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Poèmes d'amour de Victor HUGO




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Victor HUGO
Victor-Marie Hugo, né le 26 février 1802 et mort le 22 mai 1885







Les contemplations:

Elle était déchaussée, elle était décoiffée...


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The Kelpie (1913)

Herbert James Draper (1863 - 1920) peintre britannique de l'époque victorienne.



Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!

Comme l’eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.






Les femmes sont sur la terre



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Le baiser


Charles Émile Auguste Durand (ou Durant) dit Carolus-Duran (né le 4 juillet 1837 à Lille - mort le 17 février 1917 à Paris)


Les femmes sont sur la terre
Pour tout idéaliser ;
L'univers est un mystère
Que commente leur baiser.

C'est l'amour qui, pour ceinture,
A l'onde et le firmament,
Et dont toute la nature,
N'est, au fond, que l'ornement.

Tout ce qui brille, offre à l'âme
Son parfum ou sa couleur ;
Si Dieu n'avait fait la femme,
Il n'aurait pas fait la fleur.

A quoi bon vos étincelles,
Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
Les diamants, sans les belles,
Ne sont plus que des cailloux ;

Et, dans les charmilles vertes,
Les roses dorment debout,
Et sont des bouches ouvertes
Pour ne rien dire du tout.

Tout objet qui charme ou rêve
Tient des femmes sa clarté ;
La perle blanche, sans Eve,
Sans toi, ma fière beauté,

Ressemblant, tout enlaidie,
A mon amour qui te fuit,
N'est plus que la maladie
D'une bête dans la nuit.


Victor Hugo





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Mardi 2 février, c'est la chandeleur!

Occasion rêvée pour vous faire découvrir cette ravissante poésie
extraite de "Poésies gourmandes, recettes culinaires en vers" d'Achille Ozanne (1846-1896),
ainsi que la recette manuscrite de ma grand-mère Léonie






Les Crêpes


J'étais collégien, toi gamine :

C'était notre beau temps,

Et je viens effeurer, cousine,

Les roses de notre printemps !


Te rappelles-tu, chez grand-mère,

Les bonnes crêpes qu'on faisait,

Et comme de sa figure austère

Un Sourire s'épanouissait.


Quand le jour de la mi-carême

Chez elle, arrivant tout joyeux,

Nous guettions ce régal suprême,

Avec des éclairs dans les yeux.


Puis j'en ai gardé, précieux gage

D'un estomac reconnaissant,

Sa recette, et je vous engage

Goûtez ce mets appétissant ;


RECETTE

Je la revois encore notre grande terrine,

La grand-mère y versait un kilo de farine

et commençait en faisant tout d'abord

Remonter la farine, autour jusque au bord,

De manière à former un semblant de fontaine.

Alors pour opérer d'une façon certaine,

Dans le milieu mettant, huit oeufs, un tas de sel,

A nos tous jeunes bras, elle faisait appel,

Pour faire en remuant une pâte bien lisse.

Quand nous avions fini ce petit exercice,

D'un bon litre de crème alors elle étoffait

Cette pâte - et c'est tout, l'appareil était fait.


Quelle joie et quels cris, et quels enchantements,

Quand la poêle rendait ces gais crépitements.

D'où les crêpes sortaient frissonnantes et belles

Comme des lunes d'or au rebords de dentelles.


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Bon appétit!




Par Alaligne - Publié dans : Coups de coeur
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Les Ballets Russes et Léon Bakst




Image Hosted by ImageShack.usautoportrait de Léon Bakst



Alors que le Ballet de l'Opéra rend hommage aux Ballets Russes, dans le cadre du centenaire de leur première saison à Paris (1909), une exposition leur est également consacrée à la Bibliothèque-Musée de l'Opéra (Bibliothèque nationale de France) jusqu'au 23 mai 2010.

Entre leur création par Serge Diaghilev et la mort de leur fondateur, en 1929, la compagnie des Ballets Russes donne dix-neuf saisons de spectacles à Paris. Lancés au Théâtre du Châtelet, les Ballets Russes remportent un succès quasi immédiat et participent au renouvellement du ballet classique grâce à des chorégraphes comme Michel Fokine, Vaslav Nijinski, Leonide Massine ou George Balanchine, mais aussi aux profondes mutations du décor et du costume de scène du début du XXe siècle.

La deuxième partie de l’exposition est consacrée au danseur Vaslav Nijinski et au décorateur Léon Bakst, qui joue un rôle central dans les choix artistiques de la compagnie à ses débuts. Grand collectionneur d’art asiatique, Bakst fait d’innombrables références à l’Orient dans les décors et costumes des différents ballets du répertoire de la compagnie de Serge Diaghilev : Cléopâtre, Shéhérazade ou encore L'Oiseau de feu.

Bakst  est né en Russie à Grodno dans une famille de la bourgeoisie juive.

Après avoir accompli des études au Gymnase de la capitale impériale, il étudie, de 1883 à 1886, à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. En 1891, il voyage en Italie, en Allemagne et en France où il se lie avec Alexandre Benois et ses amis. Il fréquente l'atelier de Jean-Léon Gérôme, suit des cours de l’Académie Julian et travaille à Paris avec Albert Edelfelt entre 1893 et 1896.A cette époque, l'Etat russe lui commande une grande toile qu'il exécute à Paris d'après nature : L'Arrivée de l'amiral Avelane et des marins russes à Paris.

En 1898, il est l’un des fondateurs avec Diaghilev du mouvement Le Monde de l’Art (Mir Iskusstva).

Il réalise à cette époque plusieurs portraits comme celui de Filipp Malyavin (1899), Vasily Rozanov (1901), Andreï Biély (1905), Zinaïda Hippius (1906). Il devient également le professeur des enfants du grand-duc Vladimir Alexandrovitch, et, en 1902, reçoit des commandes du tsar Nicolas II.

En 1902 encore, sa carrière de décorateur débute au théâtre du ballet impérial de Saint-Pétersbourg pour une chorégraphie de Marius Petipa, Le coeur de la Marquise.

À l’occasion de la révolution russe de 1905, il participe à de très nombreux journaux en Russie (Le Monde de l’Art, Trésors artistiques de Russie, Apollon, Zolotoe Runo, Satyricon, etc.), et dessine aussi des cartes postales restées célèbres.

En 1907, Léon Bakst engage une collaboration avec le jeune chorégraphe Michel Fokine, pour des ballets comme La danse au flambeau ou Les Sylphides. Il dessine également des esquisses de costumes pour Anna Pavlova dans La mort du cygne ou pour Ida Rubinstein dans Salomé.

