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Présentation

  • : Ecritures à la loupe
  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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Mes romans

histoire

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17 octobre 2006 2 17 /10 /octobre /2006 22:00

 

Françoise Donaire est une amie psychologue qui vient de publier chez manuscrit.com ce roman passionnant et superbement écrit. N'hésitez pas à laisser vos commentaires...  Je transmettrai

MINO le fantôme

    C'était troublant, rien ne bougeait. Les façades s'alignaient, toutes inhabitées, d'un gris-beige si homogène qu'on aurait juré un décor. Les vitres luisaient à peine, juste assez pour se refléter l'une dans l'autre et s'assombrir mutuellement. Il n'y avait pas un chat, pas un papier par terre, pas un cheveu dans le caniveau, pas un effluve radiophonique, pas une voiture garée, pas un cri d'oiseau, pas l'ombre d'une fourmi œuvrant sur les trottoirs. C'était vide.
    Sous influence, je m'arrêtai devant le numéro 16. La porte bien sûr était fermée, une porte lourde et verte, assez bien entretenue, ma foi. Il y avait à main droite un petit clavier pour taper le code d'ouverture, j'appuyai gaillardement sur le bouton du bas. La porte ne s'ouvrit pas.
    Bêtement, je regardai au loin, d'un côté puis de l'autre, comme si le vide sidéral qui régnait dans la rue pouvait m'inspirer. Il ne m'inspira pas. L'examen du petit clavier n'apporta rien non plus. Il me fallait le code et je ne l'avais pas. Derrière mes yeux, le visage du fantôme se mit à clignoter, manière de dire que le moment était fâcheux et que la situation se présentait mal. Il ne pouvait m'être d'aucune aide, le pauvre, n'ayant pas la moindre expérience des codes-portes.
    J'avisai que la fenêtre de droite, rayée de l'intérieur par un store vénitien, laissait filtrer une vague lumière électrique. Je me haussai et frappai au carreau. Je dus frapper longtemps.
- Oui ? dit un monsieur qui paraissait déjà fatigué.
- Je, j'ai oublié le code.
    Il ouvrit un peu plus le battant. A part la fatigue, son visage n'exprimait absolument rien. Il pouvait avoir dans les cinquante ans. Ou moins.
- Le code, répéta-t-il.
- Oui, le code d'entrée. Je, je n'arrive pas à me le mettre dans la tête.
- Il n'est pas compliqué pourtant. Pas du tout compliqué.
- Oui, euh, ça, je m'en souviens. Mais des chiffres, non.
- Il y a une lettre aussi.
- Oui, je sais.
    Il n'était même pas soupçonneux. Il n'essayait pas de jouer au chat et à la souris. Il ne s'amusait pas non plus, on ne pouvait pas dire ça.
- Essayez de vous souvenir, conseilla-t-il.
    Mais il ne referma pas la fenêtre. Il me regardait essayer, juste pour voir, comme ça.
- La lettre est en deuxième, je lançai.
- Oui. C'est bien ! Continuez.
    Il s'accouda carrément, attentif comme devant sa télé.
- C'est un B. Ou un A.
- Un B ou un A ?
    Je scrutai le ciel.
- Un A.
- Non. Essayez encore.
- Un B, affirmai-je triomphalement.
- Non.
    Je l'examinai soigneusement (il était à cinquante centimètres), je lui trouvai le teint brouillé, la bouche sinueuse, le rasage approximatif. J'en déduisis qu'il était un humain normal, mais ses intentions me semblaient absconses.
- Ecoutez, Monsieur, je vais vous dire : je suis la petite amie de votre voisin du cinquième et je
- Lequel ?
- Monsieur Pradesgurvic, je ne sais pas si vous le connaissez.
- Goran ? Le Serbe ?
- Oui !
    Dans mon for intérieur, dont les remparts avaient sombrement vacillé, je remerciai la Serbie.
    Mon sphinx eut une remarque étourdie.
- Je croyais qu'il n'aimait que les blondes.
    Je pris un masque outragé. Il fallait profiter de la moindre faille.
- Vous pourriez m'épargner ce genre de réflexions, c'est vraiment d'un goût !
    (Généralement ça marche bien.)
- Désolé. Tout à fait désolé, je n'ai pas l'habitude. Euh, ce genre de situation vous comprenez. Le code c'est 1C et trois fois 7.
- Ah oui c'est ça ! je m'écriai.
Une fois la grande porte repoussée derrière moi, je suis restée un peu dans l'obscurité. Je reniflais l'odeur. On sait que chaque maison a son odeur. Evidemment elle est faite de toutes celles des vivants qu'elle abrite mais au-delà de ces écorces d'odeurs qui se recouvrent et s'emberlificotent, il reste un noyau, un centre, qui lui reste inchangé. Le 16 rue de Bellefond avait son odeur, et c'était la même depuis 1919. Endormi ou trop faible encore, mon fantôme ne broncha pas. Mon nerf olfactif, excité comme il convient, fit son travail d'enregistrement. Ensuite j'entrepris de monter l'escalier.

