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  • : Ecritures à la loupe
  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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Mes romans

histoire

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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 15:31

  Les bagatelles de l'Histoire (4)

 

 

L’apprentissage du pouvoir…

 


 

  sainte-sophie.jpg

 

 

 

 

 

 


Manuel a le cœur qui saigne. À peine rentré de Cilicie où son père l’a préféré à son frère aîné dans la succession à la tête d’un empire déjà affaibli, le voici maintenant confronté à une triple menace. Les normands lui ont ravi la Sicile, les Turcs Seldjoukides ont fait de même en Anatolie et la plainte des olifants des armées croisées implantées dans les Etats latins d’Orient agace ses oreilles. Assis sur le trône de Salomon, dans la grande salle de La Magnaure, il observe l’émissaire de Raymond de Poitiers, prince d’Antioche. L’homme est râblé et transpire par tous les pores de la peau. Ni les ciselures de la coupole, ni la magnificence et les charmes des statues animées, des oiseaux qui chantent et des lions qui rugissent, ne ravissent son âme. L’ample chasuble qui remonte jusqu’au col, et la coiffe en forme de galette qui enserre ses boucles noires rebelles ne masquent pas les traces de son origine amazigh. Il tient à la main une dépêche et sa main tremble. L’homme est-il là pour ébranler son jeune pouvoir et craint-il pour sa vie ? Qu’il est cruel de devoir se méfier de chacun et leur prêter de funestes desseins!

 

Manuel soupire… Est-il encore temps de rétablir Isaac, son frère, sur le trône ? Les dernières paroles de son père à l’agonie résonnent à son oreille : Byzance ne saurait souffrir d’avoir un maître en la personne d’un musardeau, d’un cancre incapable de retenir les canons de la grammaire antique tels que Choiroboskos les a enseignés. Qu’Isaac affiche sa sottise est une chose, mais qu’il préfère intra muros s’adonner aux langueurs pédérastes et s’enivrer aux épais vins grecs d’Hypocras plutôt que consacrer ses heures aux destinées de l’Empire, le vieil homme ne pouvait s’y résoudre. Seul Manuel affichait assez de trempe et de courage pour calandrer l’héritage de Justinien, de détermination et d’intelligence pour restaurer dans sa gloire passée Byzance et réaffirmer sa suprématie du monde méditerranéen. « Tu es le seul candidat que ma raison, mon âme et mon cœur désignent » avait murmuré le vieillard dans un dernier souffle. Qu’il est pesant de devoir se plier au caprice paternel, fut-il un empereur!

 

Pourtant, Manuel doute et hésite… il connaît d’avance les visées de Raymond de Poitiers et lire la dépêche de l’émissaire ne lui apprendra rien. Ses espions sillonnent le royaume et Raymond, dévoré d’ambition, a le verbe haut et facile. Il veut, nul besoin d’être prophète, pour sa part et unique part, la Cilicie. Se départir de cette contrée et renoncer à la volonté de son père… plutôt crever ! Mais Manuel avait sucé très jeune le lait philosophique de Pyrrhon et souffrait parfois de faiblesse aporétique. Fallait-il se montrer radical, finasser ou tenter le dialogue ? Allait-il comme son premier maître à penser voyant un arbre sur son chemin, ne pas détourner sa route, faute de certitude concernant la réelle existence de l'arbre ?  L’émissaire et la dépêche ne sont pourtant pas illusion d’optique. La menace est là devant lui et il doit trancher dans le vif. Qu’il est douloureux de forcer sa nature et de douceur d’âme, sombrer en bellicisme !

 

Manuel se demande ce que ferait Anne… Anne Comnène, sa tante, qui dès son plus jeune âge, méprisant les travaux de quenouille et tenant la dragée haute à toute l’aristocratie byzantine, a cru pouvoir infléchir le cours de l’Histoire. Pas une bigote, ni une grenouille de bénitier plongée dans les Saintes Ecritures, mais une femme bien mieux versée que lui en philosophie, experte en rhétorique et en mathématiques, si proche d’Aristote et de  Psellos. Il lui envie ce culot et cette mâle assurance qui l’ont conduite à s’opposer farouchement à son propre père s’attirant la haine impériale et qui depuis sept ans vit recluse en un couvent. Anne, il en est certain, n’hésiterait pas et condamnerait à l’exil en l’île de Lemnos ce foimenteor de Raymond. Qu’il est angoissant de se soustraire aux conseils avisés d’un aïeul et assumer seul sa décision!

 

Manuel se décide… On murmure que les musulmans commencent à s’organiser en contre croisade et que la ville d’Édesse sera leur première cible. Le choix est risqué, mais en laissant les hérétiques s’emparer du Comté, il y a fort à parier que Raymond cherchera alliance auprès de l’Empire et fera nouveau vœu d’allégeance. Il suffit parfois d’un peu de patience et de goût de l’intrigue pour bien gouverner. Qu’il est hasardeux le chemin qui mène à la gloire, mais qu’il est enivrant le parfum du pouvoir !

 

Manuel sourit à l’émissaire, enfin sûr de son fait. 

 

 

 


 


 

©Alaligne

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 10:12

( pour adultes seulement )

 

 

L’effet Lucifer


 

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Le gars a une gueule d’intello. Crane rasé, mais gueule d’intello. C’est peut-être lié aux petites lunettes rondes cerclées d’acier qu’il porte lorsqu’il prend des photos. Et là, il mitraille… Le reflex surchauffe…Zoom, clic, plan large, clic, plongée, clic, contre-plongée, clic…des gouttes de sueur se forment sur son front. Il les éponge du poignet toutes les trente secondes. Le problème c’est la lumière, crue et jaunâtre au centre, faible et tremblotante dans les recoins, plus vacillante que celle d’un lumignon. Diaphragme grand ouvert pour les détails, pas de profondeur de champ. Action rapide, ambiance néon, temps de pose sans cesse modifié.


Il bande.


