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Sur les falaises de Tojimbo

 

 

 

Norio regardait fixement la mer engrossée par une houle mauvaise. Il tombait quelques gouttes de pluie et Norio pensa que cela était juste et bien. Il avait hésité à se rendre dans la forêt maudite d’Aokigahara pour y perdre le peu d’âme qu’il lui restait en réserve. Fermer les yeux, s’enfoncer à l’aveugle dans ce dédale végétal profond et obscur, l’idée l’avait effleuré, mais Norio préférait entendre le grondement des vagues, respirer le parfum  de la mousse aux accords de fougère, entendre les claquements de bec crépitants, et tremblotants des frégates.  Il redressa le buste, s’approcha au plus près du bord de la falaise. La mer aspirait son corps comme une tombe creusée à la va vite, un trou plongeant à même le néant pendant que l’écume godillait sur les crêtes comme autant de sourires vipérins. Tendant son visage au crachin, il exposa sa chair à « l’eau du dernier moment ».


- Ohayō gozaimasu…


Une main douce et ferme se posa sur son épaule. Un vieil homme se tenait à ses côtés qu’il n’avait ni vu, ni entendu arriver, le chuintement de ses semelles de crêpe absorbé par le lichen et la mousse.


- Je m’appelle Yukio Shige et vous ?


-Norio, je m’appelle Norio, Shige-san.


- Je ne vous demande pas ce que vous êtes venu faire ici, je l’ai compris dès que je vous ai vu, mais quel mauvais coup du sort a blessé à ce point votre honneur, Norio-san ? Après, je vous laisserai en paix, vous ferez ce que bon vous semble…


La paix songea Norio, voilà un terme qui avait perdu du sens. Se livrer à un inconnu, était-ce là l’ultime affront que la vie lui réservait ? Il hésita mais le vieillard lui souriait et la compassion irradiait son regard.  Il recula de quelques pas, s’assit sur un escarpement rocheux et accepta de parler une dernière fois de lui.

Lorsqu’il avait, deux ans auparavant, perdu son poste dans une petite compagnie aérienne qui avait fait faillite, il s’était retrouvé à la rue, incapable à 48 ans passés de retrouver un emploi, même précaire. Ses diplômes ne lui avaient servi à rien. Le seul poste proposé en deux années de recherches était celui d’apprenti homme de ménage chez Sumitomo. Descendre aussi bas dans l’échelle sociale était pour lui non seulement inacceptable mais inimaginable.  Après avoir erré longtemps dans le quartier de Sanya au nord de Tokyo, il avait fini par se lier d’amitié avec un groupe de sans-abri, des "homuresu" qui campaient sur des bâches bleues au coin d’une rue, eux aussi touchés de plein fouet par les licenciements. Les frères philippins de la mission de mère Theresa, leur servaient deux fois par semaine un repas chaud et des bols de thé vert gratuitement.  La nuit, ils déambulaient dans les  "Internet cafe refugees" où une salle leur était réservée, pour interroger les annonces et parfois dormir pour une poignée de yens et aussi choper des morpions dans les toilettes. Quand l’orage déversait ses pluies torrentielles sur la capitale, transformant les rues en piscine, ils s’abritaient sous des abribus, hagards et fuyant les regards interrogateurs. Au fond d’une poche rapiécée, Norio conservait son unique trésor, un ouvre-boîte en métal qui lui servait autant à rassasier sa faim qu’à défendre son inconsistante existence. Hélas, quelques jours auparavant, alors qu’il s’était évanoui de fatigue et de faim, on le lui avait volé et il avait alors cru comprendre que l’esprit des Kami, réclamait son dû. Les falaises de Tojimbo seraient gourmandes de sa maigre et insignifiante dépouille.

Le vieil homme avait écouté, les yeux plissés, cette histoire qui ressemblait à tant d’autres. Il avait tenté de secourir plus d’une centaine de fois depuis six mois en ce même endroit des postulants au suicide. Souvent avec succès mais parfois non. Qu’allait-il advenir de celui-ci ?

- Avez-vous pensé Norio-san, à vous porter volontaire pour déblayer les gravats des zones touchées par le tsunami et ce dans certaines endroits que l’on dit encore dangereux ? Si vous voulez mourir, faites-le en héros  et si vous en réchappez, vous aurez retrouvé votre honneur ! La vie, Norio-san, n’est qu’une bougie dans le vent… Je vous laisse y réfléchir…."O daiji ni, Dewa, mata"… Portez-vous bien… À plus tard…

- Dōmo arigatō gozaimasu, répondit faiblement Norio.
 

 

 

 


 


 

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LIRE TUE !

 


« Le tribunal du Parlement de Paris, en ce 23 décembre de l’an 1552, a condamné, conformément aux dispositions de la novelle 134 de Justinien, et de l’authentique sed hodiè, dont on a retranché la peine du fouet, Marie Quatrelivres, femme de Louis Ruzé, lieutenant civil, pour crime d’adultère, à être fustigée pendant trois jours de vendredi, et à être ensuite enfermée dans un couvent, sauf à ce que son mari l’en retire dans le cours de deux années ; sinon qu’après ce temps, elle sera rasée, voilée et vêtue comme les autres religieuses et filles de la communauté, puis sera affectée à l’ouvroir, pour y rester le reste de sa vie et y vivre selon la règle de la maison ».  


