux abois. Au lieu de
cela, le patron hésite... Le crachat d'un browning le décide enfin à agir. Les portières de la Traction claquent. Les flics, arme au poing, se ruent sur les truands. Guillaume entend dans son dos
Monnier aboyer un ordre sec. Des flics surgissent de tous côtés et les pavés résonnent sous la ruée des godillots. Puis tout s'arrête. Dans le noir, le commissaire cherche une forme humaine
gisant dans la rue. Rien. Il s'approche à moins de deux mètres de Rocca qui, sourire narquois aux lèvres, lève les bras mollement au ciel.
- Ah, c'est vous commissaire ! ... on traîne ce soir dans Pigalle ? On allait s'en jeter un
dernier au Monico. Je vous y inviterais bien, le taulier est un ami, mais paraît qu'il n'aime pas la poulaille... Et là, vous débarquez avec toute la basse-cour. Une autre fois
peut-être ?
Guillaume a une furieuse envie de lui casser la gueule. La fouille commence... les holsters sont garnis mais les
revolvers sont froids. Adossée à la carlingue de la juvaquatre, la fille à la zibeline sanglote. Des traces de khôl se mêlent à un filet de sang sur sa joue enflée. Elle tremble des mains et à
ses pieds gît un objet qui luit. Guillaume le ramasse : un Puppy à canon jais et crosse de nacre. La souris chiale de plus belle. Ça casse l'ambiance... Flics et truands, les uns, arme au
poing, les autres, bite rabattue, ont l'air gênés. Battestini tente de refermer maladroitement sa braguette. Il a beau avoir les neurones embrumés, l'haleine chargée et une trace humide de vomis
sur son oxford blanche, il prend l'initiative.
- Ben ma poulette, tu laisses tomber ton flingue, un beau pétard de collection ! Qu'est-ce qu'il
foutait dans ton sac ? Je t'ai déjà dit... c'est pas un jouet, le coup part tout seul... Tu t'rends compte que t'aurais pu te faire mal... P'tête même tuer quelqu'un !
La fille hoquette de plus belle, jette ses bras autour du cou de son mac et lui demande pardon.
Le commissaire Guillaume enrage. Il se jette sur le mac, lui saisit un bras qu'il replie à angle droit dans le
dos. Battestini laisse échapper un grognement de douleur pendant que le policier en profite pour le ceinturer et lui passer les menottes. Sonnés, hagards, les autres comparses se laissent tour à
tour neutraliser par les flics sans coup férir. Monnier qui ne digère pas une nuit humide passée en embuscade s'en prend au lieutenant de Rocca et lui décoche un coup de genoux dans les parties.
Marco s'effondre en poussant un râle. Le commissaire tente de calmer le jeu et demande à un jeune gradé d'aller chercher le panier à salade garé dans une rue adjacente.
Rocca ricane et apostrophe Guillaume.
- Arrêtez votre cirque ! Vous ne pouvez pas nous foutre en cabane. D'ailleurs, on peut savoir de quoi
on est coupables ?
- Juste cinq bites à l'air en plein Paris, exhibition, ivresse sur la voie publique, outrage aux bonnes
mœurs, permis de port d'arme à vérifier et accessoirement, confusion entre une voiture appartenant à un policier et un urinoir... article 222-32 du code pénal... laisse-moi réfléchir
Rocca... disons un an ferme assorti d'une amende... pas vrai Berger ?
L'inspecteur éclate de rire et confirme à l'intéressé que la juvaquatre est bien la sienne. Le caïd ne sait plus
quoi penser. Lui, un dab respecté, tomber pour outrage aux bonnes mœurs ? Foutaises...
On entend couiner la porte du Bricktop's d'où s'échappe un grand échalas esquissant deux pas de swing. C'est
Antonelli.
- Alors, on se le prend ce verre au Monico ?
Le gars n'a rien vu, rien entendu et son invitation, il la lance à la volée.
- Une autre fois, peut-être ? Mais si tu veux rejoindre tes potes, il reste de la place dans la
limousine.
Le commissaire lui désigne le fourgon Citroën qui s'arrête dans un grincement d'essieux au niveau des flics. On
gueule, on se débat, la zibeline s'accroche à la portière, mais le fourgon engloutit fissa sa cargaison de viande frelatée et redémarre cahin-caha en direction de la Place Blanche. L'adrénaline
retombe...
Il flotte. Guillaume remonte le col de son imperméable, ferme les yeux et esquisse un mince sourire en entendant
le hululement de la sirène dans le petit matin.
Serrage de pognes... les policiers se séparent et leurs silhouettes noires se dissolvent dans la lueur blafarde de
l'aube naissante.
Les mille et une putes du quartier vont pouvoir retourner l'esprit tranquille, au turbin.
FIN
© Alaligne
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