Démarrer la semaine précédant Noël avec la migraine, Abel l’avait bien cherché. Le vin de René devait contenir plus de
soufre et d’alcool que de jus de raisin. Il avala quelques cachets d’aspirine avec un grand verre d’eau fraîche en espérant que l’étau qui lui enserrait le crâne finisse par jeter du
lest. Une longue douche tiède sous l’œil inquisiteur de Myrtille lui permit de se sentir un peu mieux. La journée s’annonçait chargée. Il avait projeté de passer à la mairie pour
vérifier si l’on ne pouvait pas trouver un logement propre et confortable pour son nouveau protégé, déposer le sac de vêtements de madame Beaujour, puis se rendre au local
informatique de l’Association du temps libre pour envoyer un e-mail au maître de Filou. Abel ne connaissait rien aux ordinateurs et la perspective d’avoir à se concentrer sur une
science barbare le jour même où sa tête allait exploser, faillit le faire renoncer.
Sa toilette terminée, il envisagea de nettoyer la cage du mainate. Myrtille était telle que le vétérinaire l’avait prédit, une véritable cochonne. Les graines et morceaux de Kiwi
s’aggloméraient en petits tas sur le rebord de la console ainsi que sur le carrelage de la salle de bains. Elle-même n’était pas vraiment nette et avait besoin d’une bonne toilette.
Se souvenant des conseils du Docteur Labrusse, il remplit l’évier d’eau fraîche, ouvrit la cage et tendit la main vers l’oiseau qui recula de trois pas. Il réussit à la saisir sans
recevoir de coups de bec puis la porta jusqu’au rebord de l’évier. Le mainate observa le petit plan d’eau avec intérêt. Sous les yeux médusés d’Abel, elle plongea sans réticence dans
la mini baignoire et s’aspergea avec un évident bonheur. Au bout de quelques minutes, la salle de bains fut transformée en une immense pataugeoire, les graines, les bouts de fruits
mélangés à l’eau maculant chaque recoin de la pièce. Satisfaite du splendide désastre qu’elle venait de provoquer, Myrtille s’envola d’un coup d’ailes pour se poser sur la tringle de
rideau de la douche. Du haut de son perchoir, elle contempla Abel, l’air satisfait et narquois. L’éponge à la main, le vieil homme entreprit de réparer les dégâts. A quatre pattes, il
essorait le sol lorsqu’une voix nasillarde s’éleva dans la pièce :
« Huuuuuuuummmm, baby… Won’t you feel, I’m in love …Huuuuuuuummmm, baby… Won’t you feel, I’m in love »
Le timbre exact de la voix de Buddy Boy Hawkins résonnait aux oreilles d’Abel. Le timbre, le tempo et la mélodie, tout
était à l’identique. Il leva la tête en direction de Myrtille qui dépiautait avec application un morceau du rideau en plastique.
« Huuuuuuuummmm, baby… Won’t you feel, I’m in love …» Reprit-elle en
secouant la tête.
Ainsi cette tête de piaf avait préféré les roucoulades des fils des plantations de coton aux orgues du cantique de
Moreau. Abel, les mains sur les hanches était partagé entre l’admiration des dons d’imitation du mainate et la conviction que si elle ne cessait pas sur-le-champ d’entonner ce
refrain, son mal de crâne allait tripler d’intensité. Il l’appela, claqua des doigts, lui tendit une graine et finit par l’injurier. Myrtille n’en avait cure, elle s’égosillait de
plus belle, étendait ses ailes et les agitait en proie à une intense excitation. La seule solution qui s’imposait était de garder la porte de la cage ouverte, quitter la pièce et
laisser l’oiseau seul jusqu’à ce qu’il se décide à retourner dans son abri et finisse par se taire. La stratégie fut payante. Le silence enfin revenu, le vieil homme sortit le
calendrier de son tiroir et Filou en guise de témoin, il décacheta le chiffre seize.
« Les jours passent et nous rapprochent de Noël. Il est temps de vous préoccuper de la forme physique d’une
personne de votre entourage. Comme le pensait Juvénal « Mens sana in corpore sano ». Cette phrase doit vous rappeler que tout équilibre intellectuel doit s’accompagner d’un
soin du corps approprié. Il vous sera facile en ces temps où les gens se déplacent en voitures sans chevaux de dénicher une personne manquant d’exercice. Que votre vœu soit exaucé! La
perspective de devoir nous quitter dans huit jours, commence à nous peiner. Le Calendrier. »
Abel sourit. Toutes ses relations amicales manquaient d’activité physique et ce n’étaient pas les parties de tarot qui
allaient brusquement les muscler. Il n’avait que l’embarras du choix. Cela lui laissait le temps de sortir Filou, de faire ses démarches auprès de la mairie, de prendre son premier
cours d’informatique, le tout sans se presser.
