Pourtant, dès le lendemain matin, Abel se sentit réconforté à l’idée que le calendrier lui avait permis
de rendre un fieffé service à cet inconnu qui lui avait paru sincèrement affligé par la possible disparition de son chien. En revanche, il lui était plus difficile de ne pas se sentir vexé par
les reproches cinglants que son ami Benoît Champlain lui avait adressés la veille lors de son élimination du tournoi de tarot. Se pouvait-il qu’une amitié de vingt ans puisse s’effriter ainsi
sur quelques parties de cartes sabotées ? Il comprit qu’il devrait s’en expliquer de vive voix même si Benoît aurait du mal à avaler l’histoire du calendrier. Il n’était pas convaincu que
son ami serait sensible au surnaturel et celui-ci conclurait sans doute qu’Abel devenait gâteux. C’était un risque à courir, mais c’était toujours mieux que de devoir affronter son mépris.
Le cliquetis de la pluie sur les carreaux annonçait un radoucissement porteur de nuages, de ciel ombrageux et de mélancolie. Il traîna toute la matinée sur des tâches ménagères dont la
répétition ne lui pesait guère. Un petit coup de plumeau par-ci, un coup d’aspirateur par-là ponctuèrent les heures précédant la préparation du déjeuner. Le jeune homme au chien avait dit
passer en début d’après-midi et Abel en dépit de la pluie qui maintenant inondait ses fenêtres décida de les ouvrir pour éviter que sa demeure ne sente le renfermé. Cette pensée le ramena à
l’arrivée prochaine de Filou et après avoir envisagé plusieurs possibilités, il jugea que l’espace entre le lampadaire et le radiateur dans le salon serait l’endroit idéal pour l’installer car,
même en rêve, il se refusait à voir l’animal pénétrer dans sa chambre à coucher.
Peu avant midi, il écossa quelques haricots verts qu’il mit à bouillir dans de l’eau salée, sortit du
réfrigérateur l’escalope de veau achetée la veille, le Saint-Marcellin et une grappe de raisin tardif. Il dressa la table dans la salle à manger en disposant la vaisselle ordinaire, le verre à
pied, la serviette et les couverts à l’endroit exact où madame Beaujour l’avait fait pendant quarante années. Puis il déboucha une bouteille de Chiroubles pour fêter la venue imminente du
nouveau locataire. Il avait le dimanche soir découpé le Saint-Marcellin en sept parties parfaitement égales, exercice qui l’amusait toujours et lui permettait de compter à rebours le
temps le séparant de Louise-Charlotte. C’est à peine si pendant tout le début du repas, il jeta un coup d’œil au calendrier qui maintenant occupait l’ancienne place attitrée de sa
femme. Mais arrivé au fromage, il craqua. Si le calendrier n’avait aucun pouvoir, le rituel de l’ouverture des réceptacles et de la lecture des consignes avait un charme auquel il avait déjà
succombé. Il chercha le chiffre deux sur le calendrier, mania avec soin le cutter et découvrit un nouveau bout de papier roulé. Armé de sa loupe il put alors en déchiffrer le message qui
contenait un premier paragraphe de mise en garde :
« Le calendrier vous remercie de votre confiance. Il espère que vous êtes satisfait de ses services et
que votre premier vœu a été exaucé. N’oubliez jamais que la réussite ne dépend que de vous et de votre sincérité. En aucun cas, le calendrier ne sera tenu responsable d’un vœu non
réalisé. »
Abel fit la moue et jugea que le créateur ne manquait pas de culot. Son vœu pour Filou avait été motivé et
sincère. Il haussa les épaules et continua sa lecture :
« Votre second vœu doit guérir une personne de votre entourage d’une manie ou de tics détestables. La
pertinence de votre choix sera déterminante quant à la réalisation de ce vœu. Sincèrement vôtre, Le calendrier ».
« Me voilà bien avancé » pensa Abel en rangeant soigneusement le papier dans son habitacle
d’origine. Des tics et des manies qui n’en avait pas ? Et à partir de quand un tic et une manie devenaient-ils détestables ? Ce vœu ne l’inspirait vraiment pas. Il regagna sa
place à table, prit un morceau de Saint-Marcellin qu’il laissa lentement fondre en bouche. Le visage de Louise-Charlotte souriant à ses compliments envahit son esprit et sa voix douce lui
affirmant qu’il saurait faire du calendrier bon usage caressa ses tympans. Il se laissa glisser avec volupté dans ce demi-rêve, la revit se pencher vers lui pour l’embrasser, puis lui faire ses
adieux lorsque la voix de Louise-Charlotte prit une sonorité de baryton aux cordes vocales éraillées :
« Ben, voilà, tu vois, quand on s’amuse à jouer le petit, faut quand même réfléchir à deux fois.
