La seconde
nuit de cohabitation fut plus tranquille que la première. Abel, assommé par la prise répétitive de calmants avait en se couchant oublié de fermer la porte de sa chambre. Filou avait certes
perdu la vue, mais pas l’odorat. La descente de nuit, un petit tapis de Tabriz au motif central orné de scènes de chasse se révéla bien plus attrayant que son ancien panier. Lorsque Abel
ouvrit les yeux ce mercredi matin, il dut se rendre à l’évidence : des concessions s’imposaient s’il voulait dormir en paix.
Il ouvrit doucement les double-rideaux et une lumière blanche aveuglante baigna la pièce et auréola la silhouette du petit fox endormi. Il prit une douche en laissant longuement couler l’eau
tiède le long de son dos. S’il souffrait moins que la veille, la douleur n’avait pas entièrement disparu. Il compta les médicaments restants et conclut que d’ici à deux jours, il lui faudrait
amadouer la pharmacienne pour compléter le traitement.
Le mercredi était sa journée de repos. Cela pouvait sembler anachronique pour un retraité de longue date, un homme aux responsabilités limitées et aux activités réduites mais il tenait comme à
la prunelle de ses yeux à ce temps libre de milieu de semaine par nostalgie de l’époque où petit enfant il pouvait profiter de la présence conjointe de son père et de sa mère, instituteurs tous
les deux. C’est tout juste également si à quatre heures, il ne se préparait pas un chocolat chaud et des tartines de beurre dégoulinantes de gelée de coing. Il se servit un grand bol de café
noir et alla récupérer dans sa boite à lettres le journal du matin. Il délaissa dans un premier temps les grands titres de la une pour se consacrer aux mots croisés de la dernière page. Depuis
deux semaines, l’auteur de ce remue-méninges corsait ses définitions de jeux de mots alambiqués et Abel se régalait de ses trouvailles. Lorsqu’il remplit avec délectation la dernière case, la
pendule de la cuisine affichait neuf heures trente. Un peu inquiet de ne pas entendre Filou remuer, il l’appela à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’un jappement bref lui réponde. Il alla
chercher le fox et le guida par le collier vers la cuisine. Il ouvrit une boite de pâtée pour chien que le maître lui avait laissée avant de partir et fronça du nez aux effluves rances du
mitonné de bœuf aux petits légumes.
« Il va falloir que je m’occupe un peu mieux de ton régime alimentaire. Cette pâtée, quelle tristesse ! Ton maître a eu beau me recommander cette
marque que paraît-il tu adores, je vais essayer de te développer le goût et affiner tes papilles. Compte sur moi ! ».
Au son de la voix d’Abel, Filou remua la queue et jappa de plaisir. Abel lui glissa dans la gueule les cachets prescrits par le vétérinaire, lui caressa la
tête et examina les yeux. Le voile bleuâtre qui recouvrait la cornée lui sembla plus translucide, mais il aurait été bien en peine de l’affirmer avec certitude. Cela le ramena au calendrier de
l’Avent. Il était maintenant curieux et impatient de ressentir les palpitations que l’ouverture d’un petit réceptacle déclenchaient dans son cœur. Il patienta pourtant, attendant que Filou ait
terminé son repas, puis il l’emmena avec lui dans le salon.
Le chiffre quatre l’attendait perdu entre le dix-sept et le vingt-trois. L’expérience aidant, il fut ouvert en deux secondes.
Au fur et à mesure de la lecture du papier décacheté le visage d’Abel se renfrogna.
« Le Calendrier vous souhaite une excellente journée. Vous devez être étonné de la simplicité de nos consignes et comblé par la réalisation de vos
trois premiers vœux. Aussi aujourd’hui 4 décembre, nous vous demandons un effort supplémentaire. Le vœu que vous aurez à formuler aujourd’hui doit remplir de bonheur une personne qui vous
déteste. Choisissez bien la personne en question et souvenez-vous que votre vœu doit être sincère et motivé. Le Calendrier apprécie votre fidélité. Au revoir. »
« Alors là, maugréa-t-il, c’est le bouquet ! ». Comblé, il ne l’était pas vraiment. En dehors de la très relative diminution des tics de son
ami Benoît et d’une hypothétique amélioration du cristallin des yeux de Filou, on ne pouvait pas dire que le calendrier avait des pouvoirs spectaculaires. Quant au poète Paul Démère, Abel
ignorait si son vœu pour ressusciter sa renommée avait eu le moindre effet. Et le voilà maintenant obligé de souhaiter du bonheur à son pire ennemi. C’était à la limite du grotesque, et
d’ailleurs Abel avait-il un seul ennemi ? Sa prestation du dimanche matin lui avait valu des ricanements, des railleries et des sarcasmes, mais de là à penser que certains de ceux y ayant
pris part le détestaient, était dénué de tout fondement. On l’aimait, il en aurait donné sa main à couper.