En tant qu’élu municipal, il avait accès à tous les dossiers des affaires de la municipalité. Son collègue n’avait pas
menti : Peu d’indigents sur le territoire de la commune et donc une absence de centre d’hébergement. En fouillant dans les dossiers, il finit par trouver l’adresse de quelques
familles bénévoles prêtes à accueillir pour un temps limité une personne en difficulté. Il nota leurs numéros de téléphone et se promit de les appeler dans le courant de
l’après-midi.
Le bâtiment de l’Association du temps libre était une ancienne construction des années soixante dix à l’architecture
postmoderne assez massive et laide. On avait par la suite élargi les ouvertures meurtrières pour laisser entrer la lumière si bien qu’au final l’ensemble manquait de charme, de style
et de cohérence. A l’intérieur, un parcours fléché indiquait dans une signalétique pour grands débiles les différentes salles et leurs activités. Ayant cru reconnaître la forme d’un
écran sur l’une des affichettes, Abel poussa une porte peinte en une indéfinissable couleur oscillant entre l’orange et le jaune moutarde. Les épaules voûtées, les yeux fixés sur un
écran blafard, un homme chauve pianotait sur un clavier. Abel toussa pour attirer son attention, mais le responsable de l’atelier informatique ne parut pas s’apercevoir de sa
présence. Abel toussa plus fort. L’homme sursauta.
« Bonjour… Abel Beaujour… Je pense que vous êtes monsieur Rambeau, le responsable de l’atelier
d’informatique ? » Entonna Abel
« Oui, oui… C’est moi… » Répondit l’homme en ôtant ses lunettes de presbyte.
« Je souhaiterais envoyer un message à une personne habitant le Canada. Elle m’a laissé son adresse informatique,
mais je n’y connais strictement rien et je me disais que vous pourriez m’aider. »
« Vous avez pris votre inscription aux cours et réglé votre cotisation ? »
La question surprit Abel. Il ne s’était pas intéressé à l’organisation des cours ni vraiment au fonctionnement de
l’Association. La gratuité, lui aurait parue normale étant donné les finances de la mairie et les subventions qu’elle accordait généreusement à ce type d’organisation. Il s’excusa de
sa naïveté et promit qu’il régulariserait les choses dans les meilleurs délais.
« Dans ce cas, asseyez-vous là et voyons ce que je peux faire » proposa monsieur Rambeau en désignant à
Abel un siège en tubes d’acier.
Hypnotisé par le défilement des couleurs à l’écran, par les pages encombrées de textes, c’est d’une oreille
distraite qu’il écoutait le chargé de cours énoncer les règles, us et coutumes du parfait internaute. De fait, il ne voyait rien, ne comprenait rien. La pensée d’Abel s’envola vers le
grand Nord canadien, vers le pays où l’on chasse l’ours et sur les bords de la Petite Rivière. Le maître de Filou lui avait raconté l’histoire des « galets », ces
anciens entrepôts perchés sur leur bloc de granit poli par la mer, exposés aux tempêtes et aux embruns. Il lui avait si bien parlé de ces hangars pour les agrès de pêche, où
l’on salait et séchait jadis la morue, qu’il crut quelques instants humer l’odeur de la saumure et entendre le cri des mouettes.
« Voilà, vous n’avez plus qu’à saisir votre message et cliquer sur envoyer. »
Abel émergea de ses pensées et regarda penaud monsieur Rambeau. Son professeur avait les traits tirés, les yeux légèrement rougis par les heures
passées devant un écran. Lorsque celui-ci se leva pour lui laisser sa place, il remarqua la mollesse de son corps, l’amorce d’un enveloppement progressif mais inéluctable, les
prémices d’un embonpoint disgracieux. Abel ferma les yeux et formula un vœu.
« Vous n’avez jamais pensé à faire un peu de sport ? » demanda Abel
« Comme si j’avais le temps… C’est l’hôpital qui se fout de la charité… Vous ne brillez pas non plus par votre carrure d’athlète »
répliqua son interlocuteur vexé.
Abel en convint aisément.
« Je viens de m’inscrire à un cours de gymnastique. Je vous assure qu’en quelques temps séances, je me sens déjà beaucoup mieux. Vous
devriez en faire autant » mentit effrontément Abel.
« Et bien, si vous suivez mes cours avec assiduité, pourquoi pas ? Un peu d’exercice, oui dans le fond, pourquoi pas… et cela nous
donnera une occasion de nous revoir, de vous conseiller dans le choix d’un ordinateur par exemple, car vous me paraissez particulièrement doué » mentit à son tour monsieur
Rambeau.
Et c’est ainsi que sur deux mensonges, un pacte fut scellé.