Trois heures vingt du matin, à sa montre bracelet. Simon bailla et referma le poussiéreux Répertoire universel et raisonné de jurisprudence du Comte Philippe Antoine Merlin. Encore deux jours à potasser ce genre de traité et sa vocation de futur avocat risquerait fort de sentir le moisi. À quoi tout cela rimait-il ? On était en 2012 et le divorce existait, il en connaissait tous les ressorts ! Alors pourquoi perdre son temps dans les arcanes de l’adultère ? Un rapide examen de conscience  confirma ce qu’il savait déjà et n’osait pourtant s’avouer au grand jour. Simon adorait briller…CQFD… l’oral du CAPA serait l’occasion rêvée d’étaler sa science, d’en mettre plein la vue aux examinateurs. Il repoussa le livre au bord du bureau, s’étira en faisant craquer ses articulations puis se tourna vers la couche où le corps nu de Laure, reposait formant au creux du lit de multiples ellipses sensuelles. À même le sol, gisaient ses vêtements ainsi que la paire de boucles d’oreilles qu’il lui avait offerte le soir même : des pendeloques d’Agathe noire serties d’argent, cadeau d’anniversaire. Laure bougea dans son sommeil et lui offrit son sexe entrouvert à dévorer du regard.  Ses yeux goûtèrent chaque détour, contour, pourtour et s’attardèrent aux entours du mont moussu.  Si belle, si tentante, offerte, si totalement impudique dans l’éclat nacré d’une parfaite innocence.


Trop épuisé pour éprouver du désir, il la contempla comme on s’attarde parfois, désœuvré, sur un superbe objet de collection. La contemplation glissa sournoisement à l’interrogation. Etaient-ce les longues heures passées à feuilleter  les vingt-deux volumes du répertoire du Comte sur l’adultère qui avaient semé les graines empoisonnées de la suspicion dans son esprit, mais l’abandon de sa compagne, d’innocent lui parut soudain douteux et contrefait. Son imagination s’emballa et l’aimée se métamorphosa au gré de son esprit fiévreux en sulfureuse hétaïre.  Il se prit à lui imaginer de multiples liaisons, de plus en plus sordides.  Stupre, fornication, prostitution volontaire… Laure offrant son cul, son con, son berlingot luisant au premier venu dans une ruelle aux rigoles puant la déjection humaine. Laure suppliante,  gémissante mais consentante, sciée sous les coups de boutoir  d’un violeur anonyme.  Une sueur froide glissa le long de son échine… Il la regarda sans le moindre attendrissement. Il lui fallait la réveiller là, maintenant, la noyer de questions insidieuses, lui faire avouer ses crimes ! Bien entendu, elle nierait tout en bloc, s’emporterait… Elle aimait tellement mentir la sotte ! Brusquement la contrepèterie involontaire le ramena aux bords de la réalité. Il éclata d’un rire hystérique. Laure s’éveilla en sursaut, ouvrit les yeux et découvrit effarée Simon, les cheveux en bataille, le visage livide et barré d’un rire insane.


- Tin Simon….quelle heure est-il ? Simon, mon ange, t’es dingue !  Tu vas finir par tomber malade à force de bosser comme un forcené… Si tu te voyais ! T’as plus rien d’humain… tu me fais peur…


-  Allez, viens te coucher…  s’te plait… ajouta t-elle d’une voix ensommeillée.


- Laure, tu me trompes, Laure dis-moi, tu me trompes ?


- Pardon ? Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce qui te prend ? Non, bien sûr que je ne te trompe pas…  Bon, Simon, j’ai vraiment sommeil… Viens te coucher mon amour. Tu devrais avaler un somnifère et tiens pendant que tu y es, un anxiolytique, parce que cet examen…  manifestement, il te rend à moitié cinglé… Te tromper, moi ! Tssssssssss, allez viens te coucher…


- Parce que si tu me trompes, il faut me le dire… je comprendrais, tu sais… je suis invivable en ce moment… tout ce stress accumulé… alors si, tu allais voir ailleurs, je comprendrais… j’excuserais peut-être pas, mais j’essaierais de comprendre, je te le promets. Je t’aime, tu le sais ? bredouilla t-il, sotto voce.


- Réponds Laure ! je t’en supplie !


Le cri se perdit entre les quatre murs de la chambre.

Laure se retourna dans le lit, enfouit sa tête dans l’oreiller, remonta d’un geste nerveux le drap fripé sur sa nudité, opposant un mutisme boudeur à son compagnon de plus en plus agité.


- Au couvent, rasée et voilée… grinça t-il entre ses dents.

- Tu dis ? questionna l’oreiller.


La rage au ventre, il se leva, empoigna les vingt-deux volumes du Comte, s’assit  à califourchon sur le corps de Laure puis pressa de son dérisoire monceau de culture la tête, de longues minutes, contre le coussin duveteux jusqu’à ce que le corps demeure inerte. Un rire dément s’échappa de sa gorge et levant les bras au ciel, il se mit à hurler :


-  Adversus periculum naturalis ratio permittit se defendere ! LIRE TUE, Messieurs et Mesdames les jurés! Simon Grimbat est innocent ! Le SEUL coupable dans ce meurtre abominable, c’est Merlin ! Mais quelle plaidoirie, je vais faire ! Quelle plaidoirie ! Bon sang… je vais faire un malheur… !

