Les parents de Cédric avaient insisté. Vacances de Noël ou non, le fruit de leurs entrailles
irait cette semaine chez Abel réviser. Le bonhomme tout en préparant le petit-déjeuner se demanda si le terme était vraiment approprié. Il était sans doute encore trop tôt pour en
juger, mais ou le gamin cachait à la perfection son jeu et se complaisait dans le rôle du cancre ou les études primaires l’intéressaient si peu qu’il refusait de se plier à la
discipline d’apprendre. Le résultat était le même puisqu’il détenait le premier prix du dernier de la classe depuis son entrée en cours préparatoire. Menacé en permanence de
redoublement, il n’avait échappé aux délices de l’allongement de sa peine d’incarcération scolaire qu’aux tests maintes fois passés auprès d’un psychologue qui concluait
invariablement sur son quotient intellectuel élevé. Abel attendait avec curiosité ce que donnerait leur deuxième rencontre.
Dans un autre registre d’idées, il avait compris que les dons de chanteuse de Myrtille étaient liés à sa propre présence. Dès qu’Abel franchissait la porte de la salle de bains, elle
lui rappelait que « baby » n’avait toujours pas compris qu’il en était amoureux. S’il finissait par en prendre son parti et s’amuser des talents de la belle, Filou,
lui, affichait sa désapprobation et son inimitié. Le refrain chanté par l’oiseau s’accompagnait désormais du sourd grognement d’un fox aux babines retroussées. Un coup de
téléphone passé la veille avait débouché sur l’accueil de René dans une famille de paysans qui mettait à sa disposition pour plusieurs semaines une chambre proprette dans l’un des
corps de bâtiment de la ferme. L’arrangement était provisoire mais permettait au pauvre homme de passer les fêtes de fin d’année à l’écart du frimas et dans une ambiance familiale
chaleureuse. Abel fit les comptes et conclut que les choses de sa vie prenaient un cours plutôt positif. Il s’octroya pour la peine une tartine de pain beurré nappée de gelée de
coing.
La cuisine une fois rangée et nettoyée, il partit chercher son courrier en espérant que la boite à lettres
contienne une enveloppe écrite de la main d’un enfant de dix ans. Hélas, en dehors d’un prospectus vantant des remises de fin d’année exceptionnelles sur des canapés en cuir
d’autruche, la boite ne contenait que le journal et deux factures. Il les déposa sur la table basse du salon et remit une nouvelle fois son destin entre les mains du calendrier.
« Nous avions bien caché le chiffre dix-sept en bas à droite du calendrier, car ce jour célèbre le prophète
Daniel qui comme vous ne l’ignorez point fut condamné à la fosse aux lions. Cet horrible supplice dont il sortit indemne ne peut que vous guider dans le choix de votre vœu. L’heureux
élu n’aura, si vous remplissez aux conditions habituelles de sincérité et de motivation que vous connaissez, plus rien à craindre de la vindicte et des quolibets. Soyez généreux comme
Nabuchodonosor le fut pour Daniel et votre chemin vers la nativité en sera éclairé. Prophétiquement vôtre, le Calendrier »
La référence au souverain de Babylone et à Daniel éveillèrent l’attention d’Abel. Si son piètre comportement au
tournoi de tarot lui avait valu à titre personnel les quolibets de certains, il n’était pas devenu pour autant l’objet de la vindicte des habitants de la ville. En revanche, il
connaissait une personne qui devait supporter depuis une longue année les apartés nauséabonds des gens bien-pensants de la cité. Il s’agissait de Jules Laforgue, un psychiatre ayant
longtemps exercé dans la ville, siégeant comme lui au conseil municipal mais qui avait eu le mauvais goût de tomber amoureux d’une ancienne prostituée bien connue des notables. Il
l’avait épousé en dépit des avis contraires de ses amis les plus proches et son activité avait dans une logique toute provinciale, périclité.
A chacune de ses interventions en mairie, la docte assemblée haussait les épaules, se passait en catimini des histoires salaces sur sa personne, riait dans son dos, se hasardait à lui
prêter les perversions les plus bizarres. Laforgue continuait à mener sa mission la tête haute mais il était évident qu’il souffrait. Abel était resté bien souvent dans une neutralité
bienveillante. La seule fois où il avait pris sa défense, Gontran l’avait fustigé et raillé dans le consentement muet du reste de la salle. Or, dans un jour se tenait l’ultime réunion
du conseil de l’année. Laforgue devait y défendre un dossier dénonçant les nuisances sonores d’un projet d’extension d’une voie rapide aux abords de la ville. Un comité de défense des
riverains s’était constitué et nonobstant la réputation de l’élu, lui avait confié la tâche d’exposer leurs arguments et de s’opposer coûte que coûte à la réalisation du projet. Entre
les récentes menaces du maire à l’encontre d’Abel et l’intervention de Laforgue, la séance promettait d’être houleuse et assassine. Comme fosse aux lions, on ne pouvait rêver mieux.