Un de ses potes s’interpose entre lui et l’acteur de la scène qu’il venait de fixer en plans serrés. Le gars retrousse la manche de sa chemise et exhibe d’abord son avant-bras. Tatouage rustique de cercueil. Plus haut sur le biceps, flammes d’Enfer et en gothique « Asmodée ». Objectif macro, clic… il tremble…flou, recommence. Clic, clic…

Et puis, cette chaleur, ces bruits et ces odeurs… La sueur attaque ses yeux. La fille rigole et tire sur la laisse. Sur le bâton de bois accroché à sa taille, des lunures dessinent des formes érotiques. Clic… Sévices, sexe. Amas de corps emmêlés, nus comme des vers. Révélation putride d’un fantasme, abandon et destitution de la raison. Ailleurs…émacié, profil d’anachorète, lèvres éclatées, mains suppliantes…

Son système de stabilisation des pulsions tombe en rade… Trou noir…il glisse sur lui-même. Choc froid du carrelage. Chaleur visqueuse qui inonde l’entrecuisse. Perte de repères, les râles se ouatent… flash back sur les plaines du Montana sous la neige. Faible lueur, une éclaircie… visage maternel qui sourit, fumet de pancakes et de tantimolles, réminiscence de ses origines françaises.  Envie de vomir… la marée saumâtre au lieu de l’étouffer, le ramène à la vie. Paupières qui battent, puis se soulèvent. Une image en gros plan… T-shirt réglementaire et insigne…l’aigle emblématique « Proud to be american…with liberty & justice for all ». En contrechamp, lente mise au point, lettres noires badigeonnées sur mur pisseux : « Welcome in Irak ».

Qu’est-ce qu’il foutait, mais qu’est-ce qu’il foutait là, à Abu Ghraib ?

 

 

 

 


 

©Alaligne

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 12:08

Chok des Kultures

 

 

chinatown.jpg

 

 

 

Porte de Choisy 8h30


La camionnette pénètre en trombe rue Labrouste. Le chauffeur, un jeune black, porte une casquette à l’envers et pilote son utilitaire comme un bolide de course. Les baffles poussés au max gueulent un rap de Sexion d’Assaut: 


♫♪▓♫►◄♪▓▓♫ « J’irai jusque devant l’chef d’Etat, lui dire en face c’que j’pense sans faire de détails casquette à l’envers
On dit que l’habit ne fait pas le moine mais moi on m’a jugé parce que j’avais ma casquette à l’envers
J’vais pas faire de cinéma c’est (Die)
Désormais je ne vais frapper que là où ça fait «Mal»
Tout Paris me guette Akhi c’est (Die)
Désormais je ne vais frapper que là où ça fait «Mal » ♫♪▓♫►◄♪▓▓♫


Crissements de pneus sur le macadam nappé d’une fine couche de neige. Inéluctable dérapage… Il évite de peu une vieille chinoise emmitouflée dans une ample et longue doudoune  noire qui glisse et se retrouve le cul par terre. Le molleton amortit le choc, évitant les dommages. Elle arrive à se relever et une bordée d’injures en mandarin vrille aux oreilles du black. Le gars, qui a du savoir vivre, lui fait  un doigt d’honneur, enclenche la première et disparait dans l’entrepôt des Frères Tang, au 41.


David l’attend en bas et l’attente il n’aime pas cela. En réalité David s’appelle Chen, mais ici les vrais prénoms, ça n’existe pas. David insulte le chauffeur qui a un bon quart d’heure de retard. Le gars hausse les épaules, appuie sur « replay » et psalmodie :      ♫♪▓♫   « désormais je ne vais frapper que là où ça fait mal. »  Le chinois s’énerve. Ils ont dix minutes pour vider la camionnette. Les cageots de coriandre sont débarqués en premier. David remarque que l’étiquette mentionne une origine qu’il ne connait pas. Le ton monte… Le gars hausse les épaules et rappe « … là où ça fait mal… »   ▓▓♫. C’est le tour de la volaille… des boîtes de cuisses de gallinacés aux proportions gargantuesques s’empilent sur le quai de réception. David inspecte la marchandise douteuse d’un air dégoûté. Il consulte la commande et remarque que des steaks de cheval manquent. Le black rigole et lui explique qu’il ne s’agit pas d’un oubli. Il improvise une fable…les juments promises à la découpe ont foutu le camp de l’abattoir et se sont évanouies dans la nature à l’exception d’une vieille haridelle qui n’avait que la peau sur les os, d’où la rupture de stock. La peau, celle de David, devient livide.

 

Restent au fond de la camionnette des conserves de fruits et de légumes. Le black fait du genre, il empile cinq bocaux de litchis au sirop au creux d’une main large comme un battoir et entame une démonstration de breakdance. Les yeux de David lui sortent des orbites. Il crie à la catastrophe et agite les bras. Troublé, le rappeur trébuche. Un bocal tombe et éclate, répandant son jus sucré sur les pompes de David. Finissant son smurf stylé, le black pose enfin les quatre bocaux intacts tandis que Lefa chante : « On a des yeux dans l’dos donc on porte nos casquettes à l’envers et ça dans n’importe quelle cascade ».


Crâneur, il se plante devant David qu’il dépasse de deux têtes, sort de sa sacoche le bordereau de réception à signer.


David prend le document, le contemple avec soin, un mince sourire aux lèvres, puis le déchire en menus morceaux sous le regard perplexe du livreur. Tournant les talons, il disparait dans l’entrepôt après avoir désigné d’un geste raide un dazibao accroché au mur :


« Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres. Ainsi beaucoup d'ennuis te seront épargnés. Confucius ».

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 14:16

 

 

L’atrabilaire


Smoking-Gun.jpg


-  …un morphème sera donc, en première approximation, dans l'analyse d'un mot, le plus petit segment porteur d'une partie du sens du mot entier. Soit le mot contre-exemple ; il est clair que ce mot est formé du mot exemple, pris avec le sens qu'il a habituellement, et de l'élément contre, ici préfixé, et indiquant que l'on parle, non d'un exemple ordinaire, mais d'un "Exemple qui illustre le contraire de ce qu'on veut démontrer", selon la définition du Petit Robert. Remarquons que dans la définition donnée par ce dictionnaire, le mot exemple est utilisé, et que l'élément contre apparait dans le mot contraire, également contenu dans la définition. On peut voir confirmée par là l'intuition qui nous dit que le sens de contre-exemple est en quelque sorte une combinaison du sens de contre et de celui d'exemple. Notez bien : une combinaison, et non la somme ! On verra que la distinction est importante… Prenons maintenant le mot télépathie, ou pour ramener parmi nous « Mademoiselle Fashion Victim » qui se refait une beauté au fond de l’amphithéâtre, le verbe s’ébanoyer ou s’esbanoyer qui, comme chacun sait, signifie, selon le traité de philologie de François Noël de 1831… Allons Mademoiselle, auriez-vous l’amabilité de compléter ma phrase de votre douce voix cristalline. Pouvez-vous, ma petite caille, margotter une réponse à vos… condisciples… ?