 

 


 


 

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In the dark of the sun

 


Une année à en rêver ! Elle était venue écouterTom Petty, Bjørk, Tony Bennett, Sting et Bon Iver en concert lors du festival Norwegian Wood à Frognerbadet. Armée de bikers en cuir noir, moulée dans un jean slim destroy, le piercing étincelant, elle se sentait l’âme d’une  neo-grungette. Son ami et amant épisodique, Per, lui avait donné rendez-vous à la terrasse du Hard Rock café, ce qui n’était ni original, ni tout à fait dans ses goûts, le lieu rassemblant une pléthore de vieux rockers flirtant avec l’andropause, sapés tels d’antiques charognards de la gratte : santiags, T-shirt Mike Jagger et pattes d’éph. Il existait des tonnes d’autres cafés plus ou moins branchés, mais il avait fallu qu’il choisisse celui-là. Per avaient les idées arrêtées de son père, le distingué conservateur du musée des drakkars, un homme qui déchiffrait les runes comme d’autres des textos sur un portable, mais dont le CV s’enorgueillissait de la mention d’ex guitariste du groupe Titanic, un titre que tout bon norvégien se devait d’aimer et  respecter. Elevé  dans le credo que l’âge d’or du Rock s’était arrêté dans les seventies avec  Swinging blue jeans, John Fogerty, Creedence Clearwater revival, Matchbox, Whirlwind, Billy Swan et Robert Gordon, elle avait eu beaucoup de difficultés à le convaincre d’ acheter des billets pour le concert du soir. Per avait la fibre musicale conservatrice et détestait  Bjørk, selon lui une polissonne immature, une espèce de desperado à l’innocence contrefaite.  Leurs querelles interminables sur ce sujet avaient mis plus d’une fois leur relation sur le fil du rasoir. Au lit, leurs ébats  passionnés, peu à peu minés par ces désaccords  en apparence futiles, d’un beat frénétique avaient sombré dans un tempo glacial. Elle supportait de moins en moins bien leurs étreintes qui suivaient de manière systématique leurs engueulades. Raide comme une page de bristol aplatie sous un presse-papier de fonte, elle attendait que cela passe pour justement passer à autre chose, voire à quelqu’un d’autre.  Pourtant elle l’avait aimé, elle l’aurait juré.

Le serveur s’approcha pour prendre sa commande.


- Un smørbrød au hareng et une bière, répondit-elle avec nonchalance  

- Ringnes gold ou Aass bock?


Elle fit un geste évasif de la main, indiquant qu’elle s’en foutait.  Per était en retard et cela devenait une habitude. Parti butiner ailleurs ? Elle se prit à l’espérer…   Per lui avait confié les billets et il lui serait facile d’en revendre un au marché noir. Elle vérifia que la batterie de son portable n’était pas à plat sans pour autant prendre la peine de chercher à le joindre. Après tout, pensait-elle, c’était à lui d’appeler en premier et de lui fournir une explication plausible. Elle n’allait pas écorner son forfait pour un mec qui ne se pointait pas à un rendez-vous aussi important pour elle. D’un œil charbonneux elle parcourut les tables à la recherche d’un visage attractif qui selon ses critères se devait d’être maigre, au mieux maladif et, nec plus ultra, ressembler si possible à celui de Thomas Bangalter.  Des faces pouponnes et rosies par le soleil de juin sourirent à ce qu’ils perçurent comme une invite. Elle pinça les lèvres de dégoût et abrita ses yeux derrière d’épaisses lunettes noires. Le soleil soudain lui parut noir. Au loin, tout au bout de la rue, elle distingua trois silhouettes qui couraient et qui disparurent dans une rue à angle droit. Plus loin encore, un petit attroupement s’était formé qui l’intrigua d’abord mais dont son attention se détourna bientôt sans qu’elle en sache la cause.


Elle but quelques gorgées d’Aass et regretta de n’avoir pas plutôt choisi une bière plus légère puis picora quelques bouts de hareng, régla la note et avant de quitter la terrasse du café éteignit définitivement son portable.


Per se releva à grand peine. L’arcade sourcilière ouverte suintait en un mince filet de sang qui glissait le long de la paupière, inondait sa rétine puis goutait sur son blouson et son T-shirt. Il leva les yeux vers le soleil qui prit des reflets noirs. Dans une ville réputée pour sa sécurité, ce qui venait de lui arriver relevait de l’absurde : une agression en plein jour, perpétrée par trois jeunes blancs, à visage découvert, dans une rue commerçante. L’espace qui l’entourait, déserté quelques instants plus tôt des passants effrayés par la violence des trois hommes, se peuplait peu à peu de nombreux curieux et de quelques personnes à la mine compatissante. On lui proposait de l’aide, d’appeler la police, de le conduire à la pharmacie la plus proche pour soigner sa plaie. L’air hébété, Per secouait doucement la tête et répétait « non merci, pas maintenant ».


Les voyous lui avaient arraché son sac à dos, mais avaient négligé dans leur fuite, son portable qu’il tenait à la main au moment de l’attaque et qui gisait morcelé sur le trottoir, inutilisable. Une seule idée l’obsédait : rejoindre Liv le plus vite possible, la tenir dans ses bras, la serrer contre lui et lui dire qu’il l’aimait d’un amour fou, d’un amour inconditionnel. Il avait poussé l’instinct de sacrifice jusqu’à lui acheter le matin même, Biophilia, le dernier CD de Bjørk ; CD qui se trouvait dans son sac à dos, maintenant aux mains de ses agresseurs.  Il se dégagea de la foule, épongea d’un mouchoir en papier resté au fond de la poche de son blouson sa blessure et partit, d’abord chancelant, puis à grandes enjambées vers le Hard Rock café. Lorsqu’enfin  la terrasse fut en vue, il essaya de distinguer la présence de Liv. Les gens attablés le dévisageaient avec stupeur et leurs yeux naviguaient de son arcade au T-shirt maculé de sang. Une table libre, avec un bock de bière vide et une assiette contenant les reliquats d’un smørbrød semblait l’attendre. Il s’écroula sur la chaise, la tête entre les mains pendant que du fond du café la voix de Tom Petty scandait:


“In the dark of the sun will you save me a place?
Give me hope, give me comfort, get me to
a better place”
 

 

 

 


 


 

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PASO DOBLE

 

 

 

Une chaleur lourde et poisseuse engluait Madrid en ce vendredi 13 mai. La ville bourdonnait à une heure où d’habitude les madrilènes peinaient à ouvrir l’œil. Des volets clos pour contrer les rayons d’un soleil déjà torride, un gai charivari s’échappait en une volute sonore qui  ondulait dans les ruelles jouxtant la Plaza Mayor.