En 1908, il expose en France à la Galerie nationale, et est chargé de l'aménagement décoratif de l'exposition russe au Salon d'automne. En parallèle, il monte en Russie une série de spectacles antiques comme Hippolyte d'Euripide ou Oedipe à Colonne de Sophocle.

Il devient, dès leur naissance, le collaborateur privilégié des Ballets russes, pour lesquels il réalise costumes et décors entre 1909 et 1921.

En 1912, il est nommé directeur artistique, ce qui lui permet, entre autre, de soutenir les audaces chorégraphiques et musicales de Vaslav Nijinski et Igor Stravinski.

Véritables tableaux finis, ses oeuvres et ses dessins, où l'audace chromatique se conjugue avec le jeu subtil des plumes et des joyaux, du dissimulé et du dévoilé, mettent en valeur la présence physique des danseurs. Quant à ses décors, somptueux et sensuels, ils mêlent érotisme et violence. Parmi ses réalisations les plus marquantes, on compte Schéhérazade, L'Oiseau de feu, Jeux, Daphnis et Chloé, La Valse, Le Spectre de la rose ou L’Après-midi d’un faune.

Son élève devenu le plus célèbre est Marc Chagall.

Les dons exceptionnels de Léon Bakst comme coloriste et graphiste se sont déployés librement sur la scène jusqu’à sa mort prématurée, en raison d'un oedème du poumon : ils ont contribué au triomphe des Ballets russes - influençant même la mode à travers, notamment, les grands couturiers Worth, Paul Poiret et Jeanne Paquin, avec qui il collabora, ou, sur le plan théâtral, son ami Vsevolod Meyerhold -, ainsi qu’à une nouvelle conception du décor de peintre et de la mise en scène, en opposition avec l'esthétique d'Edward Gordon Craig.

Le premier, Léon Bakst a osé des coloris éclatants, un mélange de fantaisie et de symétrie qui, par l’audace des lignes et des plans, ont élargi le plan scénique et ont prolongé les perspectives. Ainsi a-t-il marqué de son empreinte l'avant-garde, la peinture, les arts décoratifs et scénographiques de la première moitié du siècle.

Je vous laisse découvrir quelques unes de ses esquisses de costumes de scène...



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Pour en savoir plus sur l'exposition des ballets russes cliquez ICI

Pour en savoir plus sur Léon Bakst, cliquez ICI







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Guy de Maupassant poète de la neige




divers 0459
par chez moi...


divers 0457



Nuit de neige


La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
L'hiver s'est abattu sur toute floraison;
Des arbres dépouillés dressent à l'horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant;
Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées;
Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.


Guy de MAUPASSANT




 
Par Alaligne - Publié dans : Le cercle des poètes oubliés
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Une histoire à dormir debout  (épilogue)


 

 

 


 

 

Le temps a passé… vingt longues années en réalité. Si je gratte l’écorce de ma mémoire, je retiens de cette soirée de Noël, l’étonnement, voire l’émerveillement qui m’a submergé en cette nuit exceptionnelle. Les humains me sont apparus comme des êtres étranges mais aussi beaucoup plus proches de mes amis lutins et lutines que je ne l’imaginais auparavant. Ils étaient capables, quand ils le souhaitaient, de transformer le monde qui les entoure, de créer des moments magiques ravissants et enchanteurs. Bien entendu, ils gardaient beaucoup de travers, doutaient et hésitaient souvent. Je faillis en faire les frais…


Dans la semaine qui suivit les fêtes, je fus le témoin et l’objet de discussions qui me firent trembler de la tête aux racines. On s’interrogeait dans la maisonnée sur ce que l’on ferait de moi une fois débarrassé de mes décorations. Aucune pudeur… Ils ne prenaient même pas la peine de s’isoler pour en discuter. Ils délibéraient en me regardant droit dans les yeux. Un vrai tribunal de cour d’assise. Birgit en avocate générale, réclamait une condamnation rapide avant que je ne perde mes aiguilles et qu’elle soit obligée de balayer tous les matins mes restes.  Klemens en avocat de la défense, arguait de ma beauté, de mon odeur délicate pour clamer mon innocence et proposer de me transplanter dans le jardin. Hans ayant adopté l’attitude pondérée du juge, pesait chaque argument et émettait parfois des objections prétendant par exemple que la saison n’était pas propice à une transplantation et que je risquais de dépérir en une lente et cruelle agonie avant l’arrivée du printemps. Effy, quant à elle, se contentait de répéter ce qu’elle entendait de son frère et de ses parents, se comportant en parfaite petite greffière. Enfin, au terme d’une très longue délibération, ils décidèrent à l’unanimité, Effy étant sortie de son rôle de perroquet fidèle, de m’entreposer à l’abri du porche de l’étable et d’attendre l’arrivée des narcisses et des perce-neiges pour me trouver un lieu d’accueil dans le jardin. Il fut en outre stipulé qu’il incomberait aux enfants de veiller à ce que je ne manque pas de nourriture pendant ma période de mise à l’essai.


Je vous avoue qu’un long soupir s’échappa de tout mon être à l’écoute du verdict. Sauvé in extremis, mais sauvé quand même !


Ce qui fut dit, fut fait. Je tins bon pendant quelques mois, abrité du gel par un auvent de chaume et par la douce chaleur animale émanant de l’étable. Klemens et Effy furent aux petits soins pour moi, couvrir la surface du pot de paille légèrement humide et surveillèrent régulièrement tout signe de faiblesse. Au début du printemps, Hans creusa un grand trou assez éloigné de la demeure puis me planta dedans.  J’eus tout d’abord des difficultés à m’acclimater au lieu et je pris un peu de retard de croissance. Aujourd’hui encore, je suis un peu moins grand qu’un épicéa de plus de vingt ans, mais je n’ai rien perdu de l’harmonieuse répartition de mes branches et mes aiguilles luisent à nouveau d’un vert profond.


Laissez-moi maintenant vous donner des nouvelles de ceux que vous avez croisé dans votre sommeil.


Rip au bout de quelques années s’est retrouvé au chômage. Les enfants grandissaient, se montraient plus dociles et sages et il lui devint extrêmement difficile de leur faire faire des bêtises. Il déménagea dans une ferme proche où venait de naître un bébé et où des jumeaux de quatre ans excitèrent son imagination. En dépit de son aversion pour les jeux de plein air, il vint régulièrement me rendre visite pour me raconter, la mine hilare et les crocs saillants de ses babines, les nouveaux tours pendables de son invention.