Abel ferma les yeux et fit un souhait.
Le cœur plein d’espoir il appela Filou, l’attacha à la laisse, délaissa son feutre taupé pour une casquette à
carreaux plus canaille, vérifia dans le miroir de l’entrée qu’elle était posée à l’oblique et opta pour une balade d’une heure et demie afin de soigner sa forme physique.
Lorsque vers quatre heures de l’après-midi la sonnette retentit, Abel dormait dans le fauteuil du salon, Filou à
ses pieds. La sonnette retentit encore et encore mais curieusement le son provenait de deux endroits différents. L’un, habituel, ne pouvait être émis que par le visiteur, l’autre,
identique, venait de la salle de bains. Décidément, Myrtille apprenait très vite.
Dans l’encadrement de la porte, deux visages apparurent. L’un souriant jusqu’aux oreilles, l’autre réduit à une
longue mèche tombant sur un nez pointant le pavé. La maman de Cédric s’abîma en remerciements divers et promit à Abel qu’il n’aurait qu’à se féliciter de la présence active et motivée
de son fils. Un simple coup d’œil au gamin permettait d’en douter. Elle prit congé en promettant de revenir dans une heure. Le bonhomme fit entrer le condamné dans son salon où il
avait préparé un goûter pour mettre l’enfant à l’aise.
Le cartable avait fait l’objet d’une préparation minutieuse car il put au bout de quelques minutes comprendre le programme des cours et retrouver la liste des derniers exercices. La
vérification de multiplications simples le laissa abasourdi. Si la table des deux et celle des cinq étaient maîtrisées, le reste n’était que pure fantaisie et improvisation. Il
attendit que Cédric ait terminé son bol de chocolat et mangé ses gâteaux pour tirer l’affaire au clair. Quelques interrogations simples reçurent la même réponse. A tout problème,
Cédric rétorquait : « J’sais pas… ».
Abel n’était pas prêt à se laisser démonter par tant de bonne volonté. Il insista, reposa les même questions. Il
eut les mêmes réponses. Au moment où il prenait une feuille de papier pour écrire la table de multiplication par trois, la sonnerie retentit à nouveau. Abel jeta un coup d’œil à sa
montre puis continua à aligner des chiffres.
« Vous n’allez pas ouvrir ? » Demanda le roi du calcul mental.
« Pas la peine, petit… c’est Myrtille… »
« Ben, vous n’ouvrez pas à la dame ? »
« Ce n’est pas une dame, c’est un mainate. Un oiseau parleur si tu préfères. Elle répète les sons qu’elle
entend, imite les voix. Elle chante aussi. Cela te plairait-il d’aller la voir ? »
Le minot écarquilla les yeux et pour la première fois devant Abel, un large sourire éclaira son
visage.
« Je peux ? » vint remplacer le « J’sais pas… »
Abel le prit par la main et le guida jusqu’à la salle de bains. Myrtille visiblement flattée par la qualité de
son auditoire agita ses ailes en signe de bienvenue. Elle entonna immédiatement son blues préféré tandis que Filou déguerpissait au fond du couloir. Elle élargit son répertoire à
quelques futilités apprises de son ancien maître, siffla une marseillaise sans fausse note et termina son récital par une chanson paillarde qui fit rougir ses spectateurs. Le gamin
était aux anges, riait et applaudissait avec entrain.
« Tu vois petit, elle apprend vite… Je suis sûr que tu pourrais lui apprendre des tas de choses, toi
aussi… »
« Vous croyez ? » Demanda Cédric soudain intéressé.
« J’en suis sûr » répliqua Abel. « Que dirais-tu de commencer par la table des
trois ? »
« Trop fort… » conclut le gamin en plein nirvana.
La main posée sur l’épaule de l’enfant, Abel entama la table de multiplication. La voix de Cédric se mêla
à la sienne et bientôt un trio éleva dans le ciel un hymne lancinant à la gloire des petits nombres entiers naturels.