Pour découvrir une critique parue sur ce roman sur le site de manuscrit.com, cliquez dans la colonne de gauche sur la rubrique "critiques"                                

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15 octobre 2006 7 15 /10 /octobre /2006 22:00

Suite et fin du chapitre I

         Ainsi, un soir de longue présentation sur la qualité du trait, l'orateur ayant projeté sur grand écran l'écriture de Serge Gainsbourg pour illustrer l'espèce fuselée, je l'avais entendue marmonner trois chaises à ma gauche: "de toute façon, il n'en à rien à faire, il est crevé et a gagné beaucoup plus d'argent que tout le monde ici réuni et en plus il s'est tapé les plus belles filles de son époque sans avoir recours à vos services". Vu la mine horrifiée de sa voisine, le contexte empesé de l'assistance, je n'avais pu réprimer un fou-rire qui m'attira une remontrance sèche du chargé de cours, mais également le regard complice de l'intéressée.

        La séance s'était terminée au bar du coin, ou en quelques minutes nous avions échangé par le biais d'un tutoiement spontané, nos coordonnées, un bref résumé de nos états civils et la promesse de ne plus nous quitter au moins pendant les cours où je lui demandais par la même occasion ce qu'elle venait  y faire.

         « Te rencontrer par exemple » avait-elle répondu en éclatant d'un rire sonore qui fit se retourner vers notre table les quelques consommateurs présents.

         De fait, son engouement pour la graphologie s'avéra aussi bref que les relations extra-conjugales qu'elle menait à l'époque mais notre amitié s'établit de façon plus durable, sur une sorte de fascination réciproque où son culot et mon scepticisme naturel s'entendaient à merveille pour désacraliser l'inattaquable, renvoyer aux pelotes les à-priori et détourner les faits pour en trouver l'irrésistible ironie.

       Sans l'humour qu'elle déployait à tout propos, je pense que je l'aurai trouvée profondément détestable, superficielle et parfaitement irresponsable. Une gamine de 42 ans, qui refusait de regarder la réalité en face, n'écoutait que son bon plaisir, mais savait également faire preuve de générosité, d'un insatiable appétit de vivre, d'une incroyable insouciance dans une époque plutôt morose, voilà des éléments déterminants qui excitèrent ma curiosité et ma sympathie.

        Perdue dans mes pensées, j'en avais presque oublié le compte à rebours de mon emploi du temps, lorsque Washington secoua comme à son habitude, c'est-à-dire au minimum cinq fois par jour, violemment la tête en tous sens de manière à se débarrasser du filet de bave qui pointait aux commissures de ses lèvres. Je récupérai une partie de ce cadeau très gluant sur la pointe de mon escarpin flambant le baranne havane, ce qui me ramena subitement dans l'état d'énervement et de mauvaise humeur dans lequel j'avais attaqué cette journée.

          Décidément aujourd'hui, l'état du ciel, Brigitte et Washington m'étaient temporairement mais profondément à chier.       

 

   Pour voir les critiques parues sur ce roman, cliquez sur "Critiques" dans la colonne de gauche 

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15 octobre 2006 7 15 /10 /octobre /2006 22:00





 

Amélie Nothomb, est née en tant que « phénomène littéraire » à l’âge de vingt-cinq ans, au mois de Septembre 1992, en même temps qu’Hygiène de l’assassin, son premier roman publié. La rencontre avec le succès est foudroyante : Hygiène sera le lieu de naissance d’un noyau dur d’admirateurs. Une vraie relation d’affection s’instaure entre les lecteurs et l’écrivain.

 Particulière fut déjà sa première naissance, plus triviale et biologique, en 1967 à Kobé au pays du Soleil Levant. Là où la majorité des nouveau-nés se montrent goulus du sein de leur mère, elle le refuse, s’enferme dans le huis clos d’une forme d’autisme pendant deux ans et demi et le quitte en faisant la découverte du plaisir par le truchement délectable d’une barre de chocolat blanc (Métaphysique des tubes). Cet anticonformisme de nourrisson s’alimentera d’un sentiment inexpugnable de toute puissance qui sera doublement conforté : d’abord Amélie est littéralement adulée par sa gouvernante japonaise, Nishio-san, d’autre part au Japon le petit enfant est considéré comme un enfant-Dieu jusqu’à l’âge de trois ans. L’autisme disparu, elle rattrape les années de retard, stupéfie son entourage par ses talents et se métamorphose en une enfant surdouée.