 

Pépé venait d’ouvrir sa boutique de coiffeur dans la calle de la Cava Baja et lavait le trottoir à grands seaux d’eau avec une diligence toute inhabituelle : les festivités de San Isidro allaient commencer et il ne comptait pas y faire défaut. Neuf jours de réjouissances qui attiraient beaucoup d’espagnols et de touristes du monde entier, neuf jours pendant lesquels des cinq heures de l’après-midi, il pourrait assouvir sa passion d’aficionado. Ce vendredi, il travaillerait non-stop jusqu’à quinze heures puis baisserait le store, juste le temps de prendre une douche et de se rendre à pied à la Plaza de la Ventas pour assister à la première des neufs corridas de la fiesta. Il avait économisé en prévision de l’instant magique pendant de longs mois. Son rêve ?  s’offrir une place dans la zone dix, l’une des plus convoitées de l’arène. Le petit pactole accumulé au fil du rasoir et du blaireau avait rendu le rêve réalité et il gardait ses neuf précieux tickets d’entrée dans un coffre-fort au fond de l’arrière boutique. Pépé était en train d’empiler des serviettes fraîches près du bac de lavage, tout en fredonnant un air de Lagrimas Negras, lorsque la silhouette d’Antonio s’encadra dans la porte de sa boutique. Son ancien compagnon de collège avait des jambes courtes et bancroches, un long nez biscornu ainsi qu’une verrue fort peu esthétique au menton. Mais ce n’était pas pour ces singularités physiques que Pépé l’avait surnommé El Diablo. Non, Pépé habitué à l’apparence disgracieuse de ce quasimodo du barrio Lavapiés, ne percevait de lui que la beauté d’un regard cristallin et d’une âme franche et simple.  Il connaissait et appréciait ses multiples activités bénévoles.  Ils s’étaient retrouvés en 2010 au coude à coude au milieu d’une foule imposante lors de la Journée internationale du refus de la misère. Issus tous deux des classes populaires, le sort des miséreux les liait en une fraternité spontanée. Pourtant voilà… depuis deux ans Antonio avait rejoint les rangs du PROU, un collectif de défense des animaux qui avait réussi à faire interdire la corrida en Catalogne. Non seulement Antonio militait mais il était devenu dans la foulée le responsable de l’antenne locale, et cela, Pépé ne pouvait le supporter… Voir son ancien ami entrer dans sa boutique relevait du cauchemar et était aussi incongru que d’élever des piranhas dans un aquarium de pacifiques Tetras ou que de voir un hétéro ouvrir un bar branché dans le quartier gay de La Chueca.

 

Leur amitié, hier une et indivisible, filait depuis à l’asymptote.

 

- ¿Qué tal, El Diablo? demanda d’un ton bourru Pépé.

 

Antonio sourit au sobriquet et d’un geste imitant des lames de ciseaux, montra sa longue tignasse aussi drue que la laine d’un mouton mérinos.

 

Pépé soupira et indiqua d’un geste négligent à son ancien ami une place au bac. En temps normal, Pépé était connu pour sa bonne humeur, son optimisme jovial, mais là, il faisait carrément la gueule.  Il traîna des pieds jusqu’au  lecteur de CD près de la caisse, inspecta soigneusement la pile de musiques rangées dans une tour, fit son choix et appuya sur Play. Aussitôt  les accords enflammés d’une banda résonnèrent entre les murs. Il avait choisi à dessein  Cielo Andaluz…  Antonio faillit bondir de son siège, mais Pépé le maintint avec vigueur le dos collé au fauteuil, lui bascula la tête en arrière et fit couler dessus un jet d’eau glacial qui par une inadvertance totalement coupable et parfaitement volontaire glissa le long de la nuque et mouilla le col de chemise. El Diablo couvert d’eau puis d’une dose de shampoing assez importante pour décrasser toutes les têtes pouilleuses du quartier de Baranquillas, ne pouvait bouger sans risquer de ruiner et sa veste de serge à effet de chevron, et son pantalon de flanelle. Il enrageait ;  sa verrue se mit à trembler au bout du menton. La face écarlate, il flirtait dangereusement avec l’apoplexie. Rassemblant toute son énergie, pendant que trompettes, trombones, hélicons, sax et clarinettes glorifiaient l’art tauromachique, il entonna d’une voix tonitruante un couplet vengeur :

 

« Festejo criminal, vergüenza

Torero, eres la vergüenza de una nación

Torero, eres la violencia en televisión

Torero, eres asesino por vocación

Torero, me produce asco tu profesión… »

 

 

Aussitôt Pépé appuya sur la télécommande et poussa le volume du CD à fond. De son côté Antonio s’époumonait à s’en briser les cordes vocales :

 

 

« Llamar cultura al sadismo organizado
A la violencia, a la muerte o al dolor
Es un insulto a la propia inteligencia
Al desarollo de nuestra evolución… »

 

Par la porte laissée grande ouverte, une cacophonie assourdissante emplit la calle de la Cava Baja et les voisins accourus pour se régaler du spectacle prenant subitement fait et cause pour l’une ou l’autre des parties reprenaient, qui de voix de stentors, le chant andalou traditionnel, qui de voix de ténors, le refrain anti-tauromachique. La fête de San Isidro débutait en fanfare…

 

 

 


 


 

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Chassé-croisé

 

 

Il y a des gens que tout sépare ; l’origine, la culture, la religion, les moyens financiers, que sais-je encore… Ginette et Archibald en faisaient partie.

