Il trônait près de la fenêtre de la cuisine. Enfin, trôner n’est sans doute pas le verbe le mieux adapté pour désigner un cotonéaster rabougri à trois
branches et aux feuilles ramollies, gisant au fond d’un pot. Abel avait en tout cas essayé de faire pour le mieux. Ne disposant pas de terreau, il avait prélevé dans le jardin public une
bonne livre de terre qu’il avait soigneusement débarrassée de ses cailloux une fois rentré chez lui. Les cailloux étant plus nombreux qu’il ne l’imaginait c’est à peine cent grammes
de terre grasse et meuble qu’il avait pu mettre de côté.
L’escapade, la veille au soir, avait pris des allures d’opération commando. La crainte intime d’Abel était qu’une personne de sa connaissance et Dieu sait qu’il était connu dans la ville, ne
le surprenne en train de commettre son larcin. Entacher sa réputation en perdant au tarot était une chose, mais se faire surprendre à dix heures du soir un ridicule cotonéaster volé dans les
mains, lui aurait coûté, il en était sûr, honneur et dignité.
Ce vendredi matin, Abel se leva un peu plus tôt qu’à l’habitude, pas seulement parce que sa nuit avait été agitée et remplie de rêves bizarres, mais parce qu’il avait de multiples tâches à
réaliser avant sa partie de cartes chez son ami Benoît. En tête de liste, le calendrier, car avec ce jeteur de vœux tout son emploi du temps pouvait être chamboulé, ensuite promener Filou un
bon quart d’heure, passer chez le teinturier reprendre son pardessus, faire un saut à la pharmacie pour acheter une nouvelle boite d’anti-inflammatoires, aller chez la fleuriste pour glaner
quelques conseils botaniques, et enfin renouveler à la gare SNCF sa carte senior, le tout avant midi, le tout à pied. Il lui resterait juste assez de temps pour déjeuner puis se rendre chez
Benoît qui habitait à deux kilomètres de chez lui. Sa vie s’accélérait.
Un bol de café noir à la main, il entra dans la salle à manger et chercha des yeux le calendrier. La stupeur l’immobilisa sur place. Le calendrier avait
disparu. Il eut un doute, posa son bol et entreprit de regarder sous la table. Rien. Il essaya de se remémorer ses gestes de la veille, de se souvenir s’il l’avait rangé dans un tiroir ou
emporté avec lui dans sa chambre au moment de s’habiller. Les images s’emmêlaient dans sa tête et au bout de dix minutes, Abel n’arrivait plus à se souvenir de rien. Il se laissa tomber sur
une chaise, mit de l’ordre dans ses idées, reprit le fil des événements et conclut définitivement que le calendrier n’était jamais sorti de cette pièce. Il reprit ses recherches, examinant
chaque recoin, ouvrit les tiroirs, gagna le salon, souleva les coussins, déplaça la table basse, le fauteuil et le panier du chien. Rien. Une immense tristesse mâtinée de colère l’envahit.
Avait-il commis une faute irréparable et le calendrier en signe de vengeance se serait-il volatilisé ? Il s’aperçut immédiatement de l’incongruité de son raisonnement. Lui qui doutait
des pouvoirs magiques du bout de carton, le voilà qui lui en prêtait de plus extraordinaires.
« Je deviens fou » pensa-t-il, atterré. Il alla dans la salle de bains se passer de l’eau froide sur la figure. Le miroir lui renvoya l’image
d’un homme désemparé.
« C’est cette foutue plante, je n’aurais jamais dû… » reprocha-t-il à son double dans la glace.
Il retourna une nouvelle fois dans la salle à manger, refit les mêmes vérifications sans se préoccuper des aiguilles de l’horloge qui tournaient. Il en
avait même oublié Filou et sa gamelle du matin. Un petit jappement provenant de la chambre à coucher le rappela à l’ordre. Il trouva le chien lové sur la descente de lit mâchonnant un bout de
papier. Abel se pencha et sortit de la gueule du chien un morceau de carton rouge criblé de traces de dents. Se courbant plus encore, il distingua nettement un objet caché sous le lit. Il
venait de retrouver le calendrier. Un calendrier auquel il manquait maintenant le bord droit, mais où les cases des jours étaient restées intactes. Son bonheur fut si grand qu’il en oublia de
gronder le chien et de chercher à comprendre comment Filou avait pu s’en saisir sur la table de la salle à manger. Il n’avait plus de temps à perdre, il récupéra son cutter et libéra le
message du six décembre.
« Ami du Calendrier bonjour ! Si vous avez scrupuleusement suivi nos consignes, vous voici à deux doigts de découvrir celle du six décembre.