Persuadée d’avoir à l’âge de trois ans quitté définitivement son statut divin, Amélie Nothomb devenue écrivain peut clore Métaphysique des tubes sur cette phrase : « Ensuite, il ne s’est rien passé ». Au seuil de la puberté, elle devient anorexique, met gravement en danger sa santé et se réfugie dans la lecture des grands romans classiques, du théâtre de Racine, des philosophes. Revenue adolescente en Belgique et ciselée par des études de philologie, à l’instar de Nietzsche qu’elle dévore, elle découvre le pouvoir des mots, la force étayante de l’écriture. Ne sachant rien faire à moitié, Amélie Nothomb se donne toute entière à sa passion, libère ses sens affûtés par des années d’autarcie, jouit avec gourmandise des mots qui peuvent donner vie et qui peuvent tuer, se laisse aspirer avec horreur et délectation dans les méandres de son inconscient. Les « psys » ne la verront donc pas hanter leurs cabinets. Elle fourrage seule, avec un mélange de crainte et de superbe indifférence, un culot qui déclenche l’engouement ou le rejet.

Pour en découdre avec «l’ennemi intérieur» qui la tyrannise, elle développe dans son œuvre ce que Béatrice Commengé nomme « Danser sur le chaos ». L’écriture d’Amélie Nothomb permet d’illustrer cette métaphore :


 

 


Dans cet extrait d’une lettre de juillet 2006, l’instabilité du graphisme, les inégalités qui touchent tous les genres, l’hypostructure, la ligne de base fluctuante, la mise en tension et le mouvement très composites illustrent un passage de l’ouvrage de Lauréline Amanieux  où celle-ci écrit: « Chez la romancière domine un goût du jeu qui lui permet de s’extraire d’un « je » fixe, clairement identifiable. Sur un « Je » en devenir, nul ne peut avoir de prise».

 Si le dialogue angle courbe particulièrement indécis et soumis à de brusques variations, les longs jambages courbes ouverts à gauche et cunéiformes, montrent le flou des identifications, la violence possible des réactions, le fond de frustration et le sentiment de faiblesse, ils n’inhibent pas pour autant le comportement, ne coupent pas la relation au monde mais décuplent les capacités de réflexion et stimulent la créativité dans ce contexte vivant, original, dextrogyre, au trait différencié, fin et net.

 L’ambivalence qui règne dans l’écriture, illustre la force d’une bataille intime où l’insécurité de fond, l’inconfort personnel agitent un tempérament en état d’alerte permanent. Elle renseigne sur les thèmes qui viennent de manière récurrente tisser la trame de ses romans : culpabilité-innocence, lâcheté-héroïsme, amour-haine, soumission-domination …

Ce graphisme à la fois fragilisé et intense, où le lâché coexiste avec des raidissements, où certaines finales accrochent et griffent la ligne de base en écho à d’autres plus hésitantes, voire descendantes, où les petits cabossages émaillent le graphisme, se fait l’écho du combat qu’elle mène contre « son ennemi intérieur », la violence de la révolte tout autant que la fascination pour l’abandon. L’écriture joue également avec les lois de la pesanteur en attaquant les « p » et les « q » par le bas dans un geste habile et efficace qui enchaîne les combinaisons à un rythme soutenu, inverse l’ordre des choses en attaquant les « d » par le haut. Nul doute qu’avec tant de capacités à changer son point de vue, à jouer des paradoxes, elle ne puisse envisager le monde sous des aspects différents, redécouvrir, comme dans un miroir, l’image de son double et d’entamer avec lui le dialogue.

 La liaison soutenue et la prééminence de l’axe horizontal, le trait net et différencié sont autant de signes graphologiques illustrant un besoin farouche de rester en lien avec elle-même, d’éviter la rupture, de contenir, d’empêcher le débordement, le morcellement, l'explosion, la pulvérisation pour mieux garder, protéger, assurer l'unité, la cohésion et la continuité.

Si tout désir naît d’un manque, il porte cette ambiguïté de receler autant d’aspiration à la plénitude. Le monde du désir apparaît donc dans l’écriture d’Amélie Nothomb comme le monde des aspirations d’un être humain qui n’est plus tout à fait en quête de sa divinité mais sans doute en quête d’une pleine réconciliation avec Soi. La double signature au bas de sa lettre semble reproduire tacitement et cette dualité et cette complémentarité.