« Tout le monde m’aime bien » se répétait-t-il avec une conviction forcée. Ce « tout le monde » finit au bout de dix répétitions
par sonner faux dans sa tête. Se pouvait-il qu’un être humain, n’ait que des amis ? Il y avait certainement un être dans ce bas monde qui lui en voulait. Il pensa subitement à sa fille qui
depuis le décès de sa femme n’avait pas donné signe de vie, puis à son petit-fils qu’il n’avait vu qu’une seule fois et qui nourrissait peut-être de la rancune à son égard. Voilà qu’en quelques
secondes, il avait déjà trouvé deux personnes susceptibles de le haïr. C’était donc plus facile qu’il ne l’avait cru naïvement de se trouver des ennemis. Il concentra son attention sur son
entourage. Les visages défilèrent dans son esprit. Les traits crispés de Gontran de la Perronière s’y imprimèrent définitivement. Abel devait se rendre à l’évidence : Monsieur le
Maire, ne l’aimait pas.
En réalité, un rapide examen de conscience et la remontée subite de souvenirs familiaux confirmèrent que depuis deux générations les Beaujour et les de la Perronière se détestaient. Les
hostilités avaient commencé avec les grands-pères. Emile Beaujour était un instituteur radical-socialiste fort en gueule qui s’était lié d’amitié avec Jean Zay, un franc-maçon, ancien député du
Loiret. Arnaud de la Perronière de son côté n’hésitait pas à clamer son appartenance à l’action française et son amitié pour Léon Daudet. L’équerre et le delta lumineux contre la fleur de lys
et le goupillon. Ce n’était plus un fossé qui les séparait mais un gouffre. Comme Emile avait eu un fils du même âge que celui d’Arnaud, la guerre intestine s’étendit à la génération suivante
et ainsi de suite. Aux dernières élections municipales, lorsque Abel s’était présenté sur une liste indépendante, Gontran de la Perrière avait tout essayé pour le discréditer, mais en vain, la
vie d’Abel étant aussi limpide que l’eau qui s’écoulait depuis des siècles de la fontaine de la place de Saint Pierre. Depuis, chaque réunion du conseil municipal était l’occasion pour Monsieur
le Maire d’exprimer son dédain, de rabaisser Abel par de petites piques continuelles.
Alors, c’était donc à cet homme exécrable, hautain et prétentieux qu’Abel devait souhaiter un vœu qui le remplisse de bonheur. L’idée était dure à
avaler.
Monsieur le Maire jouissait de revenus confortables, d’une situation enviée et d’une bonne santé. Abel ne l’avait jamais entendu regretter quelque chose ou
quelqu’un. Qu’est-ce qui pouvait manquer à un tel personnage ? C’est alors qu’il se souvint d’une anecdote remontant à son enfance. Dans le préau de l’école primaire où Gontran passa
une année avant que sa famille ne l’envoie dans une institution privée poursuivre ses études, un groupe de jeunes garçons s’entraînait à siffler avec les doigts de différentes manières. Le
jeune de la Perronière avait tenté d’en faire autant, mais n’avait réussi qu’à semer des postillons à la face de ses compagnons. Ses tentatives avortées avaient déclenché tant de rires et de
moqueries qu’il avait éclaté en sanglots et était parti se cacher dans les toilettes de l’école. Monsieur et madame de la Perronière n’apprécièrent guère l’incident et s’empressèrent de retirer
leur fils de l’établissement.
A bien y réfléchir Abel trouva que souhaiter à Gontran de savoir siffler avec les doigts était le seul vœu qu’il pouvait formuler avec
un minimum de sincérité. Il ferma les yeux et fit le vœu. Soulagé et en même temps amusé à l’idée d’avoir un jour peut-être en face de lui, Monsieur le Maire sifflant comme un apache, Abel prit
la laisse de Filou, attacha le chien et après un dernier coup d’œil dans le miroir de l’entrée pour vérifier que son feutre taupé épousait à la perfection la courbure de ses sourcils, il partit
en balade le cœur léger. Il prit la direction de la place Saint Pierre, s’arrêta chez le boucher qui débitait et morceaux de viande et histoires paillardes pour acheter un morceau de macreuse
afin de régaler le chien. Au moment où il s’apprêtait à régler, la porte de la boucherie s’ouvrit en grand et l’imposante stature du Maire ainsi qu’un courant d’air glacé pénétrèrent dans
l’échoppe. Le fou-rire d’Abel laissa le découpe-bidoche, Gontran et la clientèle médusés.
à suivre....
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