 

Après avoir poussé plus vite que du chiendent  entre les pavés disjoints d’un passage oublié du haut Belleville, à une époque où la feuille de menthe et le couscous n’avaient pas encore succombé aux effluves des nems et du nuoc mam , la famille de Ginette avait été boutée hors de la capitale faute de moyens financiers adéquats pour résister à la hausse des loyers.  Au nadir de l’échelle sociale, deux barreaux les séparaient du bitume. C’est dans le bas Fontenay que la famille s’était retranchée dans un HLM, habitat lézardé et moche, comme l’avait baptisé le père de Ginette, cheminot syndiqué, athée, esthète du dimanche et salarié tatillon sur les horaires, déformation professionnelle d’une époque aujourd’hui révolue.  Un CAP de secrétariat commercial en poche et un gros coup de bol avaient permis à la jeune Ginette de rentrer dans la Société Kodak à l’âge de vingt ans. Plutôt que de courir les jobs, à l’heure des encore « glorieuses », elle avait assuré le sien. Quarante ans dans la même boîte, souffrant en silence les restructurations successives, les changements de patrons, elle avait fait partie des meubles au même titre que le siège de moleskine qui déménageait avec elle à chaque changement d’affectation dans la société.  On ne l’avait jamais vu jeter un coup d’œil à son bracelet montre, dire un mot de reproche à quiconque, prendre une seule journée de congé maladie.  Elle était restée célibataire et ses économies lui avaient servi à gâter ses neveux et ses nièces. Discrète à la limite de la transparence, la retraite l’avait cueillie à la surprise de tout le monde, y compris la sienne.  Ginette partait, le Kodachrome en fit de même, l’Eldorado de l’argentique entamait sa phase terminale.

 

Archibald était né coiffé, dans une grande famille bourgeoise, sise dans le 7ième. Au zénith de l’échelle sociale, deux barreaux les séparaient de l’opulence. Deux barreaux que le père d’Archibald, déjà rentier, catholique traditionnaliste convaincu et proche de l’Ecclesia Dei, était néanmoins prêt à franchir via la réussite exemplaire de son fils qui fut dument envoyé faire ses humanités en contrées protestantes, d’abord en  Angleterre puis aux Etats-Unis, à la Rochester University.  D’excellents résultats et la fréquentation assidue de l’Alpha Delta Phi fraternity , passage obligé de la réussite, scella son avenir.  Il est vrai également que lorsqu’il ferra au bout de son hameçon la nièce de Gerald B. Zornow, futur président de Kodak, certains mauvais esprits, aux synapses tordus, le traitèrent d’opportuniste. Quarante ans dans la même boîte, souffrant en silence les nominations les plus variées dans des pays au climat parfois gluant,  jusqu’à ce qu’on lui confie la direction de la filiale française, Archibald avait fait partie des meubles au même titre que ceux en loupe de citronnier qui déménageaient avec lui  à chaque nouvelle mission.  On ne l’avait jamais vu autrement qu’habillé en Cerruti, qu’au volant d’une grosse cylindrée, et ne déjeuner ailleurs, une fois revenu en France, que chez Maxim’s. Il n’avait jamais eu d’enfant, raison pour laquelle sa femme l’avait quitté et pilier d’une entreprise qu’il considérait comme sa seule famille, il avait converti tout son patrimoine en actions. Funeste erreur! Lorsqu’il prit sa retraite, ses plus proches collaborateurs et ennemis jurés réclamaient depuis longtemps en loucedé son scalp pour n’avoir pas anticipé l’arrivée du numérique.  Archibald partait, la boîte était déjà au bord de la faillite.

 

Ginette avait gardé une peau de jeune fille avec juste ce qu’il faut de légères touches de poudre pour lui donner le velouté de la pruine sur une grappe de raisin. À petits pas elle se dirigeait maintenant vers le banc au fond du parc d’où la vue sur deux chênes centenaires était imprenable.

 

Archibald avait le teint cireux, indice d’une maladie qui rongeait ses entrailles, mais le regard était encore vif et d’un bleu de cyan. À petits pas il se dirigeait maintenant vers deux chênes centenaires d’où la vue sur un petit banc de pierre était imprenable.

 

Trois cents mètres séparaient Ginette d’Archibald, autant dire, un gouffre,  une distance incommensurable. Ayant cotisé à la même caisse de retraite, leurs chemins se rejoignaient en bout de course, là, aux confins de la Seine et Marne, dans une bâtisse  sans charme et ce, sans aucune chance de volte-face, aurait dit Ginette, de palinodie, aurait dit Archibald.


Aussi quand leurs regards se croisèrent, c’est d’un même élan qu’ils levèrent la main pour un tendre et timide salut amical.

 

 


 


 

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Le popotin de Lyne

 


 

- Lyne, magne-toi le popotin !

 

Et le popotin, justement c’est cela qu’ils regardent, les lads-drivers, lad-jockeys et petits proprios de canassons rassemblés autour du percolateur du Cerf aux bois d’or, rade à l’ancienne et à l’occasion PMU interlope.  Faut dire que la Lyne, elle a tout pour leur plaire : une tête allongée avec de grands yeux bruns ombrés de cils épais et drus, une crinière lourde aux mèches raides comme des stalactites, une nuque cambrée, le garrot bien marqué, le poitrail rebondi, les reins souples et la croupe d’une jument ardennaise. La croupe, c’est le truc irrésistible qui les fait bandocher, leur frise les guiboles en serpentins. Ils appellent cela la magie équine, l’indice qui, selon eux, fera la bonne garce et la vraie salope ; alors forcément dans leurs caboches de branquignoles, dans leur confrérie qui fleure la paille et le crottin, une meuf qui ressemble à une jument, il n’en faut pas plus pour leur chauffer les burnes.