Ce fut le bi-morphème de trop. Des rires nerveux s’élevèrent des travées alors que les têtes disparaissaient derrière les manuels. Un regard froid balaya la bleusaille. Pourtant, de loin, il n’en imposait guère : un freluquet au crane dégarni, les épaules en dedans. De près, c’était toute autre chose. L’éclat tyrannique des pupilles vous transperçait et vous envoyait illico ad patres.


- Je disais donc, avant que l’ichor qui coule dans mes veines ne se mette à bouillir et, s’échappant en flots impétueux de mes artères, ne transforme en serpillère sanglante le torchon de paléographie que vous avez eu la délicate attention de me rendre la semaine dernière… que signifie s’ébanoyer, chère Mademoiselle ? Répondez et vous ferez le bonheur de vos co-région-aires qui mouillent de trouille leurs slips à braguette sur nos augustes bans de chêne. À moins, bien entendu, que vous ne préfériez nous faire un exposé sur le tabellionage de la France médiévale à nos jours ? Cela vous siérait-il ? Je suis prêt à accéder à tous vos desideratas mon petit cochonnet de boulingrin… vous commencez à me connaître…


Qu’elle l’ait su ou non, elle n’allait pas lui faire le plaisir ne serait-ce que de soupirer. Ni plaisanterie, ni sarcasmes, ni larmes. Juste l’expression d’une rage muette.


- Bon, les enfants, je perds patience. Note unique de 7 pour l’ensemble de vos devoirs, cadeau bienveillant pour souligner votre nullité. Tout le monde s’en fout des notes de toute manière. Attendez d’avoir mon âge et vous comprendrez que cela ne sert à rien. La semaine prochaine on abordera les Mémoires d’Histoire ancienne et de philologie d’Egger.  La documentation se trouve toujours dans la pièce que l’on nomme Bibliothèque, juste à droite de la machine à café. « Fashion Victim » passera dans mon bureau récupérer son torchon puant et j’attends d’elle qu’elle le fasse en toute sérénité. Je ne suis pas un ogre, que diable !


Elle sortit le petit calibre de son sac, se leva lentement et prit le temps de soigneusement viser. Elle appuya sur la détente. La détonation retentit et se propagea par ricochet dans tout l’amphithéâtre. Satisfaite,  elle rangea le Beretta d’alarme, puis, armée d’un tube de rouge à lèvres, se dirigea vers l’estrade où son tortionnaire, livide, lui céda la place. D’un geste sûr de calligraphe, elle inscrivit en lettres rouges et grasses au tableau noir :


 « Se divertir, gros con ! ».

 

 


 

 

 


 

©Alaligne

 


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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 11:11

 

 

Les bagatelles de l'Histoire (3)

 

CONGO-LESE

 

 

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Matadi, le 3 juillet 1896,


Mon cher Franz, mon fier neveu,


Tu vois, je n’ai pas oublié ton anniversaire et depuis la disparition de Georg et d’Heinrich mon cœur saigne de ne pas être auprès de toi en ce jour béni pour te serrer dans mes bras. L’oubli n’est pas une valeur familiale, tu le sais mon cher Franz. Mais te voilà devenu un homme et au moment même où tu t’apprêtes à célébrer ta Bar Mitsva, de telles effusions sentimentales ne t’embarrasseraient-elles pas ? Ne me tiens pas grief de cet excès de tendresse qui vient d’un cœur usé par tant d’années passées aux confins de l’enfer. Je geins, faiblesse d’un vieil homme gagné par le spleen alors que tes treize ans devraient me transporter d’allégresse!


J’ai reçu lors du dernier accostage du vapeur le « Belgian Prince »,  une lettre de ta mère qui contenait un véritable trésor : trois daguerréotypes de tes sœurs Elli, Valli et Ottla. Si jeunes et déjà ourlées d’une telle féminité… Que vous me manquez tous ! Quand les Loewy et les Kafka se retrouveront-ils enfin pour déguster la merveille des merveilles, cette carpe verte que ta mère cuisinait avec tant d’amour derrière les murs ornés de sgraffites de votre maison, rue Celetnà ?


Allons bon ! Voilà que je pleurniche encore… Pourtant il me reste quelques raisons de me montrer plutôt optimiste. J’ai réussi, au prix de difficultés sans nombre, dont je t’épargnerai l’insipide énumération, à organiser une fête digne de nos plus délicates soirées praguoises lors de l’inauguration du poste de Thumba. J’y fus à l’honneur et l’on parle de moi pour le poste de directeur général des services commerciaux et même, je n’ose y croire, pour la médaille d’or de l’ordre du Lion royal ! « Vanitas vanitatum omnia vanitas » ! J’ai beau peser, soupeser inconvénients et avantages, je n’arrive pas à me décider. L’Europe me manque cruellement et je ne vois pas arriver le terme de la construction de la ligne de chemin de fer Matadi-Kinshasa.  La main-d’œuvre est tellement aléatoire… les indigènes tombent comme des mouches, emportés par la dysenterie, le paludisme, la variole, le béribéri, la jaunisse, la faim, l’épuisement, la consomption et les Swahilis ne nous fournissent de nouveaux esclaves qu’au compte-gouttes. Tant de morts pour un ridicule tramway bancal! Ces trafiquants musulmans qui cachent leurs épouses derrière des niqabs, nous devrions les repousser aux limites de l’Atlas. Au lieu de cela, nous leur confions des responsabilités au sein de l’EIC. Parfois je pense que nous sommes devenus fous et nombre de mes missions me répugnent. Entre les discours de Léopold et les basses œuvres des agents de l’administration, c’est l’incompréhension la plus totale.


Personne n’est à l’abri d’un revers du sort. Ton oncle moins que tout autre. Il me faut être prudent, ne pas ébruiter le supplice de la chicotte, mentir sur les agissements du lieutenant Fiefez qui fanfaronne et se vante de couper mains et têtes au moindre refus de coopération. Je dois taire surtout les millions gaspillés dans le domaine royal. Je pourrais te citer mille exemples au risque d’être frappé d’anathème mais ta mère te décrit dans ses missives d’humeur sombre et mélancolique. Alourdir ton jeune fardeau m’arracherait les entrailles.