Je vis aussi à plusieurs reprises mon ami renardeau descendu au village faire ses courses. Certains villageois élevaient des volailles qu’ils laissaient vaguer autour de leur maison ; trop belle aubaine pour l’appétit glouton d’un canidé sans scrupule. Nous jouâmes au Mikado souvent sur un coussin de plumes, mon incorrigible ami profitant de l’abri de mes branches pour cacher ses larcins. Il était resté fidèle à sa promesse et avait creusé son terrier au bord de ma clairière natale. C’est ainsi que j’appris que j’avais un petit frère qui promettait d’être aussi beau que moi.


De son côté, La Parisette collait aux basques de Hans avec une obstination remarquable. Elle le suivit pas à pas tout au long de ces années. Ce qu’elle préférait c’était l’accompagner dans de longues promenades au travers des prés et dans la forêt. C’est elle qui le guidait vers les endroits où des champignons de toutes sortes poussaient en abondance puis brouillait sa piste après la récolte afin de ne pas dévoiler à d’autres cueilleurs les bons coins. Pézizes écarlates, hygrophores de mars, morilles, pleurotes, russules verdoyantes et charbonnières, chanterelles, armillaires de miel, bolets, craterelles, pleurotes… pas un seul de ces champignons n’échappait à sa traque. La qualité et la quantité de ses cueillettes lui valurent une réputation flatteuse dans le village. Tous estimaient qu’il disposait d’un don et d’un flair inégalables. Ma lutine qui connaissait parfaitement le pourquoi d’un tel succès, en tirait une fierté certaine. Elle paraissait ne pas voir les fils d’argent qui striaient maintenant les tempes de Hans ; Lorentz eut beau lui expliquer que les humains sont mortels et qu’un jour celui-ci nous quitterait, La Parisette niait l’évidence et trépignait de colère en prétendant qu’il mentait. Pourtant, ces derniers temps, lorsqu’il fume sa pipe  les soirs d’été près de la statuette de Saint Wendelin, je la surprends tendrement nichée contre son cou, le couvant d’un regard empreint de mélancolie et lui chantant des comptines nostalgiques. Elle s’inquiète au moindre rhume et commence à ralentir sa marche lors de leurs escapades. Plus ou moins consciemment, elle sent qu’il lui échappe.


Klemens a maintenant vingt huit ans. Il est parti voici bientôt six ans années faire ses études à Düsseldorf. Il s’est très tôt passionné pour la photographie et s’est trouvé en la personne de Peter Carsten, le grand photographe, un maître et un ami. Il sillonne le monde, explore des espaces sauvages et vient de publier ses premiers clichés dans le National Geographic. Il est revenu cet été, appareils photos en bandoulière et a passé de longues semaines seul dans le Schwarzwald. Peut-être un jour verrai-je sur la couverture d’une revue ma clairière et mon frère ?


Effy est devenue une superbe jeune fille. Je regrette seulement qu’elle se soit coupé ses longs cheveux bouclés et qu’elle ait abandonné ses jupes courtes pour des jeans parfois troués. Elle veut devenir médecin et lorsqu’au mois de juin elle s’allonge sur une couverture à l’ombre de mes branches, qu’elle révise consciencieusement à voix haute ses cours avant un examen, Lorentz ne perd pas une miette de ce qu’elle dit. Il apprend avec elle par cœur l’anatomie humaine et m’a déclaré récemment que son rêve serait de devenir chirurgien. Car ce bon Lorentz est toujours dévoré par la soif d’apprendre. Sa curiosité est toujours en éveil et là où je ne vois parfois que l’apparence des choses, lui, il cherche toujours à comprendre et une fois qu’il a compris à transmettre son savoir. Cher Lorentz, comme ton amitié m’est précieuse !


Birgit quant à elle, n’a pas toujours vu d’un bon œil ma présence. Il faut vous préciser que je suis resté fidèle à ma manie de faire table rase de toute autre espèce végétale sous ma circonférence et ce, au grand dam du carré de superbes lupins et digitales pourpres qui enorgueillait cette délicate jardinière. Je vis le carré se déplacer d’endroit à trois bonnes reprises. Birgit finit par en prendre son parti et alla planter ses vivaces à l’autre bout du jardin. En dehors de ce désaccord irréductible sur les qualités spécifiques de mes aiguilles, nous entretenons de très bons rapports. Il lui arrive même parfois de faire sécher une taie d’oreiller sur l’une de mes branches. Elle prétend que l’odeur de résine lui assure un paisible sommeil.  Elle ressemble un peu moins à ma lutine, quelques rides ayant fané son doux visage, mais elle reste aussi vive et alerte que lors  de notre première rencontre. Sa gaîté, la générosité avec laquelle elle entreprend chaque chose, même minime, font plaisir à voir. Pragmatique, elle fut également la première à décider que puisque la famille disposait d’un sapin de Noël à temps plein, il n’était plus utile d’aller en prélever dans la forêt. Il suffisait de pendre à mes branches quelques décorations résistant aux intempéries et de m’emmailloter dans une guirlande électrique multicolore. Hans fut mis à contribution pour donner corps à son projet.


C’est ainsi que je devins leur seul et unique sapin de Noël. Quand la période des fêtes approche, je repense à mon histoire de jeunesse et à tous les sentiments qu’elle m’a fait connaître. Devenu grand et fort, il m’est possible maintenant en tirant sur ma cime de voir ma mère qui est de plus en plus belle. A la tombée de la nuit, profitant du calme et d’un vent léger, nous échangeons de tendres paroles. Il m’arrive aussi en tendant bien l’oreille d’entendre la nuit les prédictions de Markus. Il est un peu gâteux et se trompe de manière régulière, mais sa voix reste un point de repère, l’un des multiples repères qui permettent à un épicéa de devenir mature.


Le jour se lève… il est temps que je vous laisse… des cadeaux vous attendent… mes derniers mots glissent sur vos joues comme une caresse… un baiser avant de vous quitter, un souffle sur vos cils… et à une prochaine nuit peut-être ?




