Le lendemain jeudi, Abel riait encore de son vœu de la veille. Si le calendrier tardait à faire preuve de
dons magiques, la recherche des vœux se colorait d’un ton des plus facétieux. Il aurait aimé pourtant qu’au moins le premier se soit réalisé. La vision d’un Filou, se cognant encore dans le
chambranle de la porte de la chambre à coucher le remplissait de compassion et de chagrin. Le petit fox, certes, peu à peu prenait ses repères, mais sans l’aide d’Abel, il lui arrivait de se
diriger dans une mauvaise direction, de buter contre le pied d’une table, de se heurter le museau aux innombrables pièges de la demeure. Abel choisit parmi les jouets une balle en caoutchouc
et l’agita devant la tête de l’animal.
« Allez filou, allez… va chercher! ».
Il lança mollement le jouet qui roula à quelques mètres d’eux. Filou pencha la tête de côté, attentif à l’ordre d’Abel,
mais resta figé sur son arrière-train, indifférent ou inconscient du manège. Abel réitéra à trois reprises l’expérience sans obtenir de meilleur résultat. En revanche, le chien, à chaque
lancer agitait avec frénésie la queue montrant un intense plaisir à entendre la voix de son nouveau maître. Un long soupir désenchanté d’Abel conclut l’exercice matinal.
Cédant aux habitudes il alla chercher le journal dans la boite à lettres et s’absorba dans les mots croisés. Vers neuf heures trente, il prépara la gamelle de Filou en prélevant deux
cents grammes de macreuse qu’il fit revenir avec une noix de beurre dans une poêle. Il assaisonna légèrement la viande qu’il mélangea une fois cuite à trois grosses cuillérées du riz basmati
qui avait fait son repas du dîner de mercredi soir. Il encouragea de la main et de la voix Filou à manger sa nouvelle pâtée, et ce, avec beaucoup d’insistance car il était pressé d’ouvrir le
réceptacle du cinq décembre et pour une raison dont il ignorait l’origine, la présence de son compagnon canin lui était devenue indispensable à ce moment crucial. Mais Filou découvrant la
saveur du plat commença par rechigner, flairer, lécher avant de se décider à manger ce qui fut vécu comme un réel supplice par Abel. Au terme de longues minutes, enfin, le fox avala une
dernière bouchée et le sourire revint sur les lèvres de son maître. A neuf heures quarante cinq, le jour cinq délivra son secret.
« Nous sommes très heureux de vous retrouver en cette journée du 5 décembre. Nous craignions que la difficulté du
vœu précédent ne vous ait rebuté. Pour vous remercier de l’application et de la motivation avec lesquelles vous poursuivez ce périple en notre compagnie, le Calendrier a décidé de vous
faciliter la tâche aujourd’hui. Votre vœu doit permettre à une plante verte de votre choix de retrouver sa splendeur originelle. Vous constaterez avec satisfaction que cette consigne est
simple à suivre. Le Calendrier vous souhaite une journée pleine de chlorophylle. Salutations. »
« Simple, simple… c’est vite dit » pensa Abel.
Tout d’abord des plantes vertes, il n’en possédait pas. Du temps de madame Beaujour, la maison en regorgeait : Des
grandes, des petites, des veloutées, des piquantes, des grimpantes, des retombantes, des à fleurs, des sans fleur, des odorantes, des sans parfum. La disparition de sa douce épouse avait eu
pour conséquence la disparition quasiment simultanée de toutes ces feuilles, tiges et étamines sur les tables basses, consoles et rebords de fenêtres. Trop d’eau ou pas assez, trop de soleil
ou trop d’ombre, trop de chaleur ou trop de froid, toujours est-il qu’Abel les avait vues les unes après les autres se faner, se flétrir, se décomposer. Les pots vides s’entassaient dans la
cave et ne risquaient guère d’en ressortir.
Comme l’heure de la promenade matinale s’annonçait, il décida de mener le chien un peu plus loin que la place
Saint-Pierre, dans l’une des ruelles qui avait échappé à la zone piétonnière, là ou mademoiselle Rose, une charmante fleuriste officiait. Son idée était qu’au milieu du pittoresque capharnaüm
de l’antre végétale « Au lilas blanc », il finirait par dénicher une plante de salon en voie d’exfoliation. Filou à ses côtés, il partit au petit pas vers ce mini jardin
botanique.