Pour équilibrer la balance, je dois également te conter les beautés de ce pays. La brousse cache ses merveilles et il n’est guère moment plus extatique que de découvrir la canopée luxuriante, juché au sommet d’un Moabi, que de flâner la nuit tombée aux rayons hyalins de la pleine lune, sur les rives du Lac Bleu où se désaltèrent éléphants, buffles, hippopotames, singes, antilopes et gazelles. Les pulsations du soleil sont parfois rythmées par les battements du cœur… Tu es en âge de comprendre que ton oncle puisse céder aux attraits de l’ébène. Je n’échappe pas à la tyrannie de mes hormones et je défie quiconque de résister à la syncopée des tambours et aux déhanchements lascifs de l’Ekongo.  N’en parle pas à ta mère, notre douce Julie en prendrait ombrage. Je suis prêt à miser une tonne d’ivoire qu’elle préfère aux charmes de l’étreinte la culture des plantes exotiques, en particulier du guzmania dont elle me parle des pages entières dans ses lettres !


Dernière chose avant d’achever ce bref message. Il m’a été rapporté que Josef Konrad Korzeniowski prépare quelque texte relatant son séjour qui l’a conduit de Léopoldville à Stanley Falls. Je redoute un peu la chose car je le soupçonne de penchant socialiste. J’ai pourtant apprécié son Almayer’s Folly, publié l’an dernier et encensé par le Daily Chronicle. Konrad m’ayant gratifié d’un charmant envoi, je te presse de le contacter de ma part puisque, Julie le mentionne en de nombreuses occasions, le démon de l’écriture t’habite.


Mon cher Franz, pardonne mes épanchements décousus s’ils t’ont rendu triste, mais la vie est semblable à certains abricots, doux de chair et à l’amande amère.


Prends soin de toi, de te parents et de tes sœurs,


LeHitra'ot et Shalom!


Ton oncle qui t’aime,

Joseph Loewy

 

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 16:04

 

 

petite-bonne-marocaine.jpg

 

 

So romantic !



- Balek, balek !


Le petit homme fit résonner les coupelles de cuivre qui ornaient les larges lanières de cuir zébrant sa djellaba. Jouant des coudes et psalmodiant ses « balek », il se fraya un passage dans la foule puis se planta devant l’objectif de mon Nikon ; une attitude hautaine nullement démentie par un large sourire ombré des franges multicolores de sa tarazza.


- La gazelle, tire-lui le portrait et donne-lui quelques dirhams, si tu veux que le guerrab te fiche la paix, me chuchota Idriss, mon jeune guide-interprète marocain.


J’obtempérais, pensant échapper à la dégustation d’une eau aux origines douteuses qui stagnait - je n’osais imaginer depuis combien de jours – au fond de la gourde. Erreur de débutante ! L’instantané n’était à ses prunelles de geai guère plus mirifique que de la roupie de sansonnet. Il continuait à prendre la pause, mais en me tendant maintenant un bol de flotte à avaler. Je bus avec parcimonie… L’eau avait le parfum légèrement camphré de la santonine, était fraîche et déployait des sapidités de violette qui flattaient le palais. Les yeux mi-clos, je m’imaginais transportée en un antique caravansérail, pieds nus sur les carreaux de faïence émaillée, humant l’odeur du musc, de cuir brûlé, d’essence de rose et de tabac doré, si ces références enchanteresses ne m’avaient été suggérées par la lecture d’un conte de Daudet, abandonné la veille au soir sur une table de chevet.  Quand la coupelle fut aussi sèche que la peau de chèvre de la gourde, le guerrab me gratifia d’une prière et d’un « Allah ibark fit » auquel Idriss répondit machinalement par un «wa fik barak Allah. » 


-  Ça veut dire qu’Allah t’accorde ses bénédictions !


Je remerciais mon précieux traducteur et m’enquit, avec une once bien pesée d’insistance, et ce, afin d’échapper aux tourments d’une deuxième tournée – je redoutais les vertus gastriques de la santonine - du programme de la visite.


- Ha ! la gazelle, laisse-toi gagner par les charmes de Rabat, une ville « so romantic » ! Arrête de tout vouloir savoir à l’avance…  Rêve ma gazelle, laisse le Maroc t’éblouir… tu n’es qu’une toute petite coccinelle, perdue dans le feuillage immaculé d’un Ginkgo biloba, et têtue, tu cherches désespérément ta nourriture en oubliant que la force de l’arbre, ainsi que la tienne, tient dans les racines, non pas dans ce qui remplit ta tête ou l’estomac. Te voilà, sur les pas de tes ancêtres et tu veux lire en moi comme dans un dépliant touristique… Ainsi « nesrani » tu es, et « nesrani » tu resteras…qu’Allah te pardonne ! Puisque tu veux quand même savoir et que tu me paies pour cela… tu vois, là-bas cette petite rue couverte, c’est le Souk-es-Sebat. La perle des maroquiniers et des marchands de tissus t’ouvriront leurs coffres d’Ali Baba. Tu pourras t’y parer des étoffes les plus rares, couvrir tes épaules et ton cou de cotonnades aussi douces que de la soie, orner ta taille et tes hanches délicieuses de vagues frémissantes d’organdi, oui… frémir, ma gazelle… tu frémiras à la caresse de voiles d’une infinie tendresse, puis, errant de ruelles fleuries en enfilades de galeries,  nous ferons halte chez Samir qui tient échoppe place du Souk el Guezel et nous dégusterons un thé à la menthe sous des cascades de lilas, en écoutant roucouler les tourterelles. Tes narines s’habitueront peu à peu à l’âcreté du suint gainant encore la laine fraîchement tondue de nos moutons. Cette odeur, tu l’apprivoiseras... Tu admireras le travail de Kamal, le cardeur qui, tel Sisyphe, peigne et tisse en un labeur interminable et…


- Et … si nous allions directement à la mosquée Moulay Slimane. Idriss, je travaille en France près de Limoges ; alors la laine j’en connais un brin… ne ris pas… c’est sérieux, pas le goût aux  galéjades ! La place El Guezel est plus connue pour ses tire-laines que pour ses cardeurs talentueux. Je te préviens également que je tiens à passer par la rue Taht el Hamman… je suis venue à Rabat, en réalité, uniquement pour cela…


Le regard d’Idriss s’assombrit. Il me dévisagea avec méfiance et cracha à vingt centimètres de mes espadrilles.