Ne voulant pas plus longtemps vous faire attendre, la voici : Le vœu que vous aurez à formuler en ce jour concerne un objet qui vous est cher et qui a disparu. La sagacité de votre choix
ainsi que sa motivation, nous le répétons, est déterminante quant à la réalisation de ce vœu. Nous vous laissons en compagnie de votre mémoire. A bientôt. »
« Ha ! Il ne manque pas d’humour ce calendrier, ou bien, il se moque ouvertement de moi. Un objet à retrouver, c’est déjà fait et sans que
j’aie eu besoin de formuler un vœu » .
Il prit néanmoins la consigne au sérieux et explora ses souvenirs. Abel était un homme méticuleux, organisé et conservateur. Les objets, chez lui, ne
disparaissaient pas. Il avait même conservé dans la penderie de la chambre les vêtements de sa femme, ses chaussures et ses sacs à main. S’en séparer lui aurait procuré trop de peine. Si
un objet venait à disparaître de son monde réglé comme du papier à musique, c’était qu’il avait décidé de le jeter. Alors qu’il cherchait, ses yeux se posèrent sur un cadre en argent
guilloché posé sur la bibliothèque. Lorsque sa fille était partie, elle avait emporté avec elle la photo. Une photo prise un soir de Noël, où l’on voyait madame Beaujour, sa fille et lui-même
ouvrant leurs cadeaux au pied d’un rutilant sapin abondamment décoré. Ce cliché et les souvenirs qui l’accompagnaient lui manquaient cruellement. Plus aucun doute dans son
esprit: motivé, il l’était. Il ferma les yeux avec conviction et formula le vœu.
La cloche de l’église Saint Pierre sonnèrent dix coups. Abel n’avait plus le temps de remplir toutes les tâches prévues dans la matinée. Le passage à la
gare SNCF serait remis à plus tard. Il se vêtit de son vieux Loden, fit reluire le revers de son feutre taupé et attacha Filou à la laisse. Il vérifiait sa mise dans le couloir de l’entrée
lorsque la sonnerie du téléphone le surprit.
Le filet de voix pointue de madame Champlain résonna au bout du fil.
« Allô ! Abel ? … C’est Sylviane au téléphone ».
« Bonjour Sylviane, comment vas-tu ? »
« Moi, bien Abel, mais c’est Benoît qui m’inquiète. Il a dû choper une saloperie, une sorte de microbe ou de virus, que sais-je ? Il a passé la
nuit à délirer et ce matin 39,9 de fièvre ! J’attends le docteur qui doit passer ».
« Mince, le pauvre vieux… De la fièvre et du délire, dis-tu ? »
« Oui, Abel.. Je ne savais plus quoi faire… Je te jure qu’il m’a fichu la peur de ma vie. Des heures entières à marmonner la même
phrase… »
« Je peux savoir laquelle, Sylviane ? »
« Oh! Un truc du genre : Il n’y a pas de mal dont il ne naisse du bien »
« Non Sylviane, ce ne serait pas plutôt : Il n’y a point de mal dont il naisse un bien ? »
« Oui, tu as peut-être raison… Un truc comme cela »
« C’est bien, c’est parfait… » commenta Abel
« Enfin, tu délires toi aussi, vous perdez la tête tous les deux… Parfait ? Tu trouves cela parfait ? »
« Désolé Sylviane, je me suis mal exprimé. Je voulais simplement te dire que c’est une phrase de Voltaire, tirée de l’un de ses romans, Zadig. Pour
Benoît je suis sincèrement désolé »
« Benoît, citant Voltaire à deux heures du matin… Tu trouves cela normal, toi ? »
« Normal, non, Sylviane, mais encourageant alors là oui… » répondit Abel en riant.
« Je ne comprends rien à vos histoires. Bon, je voulais aussi te dire que pour votre partie de cartes, c’est foutu…Oh ! Abel on sonne à la
porte, excuse-moi, j’y vais, ça doit être le toubib »
Abel voulut souhaiter plein de bonnes choses à son ami mais Sylviane avait déjà raccroché.
« Tu vois Filou, je pense que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Benoît cite Voltaire ! Tu te rends
compte ? » Déclara Abel en flattant les flancs du chien. Un coup d’œil par la fenêtre finit de le combler. Un soleil éclatant dans un ciel azuré offrait bien des promesses. Dans
vingt-quatre heures, il serait auprès de Louise-Charlotte. Abel releva le col de son manteau, ouvrit la porte et partit, Filou à ses côtés, vaquer à ses occupations en
sifflotant.