J’ai longtemps hésité avant de vous raconter mon histoire. Cette hésitation n’est pas le reflet d’une quelconque pudeur, encore moins d’une certaine humilité. Ces sentiments, je vous les laisse, personne ne me les a appris.
Non, si j’ai hésité si longtemps, c’est parce qu’il me fallait des circonstances favorables, voire exceptionnelles : un ciel dégagé du moindre cumulus, un vent ni trop fort, ni trop faible, un temps sec et la souplesse des ailes de quelques oiseaux migrateurs pour porter mes mots, leur faire franchir des lieux par milliers, les glisser par quelques fissures ou entre bâillements de portes, les faufiler sous les couettes, leur permettre de chatouiller vos oreilles dans votre sommeil et ce, la nuit de Noël.
Il est vrai que vous ne me facilitez pas la tâche. Entre vos pollutions qui dressent des obstacles à chaque syllabe de mes mots et les précautions que vous prenez pour lutter contre ce même fléau en calfeutrant vos demeures, vos appartements, avec vos doubles vitrages, vos joints de silicone, vos fermetures hermétiques, vos laines de verre, je ne compte plus les embarras, les bosses, les plaies, les écorchures. Un miracle si mon récit parvient à peupler vos rêves !
Pourtant, il s’agit bien d’une histoire à dormir debout.
Il se peut que chahuté par tant de mésaventures, le fil de ma narration ne prenne les allures d’un texte en code Morse avec ses silences, ses ti ti ti et ses ta ta ta. S’agit-il pour autant d’un signal de détresse ? Rassurez-vous, je ne suis pas du genre geignard et si ma vie prend parfois des allures de cauchemar, j’espère qu’à votre réveil c’est le sourire qui s’épanouira sur vos lèvres.
Bon, là , le vent se calme, mes paroles vous parviennent plus lentement mais aussi plus distinctement. C’est le bon moment. Tendez l’oreille…
Ma naissance, je la dois à un bec-croisé - croix de bois, croix de fer, si j’meure, j’vais en enfer- pour être précis, à une femelle bec-croisé qui avait nidifié sur une branche horizontale au sommet de ma mère.
A titre personnel, j’eus préféré son époux au plumage chatoyant et au croupion écarlate. Madame n’arborait qu’un terne manteau grisâtre, couleur qui se révélera plutôt en phase avec certaines époques de mon existence. Donc, Madame bec-croisé, toute de gris vêtue, s’affairait à décortiquer un cône que ma mère dans son infinie générosité laissait pendre au bout d’une longue branche. Usant de ses pattes et de son bec comme un cacatohes huppé, elle extrayait les graines qui, peu à peu, glissaient sur sa langue. L’effort et la concentration accaparaient ses sens à tel point qu’elle ne vit pas l’ombre planante dont les cercles rapprochés menaçaient son nid.
Lorsque l’ombre fondit sur l’oisillon, Madame bec-croisé n’eut d’autre recours que de prendre la fuite. Et oui ! Tout le monde ne peut bénéficier de l’agressivité naturelle du rouge gorge et de sa rage à défendre son territoire. Madame bec-croisé s’envola donc à tire d’ailes loin du carnage et lorsqu’elle lança dans les airs son « chip-chip » strident et désespéré, ce qui devait devenir moi, s’échappa de son gosier et après une lente et délicate descente vint se déposer dans l’humus frais de cette matinée baignée de rosée. Ce moi en puissance (excusez du peu) se nicha juste là où il fallait… A l’abri d’un bosquet de noisetiers et de grandes fougères qui me protégeraient des rayons trop ardents du soleil l’été, de la morsure de la bise et du gel l’hiver. Chère Madame bec-croisé comme il est doux votre « chip-chip » à mes oreilles et si mon cœur se serre à l’évocation du malheur qui fut ce jour là , le vôtre, il ne se serre qu’à moitié.
La pitié est un sentiment que l’on ne m’a pas convenablement enseigné.
Oups, j’ai senti un léger battement de vos cils…sachez réfréner votre indignation. Ce n’est pas le moment de vous éveiller si vous voulez connaître la suite…
Là , tout doux… et pas de ronflements qui perturberaient la transmission.
A suivre...
©Alaligne
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