- Tu fais quoi ici ? bougonna t-il en ajoutant deux mots d’arabe où je crus reconnaître la douce sonorité du mot « alqahba » ; trois petites syllabes qui, sauf erreur de ma part, rendirent la phrase nettement plus ordurière.


 - Je suis journaliste, mon pote et  j’enquête sur les « samsarate » qui, pour certaines, tiennent échoppe, comme tu le dis si bien, rue Taht el Hamman, au su et vu  de tous, y compris de la police marocaine. Je rédige un article sur le sort d’une « petite bonne » Nora, 11 ans, battue à coups de câble électrique, laissée pour morte pour ses bons et loyaux services 14 heures par jour, violée par le fils aîné de la famille et royalement rémunérée 200 dirhams par mois. Quoi ? Ne me regarde pas comme cela… j’ai fait une bourde ? Allons, calme-toi… Si le mythe de Sisyphe signifie qu’il n’y a pas de châtiment plus terrible qu’un travail inutile et vain,  je donnerai, moi la roumi, la parole à Nora afin de connaître son point de vue sur le sujet, si elle peut encore parler, bien sûr… Mon papier terminé,  j’irai, c’est promis, flâner dans les jardins exotiques de Sidi Bouknadel, errer sur les murailles de la nécropole de Chellah…

 

It will be so romantic… Oh oui… So romantic !

 

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 13:13

 

Les bagatelles de l'Histoire (2)

 

 

 

 

zazou.jpg

 

 

 

 

L’ultime bloc-notes


 

21 mai 1941..20 mai 1940: triste anniversaire! Les images se bousculent maintenant dans ma tête. J'étais au Sénat, couvrant pour ma gazette l'allocution pathétique d'un Paul Reynaud, fallacieusement enflammé, retranché derrière les fortifications et l'implication chimérique de la RAF dans les combats. À peine écrasé une larme, comme bien d'autres, quand il conclût " Je crois au miracle parce que je crois en la France". Triste mascarade… le vieil homme débitant son répertoire infini sur disque rayé des sempiternelles élucubrations politologiques de la débâcle. Pas de miracle ce jour-là, ni ceux qui suivirent d'ailleurs… Débâclé le petit Paul, démissionné et arrêté sur ordre de l'impétrant Connétable. Le vrai miracle, c'est que je sois toujours là, trop rassis pour intéresser Compagnons et Chantiers affectés à la dépigeonnisation et à la dératisation d’une France jugée impure. Journaliste débarqué d’un Paris Soir aux bottes de l’occupant, je continue à noircir pour ma pomme des pages de mon bloc-notes, là, attablé à la terrasse du Pam-Pam, repaire des Champs pour oisifs fortunés et simulacres de demi-mondains.


Le renouveau en 41 c’est la couleur ! Du vert partout! vert-de-gris, verres vides, pers et vers déliés, la France n'a plus besoin de poètes au senti de ces relents de remugles ; l’alambic vomit de la Chartreuse. Miracle aussi, que mon amitié avec Prosper n'ait pas résonné aux tympans des perdreaux venus l'arrêter ce sombre soir d'octobre 1939. Aaah Môquet! Député bonhomme d'un XVIIème qui me colle à la peau comme de la suie de cheminot. Que nous ayons, tous deux, refait cent fois le monde chaque mardi chez Dédé autour d'un bock, d'un Noilly-Prat ou d'une lampée de Menetou-Salon incarnat, n'interpella pas, Dieu merci, les révolutionnaires de la nation, écoutés chaque jour depuis Vichy par des millions de nouveaux affidés. Comme quoi, les petits miracles existent… pour les grands, il faut brûler des cierges, paraît-il. Tiens...je vais peut-être passer à Saint-André, moi le coco-mou, l'athée, histoire de renouer le rite pour sortir de l’impasse, clouer sur la trombine d’un martyre un ex-voto à la renaissance hexagonale. Puis j’irai glisser une ou deux confidences d'une souris de lupanar informel, fridolinement stipendiée dans les resserres du camp de Choisel, dans le tronc de Saint François, patron des scribouillards. Je devrais suivre la suggestion de Prosper dont la luminosité me semble pourtant bien frelatée : filer en zone libre…avant que le dernier grain n’échoit au fond du sablier. Drôle d'époque à défaut d'une drôle de guerre, où l'on se frotte bon an mal an, au gré du vent et de l'emploi du temps, au commerce de héros anonymes ou à la ruse des parangons de la débrouille toujours prompts à prendre la fuite et à se débourber de n'importe quelle situation. Dur, dur de faire comme si…


Une brise subite dans ce milieu de matinée printanière caresse le macadam. Je sors mon paquet de Gauloises, réformé, avec l'aigle allemand en poinçon sur le scellé. "Schw. Zgtt" écorche mon regard. Ces cibiches...encore une charmante attention de ma Gilberte, bignole le jour, et pute au grand cœur la nuit... perchée sur des sabots de vingt centimètres, telle un onguligrade, toujours prête à me rencarder et me filer des cordons sur les va et vient de l'occupant. Pas même le temps d'extraire un clopot et d’allumer le briquet que l’objet du rencard occupe mon champ de vision.


Un jeune couple improbable, version zazou d’une liaison extraconjugale, s’achemine en chaloupant vers le rade. Jeune premier, l'homme à la fine moustache porte une ample veste qui lui tombe à mi-cuisses, avec quantité de poches à revers et plusieurs martingales. Le col blanc mou de son Asser est relevé, maintenu par une large épingle. Pour contraster l'apprêt, un étriqué pantalon froncé. Tenant par la taille sa donzelle, le sigisbée arbore une longue chevelure huileuse et balance la canne d'un parapluie sur son épais poignet. Fine et élancée, la fille, a emprisonné ses cheveux blonds dans deux tresses serrées. Outrageusement fardée d'un rouge à lèvres écarlate, la lippe boudeuse, elle cache ses yeux derrière d'opaques lunettes noires. Sa veste cintrée, aux épaules carrées, laisse entrevoir une jupe plissée qui s'arrête au-dessus de genoux gainés de bas rayés.