 

Et puis, la Lyne, elle n’a pas inventé la lune, même qu’on chuchote qu’il lui manque une case et que les gars entre eux la surnomment « linotte », vu qu’elle mélange les commandes et sert du café à la place du calva, ou l’inverse, c’est tout comme… Le sourire toujours aux lèvres, elle s’excuse et rougit sous leurs sarcasmes. Eux, quand ils ne parient pas sur une course, ils misent sur celui qui se la fera. Faut dire aussi qu’elle n’est pas farouche, la Lyne… pas besoin de lui tendre une embuscade pour la faire s’allonger au fond d’un box. Il n’y a qu’à lui promettre un week-end aux confins de sa Normandie natale, lui parler des alizés, des zozios de mer, de grand large, d’air iodé et en avant l’abordage… manœuvre d’autant plus rapide que son accastillage est réduit au minimum ; une robe de coton, pour tout accessoire. Quant à la promesse… on peut compter sur ses trous de mémoire.

 

Il n’y a qu’une chose qui les dérange, leur coupe les roubignolles; c’est lorsque sous leurs coups de boutoir, des larmes coulent lentement sur ses joues et que d’une voix de petite fille, elle murmure : « C’est beau la mer… »

 

 

 

 


 


 

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  Les bagatelles de l'Histoire (4)

 

 

L’apprentissage du pouvoir…

 


 

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Manuel a le cœur qui saigne. À peine rentré de Cilicie où son père l’a préféré à son frère aîné dans la succession à la tête d’un empire déjà affaibli, le voici maintenant confronté à une triple menace. Les normands lui ont ravi la Sicile, les Turcs Seldjoukides ont fait de même en Anatolie et la plainte des olifants des armées croisées implantées dans les Etats latins d’Orient agace ses oreilles. Assis sur le trône de Salomon, dans la grande salle de La Magnaure, il observe l’émissaire de Raymond de Poitiers, prince d’Antioche. L’homme est râblé et transpire par tous les pores de la peau. Ni les ciselures de la coupole, ni la magnificence et les charmes des statues animées, des oiseaux qui chantent et des lions qui rugissent, ne ravissent son âme. L’ample chasuble qui remonte jusqu’au col, et la coiffe en forme de galette qui enserre ses boucles noires rebelles ne masquent pas les traces de son origine amazigh. Il tient à la main une dépêche et sa main tremble. L’homme est-il là pour ébranler son jeune pouvoir et craint-il pour sa vie ? Qu’il est cruel de devoir se méfier de chacun et leur prêter de funestes desseins!

 

Manuel soupire… Est-il encore temps de rétablir Isaac, son frère, sur le trône ? Les dernières paroles de son père à l’agonie résonnent à son oreille : Byzance ne saurait souffrir d’avoir un maître en la personne d’un musardeau, d’un cancre incapable de retenir les canons de la grammaire antique tels que Choiroboskos les a enseignés. Qu’Isaac affiche sa sottise est une chose, mais qu’il préfère intra muros s’adonner aux langueurs pédérastes et s’enivrer aux épais vins grecs d’Hypocras plutôt que consacrer ses heures aux destinées de l’Empire, le vieil homme ne pouvait s’y résoudre. Seul Manuel affichait assez de trempe et de courage pour calandrer l’héritage de Justinien, de détermination et d’intelligence pour restaurer dans sa gloire passée Byzance et réaffirmer sa suprématie du monde méditerranéen. « Tu es le seul candidat que ma raison, mon âme et mon cœur désignent » avait murmuré le vieillard dans un dernier souffle. Qu’il est pesant de devoir se plier au caprice paternel, fut-il un empereur!

 

Pourtant, Manuel doute et hésite… il connaît d’avance les visées de Raymond de Poitiers et lire la dépêche de l’émissaire ne lui apprendra rien. Ses espions sillonnent le royaume et Raymond, dévoré d’ambition, a le verbe haut et facile. Il veut, nul besoin d’être prophète, pour sa part et unique part, la Cilicie. Se départir de cette contrée et renoncer à la volonté de son père… plutôt crever ! Mais Manuel avait sucé très jeune le lait philosophique de Pyrrhon et souffrait parfois de faiblesse aporétique. Fallait-il se montrer radical, finasser ou tenter le dialogue ? Allait-il comme son premier maître à penser voyant un arbre sur son chemin, ne pas détourner sa route, faute de certitude concernant la réelle existence de l'arbre ?  L’émissaire et la dépêche ne sont pourtant pas illusion d’optique. La menace est là devant lui et il doit trancher dans le vif. Qu’il est douloureux de forcer sa nature et de douceur d’âme, sombrer en bellicisme !

 

Manuel se demande ce que ferait Anne… Anne Comnène, sa tante, qui dès son plus jeune âge, méprisant les travaux de quenouille et tenant la dragée haute à toute l’aristocratie byzantine, a cru pouvoir infléchir le cours de l’Histoire. Pas une bigote, ni une grenouille de bénitier plongée dans les Saintes Ecritures, mais une femme bien mieux versée que lui en philosophie, experte en rhétorique et en mathématiques, si proche d’Aristote et de  Psellos. Il lui envie ce culot et cette mâle assurance qui l’ont conduite à s’opposer farouchement à son propre père s’attirant la haine impériale et qui depuis sept ans vit recluse en un couvent. Anne, il en est certain, n’hésiterait pas et condamnerait à l’exil en l’île de Lemnos ce foimenteor de Raymond. Qu’il est angoissant de se soustraire aux conseils avisés d’un aïeul et assumer seul sa décision!

