D’humeur mi-figue mi-raisin, Abel arpentait de long en large les quelques mètres
carrés de son salon. Il avait de multiples raisons de se perdre en conjectures, de passer par des moments d’euphorie puis de replonger dans une disposition d’esprit maussade. Une
chose était certaine. Pour la première fois depuis de longues années, la solitude lui pesait. La présence de Filou et de Myrtille, bien loin de combler son besoin de compagnie,
avivait le cruel manque d’une femme à ses côtés. Par ailleurs, il se reprochait de glisser peu à peu dans la certitude qu’avec l’aide du calendrier, il lui devenait possible de
changer le cours du destin. La confidence de Louise-Charlotte l’avait ébranlé et lorsque l’enfant avait cessé de hurler, un sentiment de puissance l’avait sournoisement envahi.
En y réfléchissant attentivement, en dehors de la disparition de la cécité du fox, tous les événements qui s’étaient passés depuis l’achat du calendrier pouvaient s’expliquer de façon
rationnelle. La manie qu’il prenait à surveiller le cotonéaster, à guetter dans le cadre l’apparition d’une photo, lui parut néanmoins inquiétante. La crainte de venir fou ou
pour le moins paranoïaque, le rongeait en dépit de toute la lucidité avec laquelle il s’appliquait point par point à garder le contrôle de ses sentiments et de son intellect. Le cœur
chargé d’émotions contradictoires, il s’appliqua pourtant à préparer en ce dimanche matin la gamelle de Filou et le repas de Myrtille avec tout le soin nécessaire.
Les vinyles jonchaient toujours la table basse du salon. Il en prit un au hasard et le déposa sur la platine. Assis
dans son fauteuil, la voix éraillée de Buddy Boy Hawkins égrena son « Snatch it Back Blues » au contrepoint rigoureux. Le vieux blues de La Nouvelle Orléans, Chicago et
Memphis apaisa ses tourments. Il repassa plusieurs fois « Number Three Blues » une composition sur deux accords dont il ne se laissait jamais. Filou qui
manifestement ne partageait pas ses goûts musicaux se réfugia dans la chambre pour épargner à ses oreilles le son pincé d’un banjo. L’enregistrement et la voix grattaient, c'en
était trop pour l’animal. A la dixième écoute, Abel décida de changer d’occupation.
Décontracté par l’intermède musical, il envisagea avec confiance le moment de sacrifier au rituel du calendrier. Le
chiffre quinze l’attendait entre le quatre déjà ouvert et le vingt trois encore énigmatique.
« Nous n’en revenons pas! Nous avons craint un instant une forme de lassitude. Il est vrai que cette période de
l’Avent est longue et met les nerfs à vif. Pourtant la vocation du Calendrier est d’apprendre à son heureux possesseur le charme incomparable de l’attente. Il semblerait que vous ayez
les dispositions requises. Nous en sommes enchantés. En ce quinze décembre de froidure, nous aimerions que vos pensées se dirigent vers une personne démunie. Que votre vœu la protège
et que l’engelure ne la guette ! Nos chaudes amitiés. Le Calendrier. »
Abel jeta un coup d’œil au thermomètre de la fenêtre. Onze degrés, pas de quoi s’inquiéter, mais le jeu de yo-yo du
mercure était devenu au fil des années inévitable. Les spécialistes de la météo s’arrachaient les cheveux et invoquaient le réchauffement de la planète : une chute brutale de dix
degrés devenait chose courante. Le chargé des affaires sociales au Conseil municipal avait été formel : la ville était prospère et ne comptait pas d’indigents. Abel se souvint
d’un endroit où enfant, il allait avec d’autres galopins, traîner ses guêtres, jouer à des guerres enfantines et fumer en cachette des « Boyard maïs » piqués au grand-père.
Il s’agissait d’un terrain vague, non loin de La Louve où les gens du voyage aimaient poser leurs roulottes. A sa connaissance, le lieu, proche de la forêt de la Dame blanche, était
resté en l’état et avait résisté à tous les plans successifs d’urbanisation plus ou moins sauvages. S’il y avait un coin où l’on venait se réfugier lorsque le sort vous était
contraire, c’était bien celui-là.