 

Ils se dirigent tout droit vers ma vigie, degré de proximité de plus en plus ténu, c'est dire...je les entends siffloter Dranem entre deux refrains de Johnny Hess. Ils m’ont repéré et me hèlent de loin. Mes narines détectent Jicky, à moins que ce ne soit Danger, le parfum mode de Ciro, aux effluves d’Ylang-ylang que swingueuses et frimantes s'arrachent rubis sur ongle. C'est in, c'est bath tout ce joli monde… on se croirait chez Capoulade! Décidemment la résistance devrait éviter ce genre de frasques…

 

J’ai la pénible sensation d’un Mauser pointé sur la tempe….

 

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 09:40

Les bagatelles de l'Histoire (1)

 

 

 

-Dessin_de_la_guillotine.jpg

 

 

 

L’improbable dialogue

 

- Gelôse… hum ! Fouquier qu’en penses-tu ? Allons citoyen que diantre, un petit effort ! Il ne me reste que trois noms à trouver…l’hiver ne t’inspire donc rien ? Il me faut un son lourd et une mesure longue pour la prosodie de ces mots qui doivent faire frissonner. Gelôse… le gel, la neige, le froid, la bise glaciale qui raidit les cœurs…


Fabre griffonna nerveusement le mot au dos d’une page de l’acte II  de son Philinte.

Antoine le regardait faire avec mépris. Il avait d’autres projets en tête. La veille, la Convention nationale l’avait nommé à la tête du tribunal révolutionnaire. C’est peu dire que la charge l’honorait, et si Faure n’avait pas décliné la proposition, qui sait quelle machination il aurait ourdie pour obtenir la fonction. Accusateur public ! le mot claquait à ses oreilles comme une revanche grandiose.


- Enfin, Fouquier, me diras-tu si gelôse te sied ?


Décidemment le théâtreux commençait à l’énerver. Il ne lui pardonnerait jamais d’avoir écrit cette dernière pièce où, drapé dans une posture insolente, ce bellâtre des lettres s’était évertué à pourfendre certains de ses amis révolutionnaires. Il le soupesa du regard… un dispendieux, un escroc qui devenait radin dès que l’on sollicitait sa bourse… un freluquet, un pédant, qui chipotait pour trouver un nom qui irait rejoindre les autres dans un calendrier que l’on aurait tôt fait d’oublier. Et comme si sa vie en dépendait! Quel crétin ! Viendrait bientôt le jour où il lui ferait rendre gorge. Un homme de cette sorte se tient toujours au bord du gouffre… une chiquenaude, et il tomberait.


- Gelôse, m’évoque un pot de confiture Philippe…Le mot est certes beau mais je pencherais plutôt pour nivôse… la neige, c’est tellement plus poétique…


Il jeta un coup d’œil à l’homme de lettres que l’argument avait ébranlé. Fabre d’Eglantine reprit sa plume et écrivit avec soin nivôse à côté de gelôse sur la feuille de papier. Il compara les deux, tendit la feuille à bout de bras, la rapprocha, l’éloigna à nouveau, se la colla sous le museau comme un chien de trufficulture devant son champignon favori. Il buvait l’encre, l’humait avec délectation, s’enivrait des pleins et déliés de son ample et précieuse calligraphie…. Les coins des yeux plissés, il scrutait le mot en spécialiste. Les pupilles rapprochées comme les lentilles d’une binoculaire, les cinq lettres finirent par se graver au fond de sa rétine.


 –Nivôse, mais que n’y ai-je pensé avant toi! Ah mon ami, heu… cher citoyen, vois-tu à quels débordements ton génie m’entraine. Ma vue se trouble de larmes à la lecture de ce mot qui marque l’apothéose de notre calendrier. Nivôse, puis, allons… pourquoi pas pluviôse et que dirais-tu pour finir de ventôse ?... Calliope m’inspire…Nous touchons le sublime !


Fouquier retint avec peine un fou-rire. Décidemment la fatuité de ce gredin était inénarrable. Il allait le regretter le jour où la lame aiguisée de la guillotine lui décollerait la tête. Immense perte pour la farce humaine !  Mais la révolution ne reculerait devant aucun sacrifice et Fabre, insolent de nature, trouverait assurément un bon mot face au bourreau, de quoi assurer sa gloire posthume. Il le voyait parfaitement fredonner « Il pleut, il pleut bergère… » à l’instant fatidique. Il décida d’y aller d’une flatterie supplémentaire et de lui tendre un piège.


- Fabre, tout le mérite te revient… J’ai parlé sans réfléchir et le mot m’est sorti de la bouche par inadvertance… l’homme de génie c’est toi. Tu crées comme tu respires…Saint-Just n’est qu’un piètre orateur comparé à toi… et je me demandais si notre révolution ne mériterait pas un nouveau dictionnaire de la langue française, dont tu serais, bien entendu l’auteur. Tant de mots à inventer… Tiens par exemple… l’écu frappé au profil de Louis doit cesser d’exister, la révolution doit embraser l’Europe et faire tomber tous les tyrans, il nous faudra une monnaie unique, comment l’appellerais-tu ? Quant au bloc germano-prussien, il nous faut le couvrir de ridicule, frapper les esprits, monter le peuple contre ces affameurs. La Convention te sera à jamais reconnaissante ! Je t’en donne ma parole…


L’inanité de la promesse fit monter le rouge aux joues de Fouquier. Il n’avait aucun pouvoir sur l’Assemblée et il regretta aussitôt de s’être engagé à la légère. Fabre était homme à se faire l’écho de ses paroles, si le vent tournait en sa défaveur. Il se mordit les lèvres, mais il était trop tard pour revenir en arrière.


La tête entre les mains, ce dernier semblait prostré. Après un long silence, il leva un visage inspiré vers son compagnon.


- L’euro ! oui, l’euro !, la monnaie de tous les peuples européens… cela coule de source… Pour ces bouffons de Léopold et de Frédéric, nous appellerons leur alliance le « blogopru », ridicule, n’est-ce pas ? Ou plutôt le « blog » c’est plus court et tellement plus inepte…


Fouquier-Tinville avait vu juste. Il suffisait de titiller l’orgueil de Philippe pour lui faire perdre le sens commun. Pour l’euro, passe encore… mais le « blog », pouvait-on inventer un mot plus absurde ? Encore une ou deux fantaisies de ce genre et le sort de Fabre serait définitivement scellé. Le peuple a toujours besoin de coupables. Le rimailleur en serait.