 

 

FIN

 

 


©Alaligne

 

 

 

« Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. »

Bruno Bettelheim, in « Psychanalyse des contes de fées »


 

 

 

Par Alaligne - Publié dans : Contes et nouvelles
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Une histoire à dormir debout  (14)


 

 

 


 

Voilà, nous étions rendus au 24 décembre. Comme vous le savez, ou l’ignorez peut-être, dans le Schwarzwald ce n’est pas le père Noël qui apporte les cadeaux mais le Christkind et celui-ci passe parfois dans l’après-midi, parfois dans la soirée pour déposer les présents. A l’heure du goûter, Effy avait fini de peindre les nouvelles boules de papier mâché et aidée de Klemens, elle les avait accrochées à mes branches. Ils avaient également confectionné de multiples objets en paille tressée dont des angelots et une magnifique étoile qu’ils fixèrent au sommet de mon tronc. Sans doute échaudée par la mésaventure qui lui avait valu une sonnante fessée, Effy contrôlait chacun de ses gestes et je fus conquis par la toute nouvelle délicatesse de ses gestes. L’intérieur de la grande pièce, d’habitude assez austère avait pris des airs de fête. De gros nœuds rouges en velours agrémentaient les doubles rideaux et la longue table avait revêtu une robe blanche délicatement brodée de motifs qui me rappelaient ma forêt natale. De la cuisine s’échappaient des effluves d’oie rôtie, de chou rouge et de pommes. Birgit semblait s’être démultipliée en une dizaine de jeunes femmes, tant sa silhouette virevoltante passait en quelques dixièmes de secondes d’une pièce à une autre. Hans beaucoup plus calme et constant, aidait les enfants à disposer comme il se doit sur la table, les assiettes, les verres de cristal à facettes ainsi que les couverts. Nous guettions chacun de leurs gestes, effarés par le mal qu’ils se donnaient pour que tout soit parfait. Même le chat ne trouvait plus un endroit tranquille pour se livrer à son occupation favorite et  tapi derrière mon pot, il mettait sa longue queue à l’abri des enjambées saccadées des humains.


Tout aurait été parfait sans, comme je vous l’ai déjà dit, cette ignominie qu’ils appellent un feu de bois. Non seulement je vis quelques petits morceaux de lointains cousins être disposés dans l’âtre, puis être recouverts de ces merveilleux cônes que ma mère portait avec tant de fierté et qui soit dit en passant, assuraient ma lignée, mais aussi des tronçons entiers d’un parent inconnu qui furent entassés par en dessus dans un savant échafaudage. J’eus beau alors exprimer mon indignation à ma fratrie encirée, mes oncles et mes tantes habitués à de tels sacrifices ne répondirent que sur un ton désabusé. J’eus à cet instant, l’impression que le fait de sauver leurs fibres les rendait imperméables à toute forme de compassion.


Tiens, la compassion… Voilà donc ce sentiment que je n’avais jamais encore éprouvé et qui en ce jour de réjouissances formait des noeuds puissants au plus profond de mon tronc au point de me couper le souffle.


Lorsque Hans craqua une allumette (encore un petit bout d’une personne de ma famille) et embrasa le tout, je ne pus que fermer les yeux et détourner la tête au risque de faire s’effondrer toutes les guirlandes et décorations de Noël dont on m’avait gratifié. Un sentiment d’impuissance totale se mêla au précédent. Par ailleurs, quand je finis enfin par m’abstraire d’un début d’état neurasthénique, j’eus l’extrême déplaisir de sentir la chaleur de la flambée raviver ma soif. La Parisette trouvant que tout ce que faisait Hans était bien, le chat béatement fasciné par la danse des flammèches, il n’y eut que Lorentz pour essayer de me consoler en m’expliquant maladroitement des notions de thermodynamique et plus particulièrement la différence existant entre une chaleur sensible et une chaleur latente. L’approche scientifique eut pourtant au final l’avantage de calmer un peu ma souffrance, mais pas ma soif.

 

Juste au moment où le coucou entonna neuf fois son chant, les adultes demandèrent aux enfants de monter dans leurs chambres revêtir des habits de fête. Je les entendis se parler à voix basse puis Hans éteignit toutes les lumières. Seul l’éclat du feu de bois éclairait un coin de la grande pièce. Je vis des ombres se mouvoir dans l’espace, se rapprocher de moi dans un bruit de papiers froissés. On étalait tout autour de mon pot des objets qui n’avaient, autant que je pouvais m’en rendre compte dans la pénombre, comme seul point commun que d’énormes rubans entrelacés. Il n’y avait pas besoin d’être un humain pour sentir la tension dans l’air. Lorentz, La Parisette, Rip venu à l’instant nous rejoindre et même le chat dont les poils se hérissaient, nous retenions notre respiration dans l’attente d’un événement fantastique. De longues secondes passèrent… une éternité !


Soudain la voix de Klemens retentit dans l’escalier.


-  On peut venir maintenant ? demanda-t-il à ses parents ?


Birgit et Hans acquiescèrent d’un même chœur. Je vis l’ombre du grand s’éloigner vers la porte d’entrée et la pièce s’inonda à nouveau de lumière. Les enfants poussèrent des cris de joie et je découvris alors une montagne de boîtes enrubannées à mes pieds. L’excitation des petits me gagna. Tout comme eux, j’avais hâte de voir ce qu’elles contenaient, de m’émerveiller de tous les trésors cachés sous des flots de satin carmin.

Oui, je vous l’affirme, ces moments furent magiques ! D’une magie riante et réconfortante. Je m’unis à leurs débordements de joie et oubliant ma soif, je tendis bien haut mes branches pour exprimer mon bonheur.


Comprirent-ils combien je me réjouissais avec eux ? Il faut le croire, car leurs mains se joignirent, leurs lèvres me sourirent puis leurs voix entonnèrent un chant merveilleux :


Mon beau sapin, roi des forêts
Que j'aime ta verdure
Quand par l'hiver, bois et guérets
Sont dépouillés de leurs attraits
Mon beau sapin, roi des forêts
Tu gardes ta parure


Toi que Noël
Planta chez nous
Au saint anniversaire
Joli sapin, comme ils sont doux
Et tes bonbons et tes joujoux
Toi que Noël

Planta chez nous
Tout brillant de lumière


Mon beau sapin
Tes verts sommets
Et leur fidèle ombrage
De la foi qui ne ment jamais
De la constance et de la paix
Mon beau sapin
Tes verts sommets
M'offrent la douce image

 

Que d’émotions pour votre narrateur… À aucun moment, je n’avais imaginé l’amour que je pouvais leur inspirer. Je me sentis gauche, emprunté. Comment leur témoigner ma reconnaissance ? Peut-être simplement en acceptant sans broncher et en faisant aiguille douce de les laisser disposer de moi selon leur bon plaisir. Hans, plutôt que de me réduire en morceaux et me jeter dans l’âtre le moment venu, déciderait-il de tailler à vif dans mon tronc et de sculpter dans mon cœur la canne qui l’aiderait, la vieillesse advenue, à parcourir ma belle forêt noire?

 

Ils dînèrent avec appétit, puis lorsque les douze coups retentirent au clocher de l’église , ils nous quittèrent pour fêter avec les autres villageois la naissance du petit Jésus.