 

Manuel se décide… On murmure que les musulmans commencent à s’organiser en contre croisade et que la ville d’Édesse sera leur première cible. Le choix est risqué, mais en laissant les hérétiques s’emparer du Comté, il y a fort à parier que Raymond cherchera alliance auprès de l’Empire et fera nouveau vœu d’allégeance. Il suffit parfois d’un peu de patience et de goût de l’intrigue pour bien gouverner. Qu’il est hasardeux le chemin qui mène à la gloire, mais qu’il est enivrant le parfum du pouvoir !

 

Manuel sourit à l’émissaire, enfin sûr de son fait. 

 

 

 


 


 

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( pour adultes seulement )

 

 

L’effet Lucifer


 

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Le gars a une gueule d’intello. Crane rasé, mais gueule d’intello. C’est peut-être lié aux petites lunettes rondes cerclées d’acier qu’il porte lorsqu’il prend des photos. Et là, il mitraille… Le reflex surchauffe…Zoom, clic, plan large, clic, plongée, clic, contre-plongée, clic…des gouttes de sueur se forment sur son front. Il les éponge du poignet toutes les trente secondes. Le problème c’est la lumière, crue et jaunâtre au centre, faible et tremblotante dans les recoins, plus vacillante que celle d’un lumignon. Diaphragme grand ouvert pour les détails, pas de profondeur de champ. Action rapide, ambiance néon, temps de pose sans cesse modifié.


Il bande.


Un de ses potes s’interpose entre lui et l’acteur de la scène qu’il venait de fixer en plans serrés. Le gars retrousse la manche de sa chemise et exhibe d’abord son avant-bras. Tatouage rustique de cercueil. Plus haut sur le biceps, flammes d’Enfer et en gothique « Asmodée ». Objectif macro, clic… il tremble…flou, recommence. Clic, clic…

Et puis, cette chaleur, ces bruits et ces odeurs… La sueur attaque ses yeux. La fille rigole et tire sur la laisse. Sur le bâton de bois accroché à sa taille, des lunures dessinent des formes érotiques. Clic… Sévices, sexe. Amas de corps emmêlés, nus comme des vers. Révélation putride d’un fantasme, abandon et destitution de la raison. Ailleurs…émacié, profil d’anachorète, lèvres éclatées, mains suppliantes…

Son système de stabilisation des pulsions tombe en rade… Trou noir…il glisse sur lui-même. Choc froid du carrelage. Chaleur visqueuse qui inonde l’entrecuisse. Perte de repères, les râles se ouatent… flash back sur les plaines du Montana sous la neige. Faible lueur, une éclaircie… visage maternel qui sourit, fumet de pancakes et de tantimolles, réminiscence de ses origines françaises.  Envie de vomir… la marée saumâtre au lieu de l’étouffer, le ramène à la vie. Paupières qui battent, puis se soulèvent. Une image en gros plan… T-shirt réglementaire et insigne…l’aigle emblématique « Proud to be american…with liberty & justice for all ». En contrechamp, lente mise au point, lettres noires badigeonnées sur mur pisseux : « Welcome in Irak ».

Qu’est-ce qu’il foutait, mais qu’est-ce qu’il foutait là, à Abu Ghraib ?

 

 

 

 


 

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Chok des Kultures

 

 

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Porte de Choisy 8h30


La camionnette pénètre en trombe rue Labrouste. Le chauffeur, un jeune black, porte une casquette à l’envers et pilote son utilitaire comme un bolide de course. Les baffles poussés au max gueulent un rap de Sexion d’Assaut: 


♫♪▓♫►◄♪▓▓♫ « J’irai jusque devant l’chef d’Etat, lui dire en face c’que j’pense sans faire de détails casquette à l’envers
On dit que l’habit ne fait pas le moine mais moi on m’a jugé parce que j’avais ma casquette à l’envers
J’vais pas faire de cinéma c’est (Die)
Désormais je ne vais frapper que là où ça fait «Mal»
Tout Paris me guette Akhi c’est (Die)
Désormais je ne vais frapper que là où ça fait «Mal » ♫♪▓♫►◄♪▓▓♫


Crissements de pneus sur le macadam nappé d’une fine couche de neige. Inéluctable dérapage… Il évite de peu une vieille chinoise emmitouflée dans une ample et longue doudoune  noire qui glisse et se retrouve le cul par terre. Le molleton amortit le choc, évitant les dommages. Elle arrive à se relever et une bordée d’injures en mandarin vrille aux oreilles du black. Le gars, qui a du savoir vivre, lui fait  un doigt d’honneur, enclenche la première et disparait dans l’entrepôt des Frères Tang, au 41.


David l’attend en bas et l’attente il n’aime pas cela. En réalité David s’appelle Chen, mais ici les vrais prénoms, ça n’existe pas. David insulte le chauffeur qui a un bon quart d’heure de retard. Le gars hausse les épaules, appuie sur « replay » et psalmodie :      ♫♪▓♫   « désormais je ne vais frapper que là où ça fait mal. »  Le chinois s’énerve. Ils ont dix minutes pour vider la camionnette. Les cageots de coriandre sont débarqués en premier. David remarque que l’étiquette mentionne une origine qu’il ne connait pas. Le ton monte… Le gars hausse les épaules et rappe « … là où ça fait mal… »   ▓▓♫. C’est le tour de la volaille… des boîtes de cuisses de gallinacés aux proportions gargantuesques s’empilent sur le quai de réception. David inspecte la marchandise douteuse d’un air dégoûté. Il consulte la commande et remarque que des steaks de cheval manquent. Le black rigole et lui explique qu’il ne s’agit pas d’un oubli. Il improvise une fable…les juments promises à la découpe ont foutu le camp de l’abattoir et se sont évanouies dans la nature à l’exception d’une vieille haridelle qui n’avait que la peau sur les os, d’où la rupture de stock. La peau, celle de David, devient livide.