 



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25 septembre 2006 1 25 /09 /septembre /2006 22:00








Il faut sans doute avoir écouté Le Masque et la Plume sur France-Inter dans les années 70 pour savoir vraiment ce qu’est la passion du cinéma. Les joutes critiques entre Bory et Charensol, leurs arguments balancés et criés comme des actes de foi, leur fougue, leur enthousiasme et leur intime conviction nous faisaient spectateurs, en différé et par procuration, de tous les films qu’ils avaient vus, passionnément vus, aimés ou détestés, admirés ou méprisés. Des deux, Bory était souvent le plus libertaire, le plus « marqué à gauche » comme on disait alors, mais pas toujours. Là, comme ailleurs, dans ses chroniques à l’Express ou sa rubrique au Nouvel Observateur, il se préservait de toutes les étiquettes, de toutes les influences, n’étant attentif qu’à une chose : dire sa propre vérité.

 


Il pouvait parfois la dire très fort, quitte à choquer, ou provoquer, ou prendre des risques personnels. En 1960, alors qu’il était jeune professeur de lettres à Henri IV, il a signé le fameux « Appel des 121 »,  la pétition réclamant le droit à l’insoumission pour les soldats partant pour l’Algérie. Certes la sanction de l’Education Nationale n’a pas été trop rude puisqu’il ne fut suspendu qu’un mois, mais il courut le risque de se voir empêché de faire ce métier qu’il aimait passionnément, et qu’il exerçait avec autant de générosité que de charisme, un peu à la manière du professeur du Cercle des poètes disparus.

 


Il est une autre bataille, plus personnelle sans doute, dans laquelle il s’est engagé longtemps, et en première ligne, c’est celle qu’il a menée pour la tolérance de l’homosexualité. Il faut se souvenir de ce qu’était la France de 1970 et de ses tabous en la matière, que même 68 n’avait pas pu entamer, pour mesurer l’impact de cette simple phrase « Oui, je suis homosexuel ». Dans cette bataille, Jean-Louis Bory s’est beaucoup exposé, et même sur-exposé, parlant partout, et jusque sur les plateaux de la défunte ORTF en prime-time. De cette surexposition, d’ailleurs, il a fini par prendre conscience, se sentant devenu le « gugusse de l’homosexualité militante ».

 


Cet homme de médias, cet intellectuel engagé, porte-étendard de sa cause, véritable exemple-type de cette époque des années 70, était aussi bien autre chose. Né dans un village de la Beauce au lendemain de la Grande Guerre,  il demeurera si attaché à ses racines qu’il y aura, toute sa vie sa résidence principale, la « Calife », l’ancienne maison de ses grands-parents. Fils d’un pharmacien et d’une institutrice, petit-fils d’instituteur, il s’inscrira toujours dans cette lignée, où on respecte et honore la culture et le savoir. Agrégé de lettres, amoureux des beaux textes romanesques du XIX°, il fera entrer Balzac dans tous les foyers, en adaptant certaines de ses œuvres pour la télévision, et d’autres d’Eugène Sue ou George Sand.

 


Il fut, lui aussi, un écrivain, mais son parcours, sans doute, ne se fit pas dans le sens, normal, de la progression : C’est pour son 1° roman, en effet, Mon village à l’heure allemande, qu’il décroche à 26 ans la récompense suprême, le Goncourt. La suite sera forcément moins brillante : Ma moitié d’orange sera un succès public, mais le devra probablement au fait qu’il y « révèle » son homosexualité. De tous les autres, une trentaine, peu se souviennent.

 


Dans la nuit du 11 au 12 juin 1979, dans sa maison de Méréville, après avoir pris soin de brûler ses archives et ses papiers personnels, après avoir testé vers le plafond le bon fonctionnement de son pistolet, Jean-Louis Bory s’est tiré une balle dans le cœur.


Ce court autographe, écrit peu de temps avant sa disparition, confirme le pouvoir de conviction aiguisé par le besoin d’entraîner dans son sillage, de créer tant sur le plan intellectuel qu’affectif un lien indéfectible au travers de son écriture grande, liée à hyper liée, inclinée systématiquement, anguleuse, tendue et étalée.

Il illustre également la capacité à s’ouvrir aux sens, aux sentiments et aux idées, à s’en imprégner  dans ses inégalités, son trait large, léger et pâteux, ses oves crénelés et pincés.

Il montre  enfin chez celui dont la devise était « tout feu, tout flamme » la quête d’une liberté érigée en dogme, d’une farouche indépendance et le désir d’expression personnelle en première ligne dans la liberté de la mise en page, l’emphase du « J », les combinaisons et l’aisance du geste.











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