Tiens, au fait que suis-je devenu ? Allez, encore un petit effort… gardez les paupières closes… cette histoire contient un épilogue…




 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 


 

 

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Une histoire à dormir debout  (13)


 

 

 


Lorentz qui ne s’alimentait que d’un peu de rosée et d’air frais, ressentit en même temps que moi les affres de la soif et de la faim. Nous décidâmes de tenir un conseil de guerre. Rip et le chat – on a parfois des faiblesses lorsque son existence est en jeu – furent invités à rejoindre notre Haut commandement. Il nous fallait trouver un stratagème pour tenir au moins jusqu’au soir de Noël. Cela ne nous laissait que vingt quatre heures, autant dire presque rien. Le problème était simple : où trouver de l’eau et comment la transporter jusqu’à nous ?


Nous échafaudâmes des solutions parfois fantaisistes. Lorentz marqué par une formation scientifique d’ingénieur des eaux et forêts, pensa à puiser notre substance dans la neige qui s’amoncelait à l’extérieur, d’utiliser les ailes de La Parisette pour actionner un artisanal moulin à moudre la neige ou la glace pour la transformer en eau, puis acheminer le précieux liquide jusqu’à nous, grâce à un aqueduc fabriqué avec du petit bois entreposé près de la cheminée pour allumer le feu. Le projet était séduisant et fort ambitieux mais lorsque nous comprîmes qu’il mettrait six mois à se réaliser, nous l’abandonnâmes aussitôt.


Une fois n’est pas coutume une partie de la solution vint des humains. Pendant que nous cogitions sur de nouvelles solutions, Klemens et Effy étaient sortis élever un grand bonhomme de neige à l’entrée de la maison. Des amis de leur âge s’étaient joints à eux pour leur prêter main forte et cela dégénéra bientôt en une bruyante bataille de boules de neige. Lorsque la première boule vint s’écraser sur la fenêtre face à laquelle je m’étiolais, nous eûmes tous la même idée. Il suffisait d’ouvrir la fenêtre et d’attendre qu’une salve de boules de neige atteigne l’objectif stratégique, à savoir mon pot. Oui, mais voilà… comment ouvrir la fenêtre ? Elle fermait grâce à un bouton de crémone en bois verni qu’il fallait tourner dans le sens des aiguilles comme nous l’indiqua le chat pédant mais excellent observateur. Je demandais à la Parisette si dans son sac à malices elle ne disposait pas d’un tourneur enchanté de poignées de fenêtres ? Elle prit une mine dépitée et déclara que la Tourmentine saurait le faire, mais qu’elle, non.


C’est alors que Rip eut une idée géniale. Il nous déclara que son pouvoir hypnotique s’exerçait sur tous les animaux nichant dans les demeures des humains et que parmi ceux-ci, les souris étaient des animaux de laboratoire parfaits lorsqu’il se lançait dans de nouvelles expériences. Il ajouta que les humains détestaient les souris, surtout les femmes qui en avaient une peur bleue et qu’il suffisait donc de masser en nombre ces petits rongeurs sur le rebord de la fenêtre pour provoquer la panique de Birgit et lui faire ouvrir la fenêtre. Lorentz trouva le projet hasardeux et commença à nous expliquer la théorie des probabilités. Là, il devenait vraiment très ennuyeux. Je proposai alors de passer au vote. À l’unanimité moins une voix (celle de Lorentz), le projet fut adopté. Eh bien, croyez moi ou non, cela marcha ! Il ne fallut pas plus de deux minutes à Rip pour faire descendre du grenier à noix une vingtaine de soyeuses souris grises, les faire grimper sur le rebord de fenêtre. La réaction du chat fut immédiate. Les yeux exorbités, il prit la position du chasseur couché. Si nous n’avions La Parisette, Lorentz et moi-même, hurlé à Rip de neutraliser par un nouveau charme le matou, notre plan tombait à l’eau.  Rapide comme l’éclair, il le figea dans sa pause pendant que les petits rongeurs, inconscients du danger batifolaient sous le nez de leur prédateur. Les souris, dociles aux ordres du lutin, chicotèrent si fort que Birgit alertée par leurs couinements incessants descendit dans la grande pièce. Elle poussa un cri affreux et se précipita, comme nous l’espérions, pour ouvrir la fenêtre et les chasser hors de sa demeure. Klemens distinguant la tête de sa mère dans l’embrasure en profita pour la viser avec une grosse boule de neige bien tassée. Les autres enfants suivirent en riant son exemple et plusieurs des boules lancées s’écrasèrent  sur le rebord du pot, l’une d’elle allant même exploser à la base de mon tronc. La chaleur du poêle en faïence fit le reste… Nous étions sauvés ! Certes, i1 nous fallut subir la colère de l’armoire et du coffre qui pestèrent contre les marques d’eau sur leur surface cirée, accepter d’être traités d’irresponsables et d’égoïstes par l’horloge à coucou dont la petite aiguille fut légèrement faussée par une munition blanche. À la guerre, comme à la guerre ! Nous venions de remporter celle contre la soif !


Birgit, à notre grande déception passa la serpillière sur le carrelage de pierre, nous privant d’une réserve d’eau supplémentaire. Quant à ma lutine, l’épisode guerrier lui inspira une poésie dite « en boule de neige », du moins c’est ce que le chat affirma car, à mon humble avis, « en sapin » aurait été plus approprié :


 

Ô

Je

Vis

Avec

Celle

Lancée

Arbuste

Détrempé

Adversaire

Ecrabouillé

 

J’avais le cœur léger, les racines humides, le moral au plus haut. Le manteau d’écailles de lépiotes de Lorentz avait retrouvé son aspect velouté et ses moustaches vibraient de bonheur. La nuit fut calme et douce. Une nuit où nous pûmes reprendre des forces et des forces il nous en fallut pour supporter sans broncher l’excitation des petits, la fébrilité des grands, les allées et venues incessantes, les congratulations de ma famille à chaque passage de cire d’abeille sur leur surface et surtout cet innommable feu de bois dans la cheminée que les humains allumèrent le lendemain en début de soirée.


Faire brûler du bois, était-ce là encore un mauvais présage ?


Vous aussi avant de vous endormir cette nuit, peut-être avez-vous chanté quelques cantiques auprès de l’âtre ? Peut-être avez-vous pensé à vos futurs cadeaux en écoutant les flammes crépiter, en les regardant lever vers le ciel des langues multicolores jusqu’à ce que devenues braises elles s’éteignent en un ultime rougeoiement. Faire brûler du bois…


Tssssssss, tiens cela me donne la chair de poule !


Je sens le vent se réchauffer et une toute petite lueur poindre à l’horizon. Je vais me hâter de vous narrer la suite car dans peu de temps, vos paupières vont frémir et il sera trop tard pour que mes mots ne vous parviennent.