 

Restent au fond de la camionnette des conserves de fruits et de légumes. Le black fait du genre, il empile cinq bocaux de litchis au sirop au creux d’une main large comme un battoir et entame une démonstration de breakdance. Les yeux de David lui sortent des orbites. Il crie à la catastrophe et agite les bras. Troublé, le rappeur trébuche. Un bocal tombe et éclate, répandant son jus sucré sur les pompes de David. Finissant son smurf stylé, le black pose enfin les quatre bocaux intacts tandis que Lefa chante : « On a des yeux dans l’dos donc on porte nos casquettes à l’envers et ça dans n’importe quelle cascade ».


Crâneur, il se plante devant David qu’il dépasse de deux têtes, sort de sa sacoche le bordereau de réception à signer.


David prend le document, le contemple avec soin, un mince sourire aux lèvres, puis le déchire en menus morceaux sous le regard perplexe du livreur. Tournant les talons, il disparait dans l’entrepôt après avoir désigné d’un geste raide un dazibao accroché au mur :


« Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres. Ainsi beaucoup d'ennuis te seront épargnés. Confucius ».

 

 

 

 

 


 

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L’atrabilaire


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-  …un morphème sera donc, en première approximation, dans l'analyse d'un mot, le plus petit segment porteur d'une partie du sens du mot entier. Soit le mot contre-exemple ; il est clair que ce mot est formé du mot exemple, pris avec le sens qu'il a habituellement, et de l'élément contre, ici préfixé, et indiquant que l'on parle, non d'un exemple ordinaire, mais d'un "Exemple qui illustre le contraire de ce qu'on veut démontrer", selon la définition du Petit Robert. Remarquons que dans la définition donnée par ce dictionnaire, le mot exemple est utilisé, et que l'élément contre apparait dans le mot contraire, également contenu dans la définition. On peut voir confirmée par là l'intuition qui nous dit que le sens de contre-exemple est en quelque sorte une combinaison du sens de contre et de celui d'exemple. Notez bien : une combinaison, et non la somme ! On verra que la distinction est importante… Prenons maintenant le mot télépathie, ou pour ramener parmi nous « Mademoiselle Fashion Victim » qui se refait une beauté au fond de l’amphithéâtre, le verbe s’ébanoyer ou s’esbanoyer qui, comme chacun sait, signifie, selon le traité de philologie de François Noël de 1831… Allons Mademoiselle, auriez-vous l’amabilité de compléter ma phrase de votre douce voix cristalline. Pouvez-vous, ma petite caille, margotter une réponse à vos… condisciples… ?


Ce fut le bi-morphème de trop. Des rires nerveux s’élevèrent des travées alors que les têtes disparaissaient derrière les manuels. Un regard froid balaya la bleusaille. Pourtant, de loin, il n’en imposait guère : un freluquet au crane dégarni, les épaules en dedans. De près, c’était toute autre chose. L’éclat tyrannique des pupilles vous transperçait et vous envoyait illico ad patres.


- Je disais donc, avant que l’ichor qui coule dans mes veines ne se mette à bouillir et, s’échappant en flots impétueux de mes artères, ne transforme en serpillère sanglante le torchon de paléographie que vous avez eu la délicate attention de me rendre la semaine dernière… que signifie s’ébanoyer, chère Mademoiselle ? Répondez et vous ferez le bonheur de vos co-région-aires qui mouillent de trouille leurs slips à braguette sur nos augustes bans de chêne. À moins, bien entendu, que vous ne préfériez nous faire un exposé sur le tabellionage de la France médiévale à nos jours ? Cela vous siérait-il ? Je suis prêt à accéder à tous vos desideratas mon petit cochonnet de boulingrin… vous commencez à me connaître…


Qu’elle l’ait su ou non, elle n’allait pas lui faire le plaisir ne serait-ce que de soupirer. Ni plaisanterie, ni sarcasmes, ni larmes. Juste l’expression d’une rage muette.


- Bon, les enfants, je perds patience. Note unique de 7 pour l’ensemble de vos devoirs, cadeau bienveillant pour souligner votre nullité. Tout le monde s’en fout des notes de toute manière. Attendez d’avoir mon âge et vous comprendrez que cela ne sert à rien. La semaine prochaine on abordera les Mémoires d’Histoire ancienne et de philologie d’Egger.  La documentation se trouve toujours dans la pièce que l’on nomme Bibliothèque, juste à droite de la machine à café. « Fashion Victim » passera dans mon bureau récupérer son torchon puant et j’attends d’elle qu’elle le fasse en toute sérénité. Je ne suis pas un ogre, que diable !


Elle sortit le petit calibre de son sac, se leva lentement et prit le temps de soigneusement viser. Elle appuya sur la détente. La détonation retentit et se propagea par ricochet dans tout l’amphithéâtre. Satisfaite,  elle rangea le Beretta d’alarme, puis, armée d’un tube de rouge à lèvres, se dirigea vers l’estrade où son tortionnaire, livide, lui céda la place. D’un geste sûr de calligraphe, elle inscrivit en lettres rouges et grasses au tableau noir :


 « Se divertir, gros con ! ».

 

 


 

 

 


 

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