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 12:30

 

medocs

 

(également un modeste hommage à Brett Easton Ellis)

 

 

 

Depuis que les cloisons ont été abattues et qu’un  bloc cuisson habillé de tôle noire et d'une surface vitrée trône dans ma cuisine-labo, je ne prends plus de Prozac.


Enfin quand je dis Prozac, c’est pour simplifier, car depuis des années, j’ai touché à tout ce qui tient rangé ou en vrac dans un tube ou un flacon de verre. À croire qu’à l’époque mon toubib, me prenait comme GC -comprenez gentil-cobaye- après avoir rapidement sauté entre deux consultations sa pulpeuse visiteuse médicale.


 « Tenez, Docteur, le labo vient de sortir une nouvelle molécule, une vraie merveille… vous devriez l’essayer sur l’un de vos patients » devait-elle ânonner, entre deux coups de boutoir.  Et bingo ! Le patient en costume-cravate Armani et shoes Derbie Boss Selection, attendait justement de l’autre côté de la double porte, avide de tester avec l’approbation bienveillante de son garde-santé, voire accessoirement pour l’avancée de la science et les bénéfices de grands groupes pharmaceutiques, les effets miraculeux de ladite molécule.


Cette fascination pour les laboratoires, leurs percées technologiques et leurs cash-flows astronomiques a fondu du jour au lendemain, quand en feuilletant « Masculin » j’ai lu un article sur les cuisines laboratoires. Le flash…  impossible de résister et de rester definitely square.


Frôlant l’arrêt cardiaque, j’ai découpé l’article et noté les coordonnées du designer sur mon iPad.


Un mois plus tard, exit les pilules… Un simple coup d’œil à ma cuisine est une posologie suffisante.


Laisser mon regard se repaître de  l’éclat sobre et viril du bloc de rangement subtilement laqué de noir, où mon architecte d’intérieur, Franck Larsène, a dissimulé un frigo-congélateur et une cave à vins, calme mes TOC. Faire tintinnabuler, du bout des doigts, les batteries d'ustensiles suspendus à un rail par des crochets de boucher, booste mes monoamines vers des sommets himalayens.   Avec son électroménager placé sur de petits meubles à roulettes sous l'évier, pour les déplacer et ranger à loisir, j’ai retrouvé le goût de vivre, le sens de l’essentiel, et lorsqu’il a recouvert le blond parquet du sol par de l’inox pour, je le cite : « laisser libre cours à mon imagination culinaire sans me soucier des éventuelles projections et finaliser le décor de cette pièce masculine et esthétique », j’ai hurlé « Au génie ! ». Quand il a ajouté –j’en ai encore les larmes aux yeux-  qu’il s’était évertué à façonner l’espace de mes rêves, tout en conférant au luxe une âme… Je l’aurais serré dans mes bras musclés. Mais le type est stylé et pudique. Les accolades, très peu pour lui, même dédain pour les 60 000 euros réglés cash qui l’ont laissé de marbre.


J’avais l’objet de mes désirs, mais je suis lucide, extrêmement lucide et ma thérapie ne faisait que commencer.


J’ai d’abord jeté à la poubelle -en acier brossé-  les livres de Balzac, ce plouc immonde qui a osé écrire : « Voilà la vie telle qu'elle est : ça n'est pas plus beau que la cuisine ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter. », et ceux de Bukowski, ce poivrot sinistre qui a vomi entre deux bitures, cette phrase infecte : « Trouvez-moi un homme  qui vit seul et dont la cuisine est propre en permanence et neuf fois sur dix je vous montrerai un homme tout à fait détestable. » La propreté d’une cuisine, c’est la fin des névroses ; ces deux là n’ont rien pigé !


Moi, je la bichote ma cuisine, mon labo personnel de psychothérapie cognitivo-comportamentale ; je veux qu’elle ait  le soyeux du satin, la douceur du miel, le velouté de la pêche. Je l’effleure d’un chiffon doux, masse sa table de cuisson à induction d’une crème onctueuse et sensuelle, lui prodigue mille caresses et j’huile son bois jusque dans ses moindres interstices.


Du clean d’abord, mais une fois l’enveloppe une fois créée, il faut aussi la faire vivre, l’habiter d’effluves exquis, de saveurs « hespéridées », de dressages aux recherches plastiques inédites. Faire de l’art, que diantre ! Devenir le Léonard de Vinci des courgettes, le Monet des asperges, le Bacon du foie de veau ! Que sais-je encore…

Le parcours est long, semé d’embuches.


La première phase du traitement est assez violente…  libérer son agressivité, faire voler en éclats la forteresse qui enserre tous ses faits et gestes. Alors,  je n’hésite pas  à aiguiser au fil du fusil  les couteaux à découper, à désosser, à croiser le fer avec les fourchettes et le tranchelard, à manier le fouet, le mortier et le pilon, à jongler avec la pince à arêtes, à pousser le moulin à légumes à 2000 tours minute, jusqu’à saturer mes tympans, imploser mes trompes d’Eustache.

 

Puis, viennent  ensuite des prescriptions d’une extrême délicatesse, propres à libérer ma créativité:

Je brunoise les carottes, je mijote à l’anglaise les fèves, je lève les filets de rougets, j’abaisse la pâte et je la chicote puis la vidèle, je contise les dos de cabillaud, je déglace les sucs, je manchonne les côtelettes, je foule les sauces, je singe, je mortifie les faisans, leur bride les ailes et les trousse, je blondis les oignons, je chevale les tranches de rôti, je chemise les moules, je clarifie le beurre, je cuis à blanc, au bleu, je rissole les petits légumes, j’abricote les babas.


Enfin, arrive le moment divin où j’hume, lape, grignote, goûte,  mastique avec d’infinies précautions, dans un recueillement mystique, les trente grammes d’élixir de vie qui décorent mon assiette en regardant Masterchef devant le home cinéma du salon.

Il sera toujours temps, le lendemain, de lancer des options vanilles, de spéculer sur les matières premières, d’acheter du Call et du Put de même Strike, les yeux rivés sur les écrans du floor


Ah oui, j’ai oublié de vous dire, je suis trader… prop trader, pour être plus précis… golden boy, c’est tellement dépassé… et tôt ou tard, pas besoin d’acter mes inputs, j’investirai dans le food business, je rachèterai Robuchon, Ducasse, peut-être même Ferran Adrià, le pape de la technoémocíon.