 

 

A suivre...

 

 


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Image Hosted by ImageShack.us Merci à Babou pour ce gentil lien sur son blog!




Une histoire à dormir debout  (12)


 

 

Je sais d’après les racontars qui circulent entre deux cumulus qu’aujourd’hui vos parents s’interrogent sur le bien-fondé de la fessée. A l’époque où se situe cet épisode, Birgit ne se posa pas de questions et celle qu’elle administra à sa fille, je m’en souviens encore et je sais, je peux vous le jurer, que Effy de son côté ne l’a pas oubliée. Alors que j’avais été tout de suite charmé par la grâce de la jeune femme, je m’aperçus que les humains étaient sujets à des sautes d’humeur et l’incident choqua également Lorentz que je n’avais vu lever la main sur personne. Même La Parisette, d’habitude insensible aux malheurs des autres en fut déconcertée à moins qu’elle n’y ait trouvé quelque plaisir secret car avec elle, j’avais enfin appris à me méfier. Il n’y avait que Rip pour trouver ouvertement la chose plaisante et ricaner bêtement en voyant de grosses larmes inonder les joues de boucles dorées. Comme Lorentz lui exprimait des reproches, il haussa les épaules et nous avertit que s’il le décidait, il pouvait s’amuser à hypnotiser le chat de la maison et recommencer la même farce. Un chat ? De quoi parlait-il ? Je n’en avais aucune idée.


Pendant ce temps, Klemens appelé à la rescousse, remit tant bien que mal les guirlandes en place et il décida en accord avec sa mère de confectionner des boules de papier mâché pour remplacer celles qui avaient été brisées. Il incomberait à Effy de les peindre.


L’après-midi fut plus calme et les humains vaquèrent à des activités diverses. La Parisette nous quitta quelques heures soi-disant pour partir à la découverte de la maison. En réalité, la présence de Hans lui manquait et j’avais cru discerner en elle une pointe de jalousie lorsque celui-ci s’adressait sur un ton amoureux à sa femme.

 

En son absence Lorentz s’appliqua à me donner quelques notions sur la loi de la gravitation, le calcul des masses et par conséquent du poids d’un objet. Je compris assez vite où il voulait en venir, car mes rameaux n’étaient guère habitués à supporter autre chose que la charge infinitésimale d’un lutin microscopique et d’une lutine légère comme une plume. Une de mes branches basses commençait à ployer sous le fardeau de deux boules sottement placées côte à côte. La leçon était ardue et demandait beaucoup de concentration. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, je ne vis pas l’animal à la démarche souple qui avançait vers moi.


C’est le murmure de sa voix qui attira mon attention : « Noir entièrement, sans tâche blanche au poitrail, ni étoile blanche au front. Je n'avais même pas ces trois ou quatre poils blancs, qui poussent aux chats noirs dans le creux de la gorge, sous le menton. Robe rase, mate, drue, queue maigre et capricieuse, l'oeil oblique et couleur de verjus, un vrai chat noir. Voilà jeune épicéa, ce que Madame Colette, une grande dame de la littérature, a fait dire à mon aïeul dans l’un de ses romans. Oui, vous avez devant vous, le petit fils de celui qui lui inspira ces lignes divines. D’ailleurs nous les chats, nous sommes bien connus pour inspirer aux hommes leurs plus beaux textes et leurs plus fines poésies. Voulez-vous que je vous cite Baudelaire ? Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux; retiens les griffes de ta patte, et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, mêlés de métal et d'agate…À moins que vous ne soyez sensible aux vers de Charles Cros ?  Chatte blanche, chatte sans tache, je te demande, dans ces vers, quel secret dort dans tes yeux verts, quel sarcasme sous ta moustache.  Cela fait une différence entre nous, car hormis ce bon Guillaume Apollinaire, bien peu d’entre eux se sont donnés la peine de vous mettre en rimes. Je ne connais guère que : Les sapins en bonnets pointus, de longues robes revêtus, comme des astrologues, saluent leurs frères abattus… Et encore, ce n’est pas ce qu’il a écrit de meilleur… Avez-vous déjà vu un chat que l’on déguise comme vous de la sorte ? Quitte à vous froisser, vous êtes parfaitement ridicule… Il n’y eut guère que ce fou de Perrault pour nous imaginer bottés… »


Le nouveau venu était totalement imbu de sa personne, prétentieux à souhait et aussi bavard qu’une pie. Impossible d’en placer une. Il étalait sa culture avec une morgue hautaine. Je n’étais ni belliqueux ni revanchard mais je reconnais avoir croisé mes aiguilles pour que Rip s’attache à son sort, lui inspire quelque bêtise et voir la tête qu’il ferait après une bonne raclée. Imperturbable, il continua ainsi de sa voix ronronnante à citer les grands auteurs ayant mis leur plume au service des chats. Une fois installé, plus possible de le faire déguerpir. Il s’était lové sur le coussin d’une chaise et les yeux mi-clos, il continuait à pérorer. Je dus souffrir sa présence de plus en plus régulière, ses citations interminables pendant que les journées s’égrenaient, que de lourds flocons de neige s’accumulaient sur le bas des fenêtres, collaient aux vitres et me cachaient de plus en plus la vision de mes montagnes.

 

Un matin, ce devait être peu de temps avant Noël, je me réveillai avec la faim au ventre. C’est bien connu, la culture ne nourrit pas son épicéa. Si ma tête se remplissait jour après jour de nouvelles connaissances, mes racines de leur côté puisaient de moins en moins de nourriture dans le pot : principe assez proche de celui des vases communicants que Lorentz m’avait enseigné. La terre se desséchait et bien que rompu à l’art de ne prélever que le juste nécessaire à ma subsistance, je sentais mes radicules réclamer de l'eau. Un autre signe m’inquiéta. Pour la première fois de ma jeune existence, je vis deux de mes aiguilles commencer à roussir, puis se détacher d’une branche. Ce qui est normal dans la vie d’un sapin croissant au grand air et se régénérant chaque printemps, devenait inquiétant dans un pot que l’on oubliait d’arroser.


Allait-on me laisser dépérir ? N’y aurait-il personne pour voler à mon secours?


Les humains avaient l’esprit ailleurs. Je les entendais chuchoter des secrets, suggérer d’écrire au père Noël, comparer les mérites des chapons de maître Keinemann et ceux d’August Bäsler, évoquer les fruits confits, les raisins secs, les épices, le rhum et de la pâte d'amande que l’on devait acheter pour préparer le Christstollen, gâteau dont le simple nom faisait briller leurs yeux.