Mademoiselle Rose était en train de servir une cliente lorsque Abel fit son apparition. Elle accepta de le laisser
entrer avec le chien, puis l’invita à découvrir son univers. Il y avait à peine la place de se déplacer tant les pots et les vases de fleurs envahissaient les vingt mètres carrés de la
boutique. Tenant court la laisse, Abel se faufila tant bien que mal entre des fougères au feuillage volatil et léger, les cardamomun odorants, le papyrus fragile, les ficus tressés et
l’ Aeschynanthus « Scoubidou » aux fleurs rouge carmin. Il chercha, chercha, mais mademoiselle Rose chérissait tant ses plantes que pas une feuille ne manquait à l’appel. Une
atmosphère de serre tropicale, rehaussée du parfum lourd et capiteux des passiflores, le mit bientôt mal à l’aise. Sa respiration se fit brève, haletante, de fines gouttelettes de sueur
perlèrent sur son front. De minuscules tâches noires brouillèrent enfin sa vision et le bonhomme crut un court instant qu’il allait défaillir. Mademoiselle Rose s’aperçut de son début de
malaise et abandonnant sa cliente, l’aida à regagner la fraîcheur de la rue. Confus, Abel s’abîma en excuses. Elle s’inquiéta encore de son état mais il la rassura et lui promit de revenir
lui donner de ses nouvelles. Soucieuse, mademoiselle Rose, l’observa s’éloigner pesamment. Prise d’une subite inspiration, elle s’engouffra dans sa boutique, en ressortit quelques secondes
plus tard tenant à la main un petit bouquet d’anémones qu’elle lui offrit en lui souhaitant un prompt rétablissement. La confusion d’Abel n’en devint que plus extrême. Disons-le tout de
suite, le plus rose des deux, ce fut lui.
Coupant par la rue des Grelots, il longea le square Démère, repéra le banc toujours inoccupé. Une petite halte pour reprendre ses esprits le tenta. Filou, au moins à l’odorat reconnut
l’endroit car il frétilla au passage du portillon de fer. Isolé de l’agitation de la Place Saint Pierre, épargné des bousculades des piétons venus commencer leurs emplettes de Noël, le
bonhomme sentit les battements de son cœur se calmer. Il respira l’odeur un peu fade des anémones et laissa du mou à la laisse de Filou.
Soudain celui-ci se mit à japper et à gratter furieusement la bordure d’un parterre. Abel voulut le ramener à lui en douceur, mais le petit fox résista et tira de plus belle
sur la laisse. Ayant sans doute flairé la présence d'un mulot, il était tout bonnement en train de déterrer un jeune plant de cotonéaster, déjà en bien mauvais état. Le petit bout de verdure
avait subi les premières gelées matinales et ses feuilles ramollies pendaient lamentablement. Abel essaya du pied de tasser la motte de terre que dans son excitation Filou avait remuée
en tous sens. Des paquets glaiseux restèrent attachés à la semelle de sa chaussure. Pire, au lieu de remettre la plante en position verticale, il venait bêtement de l’aplatir sur le sol,
cassant dans son effort pour la replanter la seule branche porteuse d’une grappe de baies rougeâtres. Un vœu s’imposait. Abel ferma les yeux et tout en remerciant mentalement Filou de lui
avoir trouvé la plante idéale, il formula son souhait. Inutile de préciser que le cotonéaster ne perçut pas la différence. A moitié recouvert de boue, les tiges éparpillées, sa fin prochaine
était annoncée. Loin de le décourager, cette constatation donna au bonhomme une idée.
« Mon p’tit Filou, ce soir on va se payer une partie de monte-en-l’air » affirma-t-il sur un ton mystérieux au toutou.
C’est donc ainsi que vers dix heures du soir, dans le frimas automnal, l’ombre d’un vieil homme armé d’une pelle à rempoter,
d’un pot en terre cuite et d’un féroce chien boiteux rasa les murs d’une ville prête à éteindre ses feux. Abel avait décidé de forcer le destin.