Il alla chercher un grand sac à anses dans le débarras, puis ouvrit sa penderie à la recherche de vieilles couvertures
et de vêtements. Abel était conservateur et soigneux, deux qualités qui ce jour-là s’avérèrent précieuses. Lorsque le sac fut plein de pull-overs et d’écharpes tricotés par madame
Beaujour, de paires de chaussettes de ski et de parkas, il choisit une couverture en poils de chameau et laine Mérinos rangée au fond d’un placard. Satisfait de son tri, Abel
s’apprêtait à enfiler son pardessus et à appeler Filou pour se mettre en route, lorsqu’un doute lui traversa l’esprit. Le type des vêtements, leur taille et leur pointure
correspondaient à un homme. Il n’avait pas envisagé un seul instant que l’indigent, s’il en existait un dans sa bonne ville, puisse être une femme. Il se ravisa, sortit un second sac
et ouvrit la penderie de madame Beaujour. C’était toujours un crève-cœur que de retrouver toutes ces ultimes traces de l’existence de son épouse. Au fil du temps, ces modestes habits
avaient pris un caractère sacré. La gorge nouée, il sortit quelques vieux manteaux qui recelaient encore les fragrances de « Joy », son parfum préféré. Il remplit le
deuxième sac moins rapidement que le premier.
La laisse de Filou glissée au poignet droit, chaque main empoignant un lourd tribu à la détresse, le bonhomme entama
le long trajet à pied qui le conduisait vers le terrain de jeux de son enfance. Une heure après, entrecoupée de multiples petits arrêts pour soulager ses bras ankylosés, Abel longeait
enfin une petite parcelle du bois de la Dame blanche et distingua au loin l’espace abandonné. La perspective de ce terre-plein de mauvaises herbes aux saveurs de sa prime adolescence
lui redonna du courage et la force de poursuivre son chemin.
Il détacha Filou qui courut en tous sens, flairant par-ci, par-là, l’odeur sauvage d’un lapin de garenne qui avait au pied d’un vieux hêtre creusé l’entrée d’un terrier. Le petit fox
disparut quelques instants sous le couvert du bois, puis se mit à aboyer avec vigueur alertant le vieil homme qui fit halte. Comme Filou continuait à donner de la voix, Abel
s’approcha et découvrit un sentier s’enfonçant sous la voûte de grandes branches dénudées d’un bosquet de noisetiers. Il se guida au son des aboiements. L’odeur d’un petit feu de bois
vint enfin caresser ses narines. Caché derrière des branchages solidement attachés par de la grosse ficelle de chanvre, un abri de fortune renforcé par des morceaux de carton semblait
abriter une présence humaine. Filou grondait et barrait l’entrée de ce havre de fortune.
« Il y a quelqu’un ? »Demanda le bonhomme en renforçant sa voix.
« Pour sûr, qu’y a quelqu’un » Répondit une forme floue tapie au fond de l’abri.
« Je vous dérange peut-être ? » Insista Abel.
« Ben, c’est pas que vous dérangez. Mais, scusez-moi de pas vous faire entrer, j’ai pas fait le ménage… J’ai
encore l’argenterie à nettoyer »
L’ironie du propos fit sourire Abel.
« Je me demandais… Enfin, voilà… j’ai rangé des affaires et j’ai trouvé quelques vêtements d’hiver qui pourraient
vous être utiles. Je vous les laisse devant la porte… A vous de voir, si cela peut faire votre bonheur… »
« Ben si vous attachez vot’ chien et qui cesse de m’aboyer après, j’veux bien tout’de suite y jeter un coup
d’œil »
Abel rappela Filou et le prit en laisse. Un homme, autant que l’on pouvait juger du sexe de l’amas de guenilles qui
s’extirpa gauchement de la hutte bricolée, fit une apparition titubante et adressa à Abel un sourire franc. Il était difficile de lui donner un âge, mais le regard était vif en dépit
d’un faciès aux joues émaciées, aux cernes creuses et au teint cireux. L’homme examina l’intérieur des sacs et siffla d’étonnement.
« Monseigneur est trop bon ! De vraies nippes de bourgeois… rien que du beau linge »
Abel repensa aux travaux d’aiguilles à tricoter de sa femme et se demanda un court instant si l’autre se moquait de
lui.
« Z’avez cinq minutes ? Allez... entrez, on va se fêter ça avec un p’tit gorgeon »
Deux heures et quatre verres de piquette plus tard, Abel quitta René en lui promettant de repasser bientôt. Des
dizaines de vœux s’accumulaient dans sa tête, et le chemin du retour lui sembla trop court pour trouver le bon.