Au milieu de toute cette effervescence, je pouvais bien  mourir d’inanition, personne ne s’en préoccupait. Personne ? Peut-être pas…

 

Mais je vois que mes dernières lignes vous font saliver. Je vais faire attention de ne pas aiguiser votre appétit pendant votre sommeil. Je vous connais, vous seriez capables de vous éveiller et d’aller fureter du côté de votre frigidaire au lieu de rester endormis à portée de ma voix.




 

 

A suivre...

 

 


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Une histoire à dormir debout  (11)




 

Nous fûmes installés près d’une cheminée éteinte et la voix de notre ravisseur couvrit les discours de bienvenue de ma fratrie.

 

-  Birgit, Effy, Klemens ! Venez me dire ce que vous en pensez ?

 

Des pas résonnèrent au-dessus de ma tête puis dévalèrent l’escalier qui menait à la grande pièce. Klemens fut le premier à rejoindre son père. Derrière lui, en modèle réduit, un exemplaire à boucles dorées faillit manquer la dernière marche si l’humaine de grande taille qui le suivait ne l’avait rattrapé in extremis par le bras. La surprise me coupa le souffle. La ressemblance entre cette dernière et ma Parisette était manifeste. Bien que chaudement vêtue, dépourvue d’ailes de papillon, et les cheveux nattés haut sur la tête, la beauté de ses traits, la grâce avec laquelle elle déplaçait l’air autour d’elle, évoquaient sans aucune équivoque mon amie. Boucles dorées, battit des mains en me voyant et se précipita pour me prendre dans ses bras. A nouveau et juste avant qu’elle ne se frotte à mes aiguilles, le sosie de ma lutine la retint par le bras.

 

-  Effy, attention, tu vas te piquer et abîmer ton sapin de Noël. Tu touches avec les yeux, rien d’autre ! ajouta-t-elle avec une certaine fermeté.

 

Le visage de boucles dorées se plissa et prit une mine boudeuse, mais la poigne de celle qui devait être sa mère la dissuada d’aller plus loin.

 

-  Votre choix est parfait. Il est vraiment trop mignon. Nous allons le décorer comme il le mérite, n’est-ce pas les enfants ? Hans, mon chéri, peux-tu me descendre du grenier à noix les décorations de Noël ?

Elle adressa cette dernière demande au grand qui m’avait déplanté de ma forêt natale.

 

-  Je vous amène cela immédiatement, répondit alors son chéri.

 

Un murmure d’admiration s’éleva dans la pièce : « Ils vont le décorer… vous vous rendez compte ! Quelle chance, il a ! ». Il y eut également certaines voix pour critiquer la chose et prétendre que j’étais un peu jeune pour mériter un tel traitement de faveur. Que voulez-vous, des jaloux, il y en a dans toutes les familles, et la mienne n’échappait pas à la règle.

 

Quelques minutes plus tard, Hans était de retour les bras chargés de boîtes rectangulaires. Il les posa à côté du pot où je logeais et souleva les couvercles. Les enfants poussèrent des cris de joie puis commencèrent à répandre sur le sol leur contenu multicolore. Peu à peu, avec l’aide de leur mère ils couvrirent chaque parcelle de mon anatomie de guirlandes scintillantes, boules de papier mâché délicatement peintes de figurines rouges et vertes et d’autres qui réfléchissaient une lumière dorée pareille à celle de la petite Effy. A ce petit jeu et au bout d’une heure, c’est à peine si je pouvais encore discerner mon tronc ainsi que ma ramure. Lorentz s’était prudemment réfugié dans un endroit qu’il pensait inaccessible, mais la chute d’une guirlande faillit le projeter à terre. Quant à ma lutine, elle batifolait de boule en boule, s’arrêtant sur les plus lisses et les plus brillantes pour s’admirer et se pavaner. Quand le calme revint et que les humains décidèrent que j’étais assez déguisé et transformé selon leurs souhaits, ils remontèrent à l’étage et me laissèrent seul dans mes nouveaux atours.


J’avoue qu’au tout début, je me sentis gonflé d’importance, heureux d’avoir été l'objet des attentions fort délicates de ces humains. Ce n’est que lorsqu’un rire sarcastique s’échappa d’une soupente que le doute agita mon esprit. Il mesurait environ sept pouces et sa physionomie n’était guère engageante : grosse tête fendue d’une large bouche grimaçante d’où s’échappaient deux crocs acérés. Il avançait vers moi par grands bonds grâce à d’énormes pieds griffus. « Te voilà drôlement attifé » me déclara le nouveau venu en guise d’accueil. « Je me présente. Je me nomme Rip, vénérable représentant des Latusé dans cette humble demeure. »


Aussitôt Lorentz sortit de sa cachette et la mine réjouie, lui serra la main. Avec l’art de la concision qui caractérise mon ami, il résuma au lutin des charpentes notre odyssée. En retour Rip, l’informa des missions incombant à ceux de sa race. Il nous expliqua qu’il était là pour épier les enfants et rapporter à leurs parents leurs bêtises, qu’il jouait à les effrayer en faisant grincer la nuit les portes des armoires, craquer les marches de l’escalier. Il finit par nous avouer qu’il était celui qui provoquait les multiples petites sottises qui déclenchaient la colère des parents et les punitions qui allaient avec. Cela n’avait pas l’air de le perturber beaucoup. Bien au contraire, on sentait qu’il y puisait une certaine fierté. Lorentz, dont le bon cœur dictait chacune de ses décisions exprima des doutes quant à une nature aussi tyrannique. Rip, piqué au vif, lui affirma qu’avant la tombée de la nuit, il aurait fourni la preuve de ses pouvoirs. Effectivement, alors que les derniers rayons argentés de décembre couronnaient des cimes enneigées, nous entendîmes à nouveau des bruits de pas hésitants dans l’escalier. La tête blonde d’Effy apparut en haut des marches. Devant elle, un Rip goguenard sautait de marche en marche et usant de grimaces et pitreries variées la tenait sous son emprise. Il la conduisit jusqu’à moi, grimpa sur le bord du pot, fit tanguer les boules les plus basses et tira sur le bout d’une guirlande. Effy éclata d’un rire cristallin et suivit son exemple.  Mais là où Rip n’avait usé qu’avec douceur de gestes mesurés Effy, excitée par la subite agitation des décorations de Noël fit valser à qui mieux mieux les boules et tira de toutes ses forces sur les guirlandes.  Je vous laisse imaginer la suite…

 

Le bruit du verre brisé se répandit dans toute la maison. Un « Oh ! » d’indignation s’échappa du vaisselier, repris à tue-tête par l’horloge à coucou qui faillit en perdre la notion de l’heure exacte. Juste des peccadilles par rapport au regard noir de reproches que Birgit accourue sur les lieux lança à sa fille.