 Ahhhh, la technoémocíon moléculaire… le suprême art de vivre…  le FoodPairing… l’avenir de l’humanité… La cuisine moléculaire, prochaine étape de ma thérapie ! C’est fou comme je me sens bien, léger, zéphirien ; j’ai déjà de l’azote liquide qui circule dans mes veines.


Mais là, je vous quitte…Top Chef démarre sur M6.

 

 

 


 

©Alaligne

 


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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 11:47

 

spectre

 

 

XII

 

 

 

 

- Tu plaisantes, le chat ! Tout allait pour le pire… Le Guingouin qui a libéré Limoges, j’tais dit tout à l’heure qu’il fallait s’en méfier. Ha ça ! Pour mener l’épuration, il n’y est pas allé avec le dos de la cuillère… il y a des tas de choses que l’on raconte sur lui mais tout cela est bien compliqué et puis tu sais les ragots vont bon train et il n’avait pas que des amis au sein du parti communiste. D’ailleurs ça l'a pas empêché d’être élu maire de Limoges après la guerre et puis il parait qu’il en a bavé après. Non, tout ce que je sais, c’est que le pauvre Jérôme a fait partie de la centaine de collabos arrêtés et qu’il a été jugé parce que l’on appelait un tribunal d’exception. Lui, un collabo ! Tout cela parce qu’il a traduit des plans et servi d’interprète auprès des allemands. Que des foutaises !  Bien après la guerre et parce que la Marthe voulait pas croire que son homme ait pu faire des choses dégueulasses, il y a eu une vraie enquête qui a démontré sans aucun doute que le Jérôme était innocent. Même que les informations qu’il filait aux boches étaient pleines d’erreurs et qu’il les a roulés dans la farine plus d’une fois… Un résistant anonyme à sa façon, si tu préfères… Comme à l’époque, il n’a pas pu se défendre dans les règles, pas eu d'avocat digne de ce nom, ils l’ont condamné à mort et collé au poteau.

 

- Ils l’ont tué ? demanda, d’une voix anxieuse Arsène, sincèrement étonné et choqué que les humains tuent pour autre chose que satisfaire leur faim.

 

- Tout comme je te le dis… En réalité, il a été dénoncé, mais on ne sait toujours pas par qui… La Marthe, elle doit avoir son idée là-dessus et c’est peut-être ce qu’elle voulait nous dire ce soir… de l’eau est passée sous les ponts, mais cette femme c’est pire qu’un barrage fluvial. Elle accumule, garde tout pour elle, mais quand elle ouvre les vannes, c’est la catastrophe de Malpasset multipliée par dix…

 

- Vous croyez qu’elle connait le coupable ? Serait-ce le père Blandin qu’elle soupçonne ?

 

- Ben, je n’en sais pas plus que toi de ce côté-là. Le père Blandin et Cormaillon, le notaire ont tous les deux prétendu avoir fait partie de la résistance. Pourtant, c’est curieux mais on ne leur a jamais décerné de décorations. Tu sais, du genre croix de guerre ou médaille de la résistance, même pas le Mérite agricole… S’il y avait une médaille des filous, en revanche ces deux-là seraient surement au grade de Commandeur. Remarque, le père Baillou vaut guère mieux dans le genre, vu le trafic de volaille qu’il faisait au marché noir. Même qu’à partir de 43, il s’est mis à élever du cochon. Quant à l’Augustin, c’est tout juste s’il n’est pas entré dans la milice et il ne cachait pas sa haine des alsaciens qui s’étaient réfugiés par chez nous. Il comprenait pas qu’ils ne se soient pas jetés dans les bras de ceux qu’il appelait les « champions de l’ordre »… Lui, un saoulard qui a bien failli boire son fonds de commerce avant même son ouverture. Bon, je sais que j’ai pas de leçon de morale à faire sur le sujet, mais à l’époque j’étais sobre comme un chameau… c’est plus tard que je suis tombé dans la bouteille… bien plus tard…

 

La voix de Jules s’étrangla dans un sanglot.

 

- Tout cela n’est pas vraiment gai ! Moi, qui pensais être né dans un village idyllique dont la beauté des paysages s’harmonisait à la grandeur d’âme de ses habitants, je suis bien déçu… Je suis sûr pourtant qu’il existe dans ce fier village des honnêtes gens, ne serait-ce que mon maître, le vétérinaire, qui m’a recueilli, m’a soigné et nourri avec tant de dévouement. Et puis, vous Jules, vous n’êtes pas méchant, n’est-ce pas ? C’est une chose que je sens instinctivement, un don béni qui nous fait, nous les chats, reconnaître les bonnes des mauvaises intentions de ceux de votre race. Et vous, je mettrais ma patte au feu que vous êtes un homme bon !

 

 Les paroles amicales d’Arsène firent naitre un sourire sur le visage du cantonnier, qui s’essuya les yeux avec sa serviette. Il paraissait subitement embarrassé d’avoir pleuré devant le matou et pour reprendre un peu de contenance, il se servit un nouveau verre d’eau-de-vie qu’il avala cul-sec au grand dam muet de son compagnon.

  

Il allait répondre aux amabilités d’Arsène lorsque des bruits étouffés parvinrent de la chambre. Christine avait du se réveiller et en tendant l’oreille, ils l’entendirent parler doucement à sa fille. Quelques secondes plus tard, des pas résonnèrent dans le couloir puis, trois petits coups discrets furent frappés à la porte de la cuisine.

 

Jules se précipita sur la bouteille d’eau-de-vie, l’enferma prestement dans un placard, fit un signe de croix sur sa bouche à l’attention du chat, passa la main dans sa tignasse hirsute avant d’aller lui-même ouvrir la porte. La jeune femme, les yeux encore gonflés de sommeil, se tenait dans l’embrasure et entourait de ses deux bras graciles la frêle silhouette de sa gamine.

 

- Je suis désolé d’être rentré si tard, balbutia Jules, dont les joues enflammées trahissaient tout autant l’abus d’alcool qu’une émotion profonde.

 

 

 

 

à suivre...

 


 

©Alaligne

 


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