 

Oups ! J’ai cru un instant que tout ce vacarme allait vous réveiller. Les oiseaux migrateurs me demandent également de réduire de quelques décibels le cours de ma narration. Ils prétendent que cela désynchronise le battement de leurs ailes. Le bruit du verre cassé les affole. Pffffffff, quelle galère que de vous narrer mon histoire !


 


 

 

A suivre...

 

 


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Une histoire à dormir debout  (10)




Je m’étais endormi, plongé dans un sommeil sans rêve. Les aboiements d’un chien me sortirent de cette léthargie. Nous étions arrêtés au seuil d’une massive demeure et soudain tous mes sens retrouvèrent leur acuité normale. Immédiatement une odeur mixte, à la fois nouvelle et ancienne flatta mon odorat. J’y retrouvais certes la senteur poivrée et musquée de mes ancêtres mais exacerbée et enrobée d’une fragrance de miel. Elle se doublait d’un arôme animal inconnu ou du moins seulement déjà perçu lorsque le vent passait sur les pâturages au printemps et remontait les flancs des alpages jusqu’à ma clairière. Mais là, les deux effluves se mêlaient puissamment et créaient un parfum lourd qui devint rapidement entêtant.

 

 

Je fus libéré de mes liens et le plus grand me remit dans une position verticale qui fit redescendre la sève jusqu’au bout de mes racines. Il m’examina des pieds à la tête et retassa la petite motte de terre qui protégeait mes radicules. Il m’adossa au mur de la demeure tout à côté d’une ridicule maisonnette où un petit bonhomme immobile, entortillé dans une longue cape, coiffé d’un large chapeau, fixait d’un air hagard le ciel étoilé, les bras serrés sur un animal gracile. Etait-ce une nouvelle espèce de petit homme de la plaine, un lutin condamné à vivre en compagnie des hommes dans une chétive maison ouverte aux intempéries?


Je m’en ouvrai à Lorentz qui profitait de l’accalmie pour remettre un peu d’ordre dans ses vêtements froissés par le voyage.  Il sourit et me confia ceci : «  Il s’agit, mon petit, d’une statuette qui représente Saint Wendelin. Les humains lui attribuent le pouvoir de veiller sur leurs troupeaux. Beaucoup de fermes dans la vallée possèdent ce qu’ils appellent un autel, en réalité une niche sur la façade de leur maison où ils exposent leurs saints protecteurs. Vois-tu, ils ne croient pas en mon existence, pas plus qu’en celle de la Parisette, mais ils prêtent à certains de leur race, disparus aujourd’hui, des pouvoirs bien supérieurs aux nôtres. Cela fait partie de leurs paradoxes. N’essaie pas de comprendre, ils sont tellement déroutants ».


La Parisette qui était jusqu’ici restée parfaitement muette, calme, allez,..avouons-le...sage comme une image, gigota sur mon verticille et entonna une nouvelle comptine :

 

« Qu’il pleuve ou qu’il vente,

Sans repos, ni détente,

Du vêlage à la tonte,

Le berger tient ses comptes »

 

Décidemment tout était bon pour ma starlette lorsqu'il s'agissait de se lancer dans de nouvelles chansons.

Une autre question me taraudait l’esprit, mais je n’eus pas le courage de la poser à Lorentz tant je redoutais une réponse négative. Les hommes érigeaient-ils aussi des autels aux épiceas ?

 

Les miens paraissaient fatigués, pressés de rentrer à l’intérieur de la maison. Klemens ouvrit le vantail de la porte et précédant de peu son père, il pénétra dans un espace très lumineux. Je pus encore entendre le timbre d’une voix douce les accueillir, le son amorti de furtifs baisers, puis la porte se referma, nous laissant tous les trois dans l’obscurité en seule compagnie d’une statuette indifférente à notre sort.

 

Nous bivouaquâmes toute la nuit.

 

Au petit matin le grand vint prendre des nouvelles de ma santé. Il examina l’état de mes racines et hocha la tête. Il partit quelques instants puis revint, tenant dans ses mains un sac à forte odeur d’humus et un grand pot évasé. Il versa la terre au fond du pot, me saisit par le tronc et m’enfourna dedans. Il combla les trous avec de grandes poignées de terre, la tassa si bien que je sentis mes racines engourdies reprendre peu à peu leur sensibilité habituelle. Puis il recula de quelques pas, m’observa et son visage exprima la plus totale satisfaction. Il nous traîna, moi, le pot, Lorentz et La Parisette à l’intérieur de sa maison. La pièce était grande et pavée de pierres extraites au cœur même de nos montagnes. Dans un angle, un poêle de faïence jouxté d’un massif banc en bois délivrait une douce chaleur. J’écarquillai les yeux ébloui à la vue de tous les aménagements, accessoires, meubles, horloges, tables entièrement nouveaux pour moi. Soudain,  un immense « bienvenue » résonna dans l’espace. Ce cri accueillant tourbillonnait autour de moi, emplissait l’air d’une ouate affectueuse. Je fis un effort pour distinguer chaque voix et c’est là que je me rendis compte qu’elles provenaient l’une d’une armoire, l’autre d’un coffre, celle-ci d’une table et beaucoup d’autres des fondations en passant par les murs, en finissant par les charpentes et le toit. Un brouhaha joyeux fêtait mon arrivée dans ce lieu. Toute la maison me parlait, me félicitait pour ma belle taille, mon aspect réjouissant. Nous fîmes les présentations et ce fut comme si cette demeure était un arbre généalogique vivant… D’ailleurs c’était le cas… tantes, cousins, oncles, arrière-grands-parents, tous entonnaient en chœur une incantation de bonheur à mon endroit.

 

Je découvris alors un sentiment nouveau, celui de l’appartenance.


Je dois vous avouer que cela effaça les tourments et sombres pensées de la veille. La liesse s’empara de moi à tel point que les émois de La Parisette au contact de celui qu’elle prenait pour son géniteur me parurent des broutilles. Je venais de retrouver une famille qui sans nul doute prendrait soin de moi, me protégerait de la menace humaine. Quelle joie ! L’horizon rosissait devant moi…

 

Evoquer ce moment me trouble encore et je dois faire une pause.

Je sens que vous vous réjouissez avec moi. Un léger sourire a fleuri sur vos lèvres. A vous voir ainsi, endormis et souriants, savez-vous que vous ressemblez à des anges ?


 


 

 

A suivre...

 

 


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