Parc’que voilà, tu vois, quand on la garde sans le chien, perdre la partie, c’est même pas digne d’un débutant, tu vois ? C’est le père à Matthieu qui t’a acheté ton jeu ? La
prochaine fois, tu vois, tu te chercheras un autre partenaire»
La face rouge de colère d’un Benoît Champlain au bord de la crise d’apoplexie lui hurlant ses reproches fit
écran aux fluides mèches argentées de Louise-Charlotte. Ha ! Des tics de langage, celui-là, il en avait. Entre les « voilà », les « tu vois » et le mépris absolu du
complément de nom, il pouvait se targuer d’être un amputé de la langue française et se prévaloir de ne pas avoir ouvert une seule fois dans sa vie un seul recueil des Belles Lettres. Un petit
vœu ne lui ferait pas de mal. Car en dehors de lui, Abel avait beau creuser et creuser encore sa mémoire, il n’y avait guère que le souvenir de son instituteur affublé d’un désespérant tic
nerveux à l’œil gauche et celui du vieux Boudelard, un métayer passant cent fois par jour sa main dans ses cheveux qui méritaient que l’on s’y attarde. Malheureusement pour eux, les deux
susnommés dormaient aujourd’hui du sommeil du juste sous dix pieds de terre. Au moins pensa Abel, si Benoît continue à m’en vouloir et à me crier dessus, il ne m’écorchera plus les oreilles, ce
sera toujours cela de gagné. L’idée de faire un vœu pour débarrasser son vieil ami de ses défauts de langage était sincère et motivée, un poil égoïste certes, puisque Abel en serait le premier
bénéficiaire. Sans doute l’intéressé ne se rendrait-il pas compte du changement, mais cela valait la peine d’être tenté par respect pour Montesquieu, Voltaire et tant d’autres.
Abel ferma les yeux, se concentra et fit le vœu.
Satisfait de son choix, il engloutit la
grappe de raisin puis se prépara à accueillir ses visiteurs.
A quatorze heures pétantes, la sonnette de l’entrée fit tinter son carillon à trois notes. Abel vérifia une
dernière fois l’état des lieus, referma les fenêtres, vérifia dans le miroir de l’entrée la parfaite propreté de son col de chemise, colla son œil au judas pour vérifier l’identité du sonneur.
Il eut un peu de mal à reconnaître d’emblée le jeune homme dont la silhouette disparaissait sous un amoncellement de sacs, et dont la moitié du visage était masquée par un immense panier en
osier. Il l’aida à entrer et à se délester de tous ses paquets. Filou blotti dans les jambes de son maître tremblait de tous ses membres. Abel s’accroupit et caressa la tête du chien. Les
tremblements peu à peu cessèrent et le petit fox vint se frotter le long de sa cuisse.
« Entrez dans le salon, j’ai préparé un café, vous en prendrez bien une tasse ? » Proposa
Abel.
Le jeune homme le remercia chaudement.
Pendant qu’Abel sortait deux mazagrans, un ravier de sucre de canne et deux petites cuillères, il ouvrit les
paquets qui contenaient une dizaine de couvertures diversement bariolées, trois colliers et deux laisses, des jouets en plastiques en forme d’os, de chats et de poussins, un arsenal
pharmaceutique digne du cabinet d’un grand vétérinaire, un carnet bleu recouvert d’un plastique aux trois quarts déchiré et enfin une liste de deux pages de recommandations.
« Je pense ne rien avoir oublié. Je vous ai également noté ma future adresse au Natashquan sur les bords du Golfe Saint-Laurent. Au cas où vous voudriez me joindre, il y a
aussi mon adresse e-mail. Surtout n’hésitez pas si Filou a le moindre problème à me contacter. Me rendre service est une chose,
mais vous laisser seul face à ce genre de responsabilité, il n’en est nullement question ». Abel parut embarrassé.
« Je n’ai pas d’ordinateur, jeune homme. Vous savez à mon âge, on se passe volontiers de ce genre
d’instrument, d’autant que je n’ai pas grand monde à joindre. Mes amis se comptent sur les doigts d’une main et habitent tous aux alentours ».
« Vous n’avez pas besoin d’acheter un ordinateur monsieur Beaujour. Il vous suffit de vous présenter à la
bibliothèque municipale, il y a une salle où vous pouvez vous familiariser avec l’informatique et Internet ».
« Je sais, je sais, j’ai même voté le budget l’an dernier au conseil municipal pour l’équipement »
répondit Abel en souriant.
Ils papotèrent de choses et d’autres, mais Abel semblait distrait. En pleine conversation, il s’approcha de
Filou sagement allongé au pied de la table du salon. Il prit la tête de l’animal entre ses paumes, examina les yeux du chien qui poussa un long soupir de satisfaction.
« Vous ne trouvez pas que ses yeux sont moins vitreux ? » Demanda-t-il au jeune
homme.
Celui-ci se rapprocha et examina à son tour le vieux fox ;
« Je ne remarque rien de particulier. Peut-être est-ce un problème d’éclairage ? »
« Non, non, je vous assure, le cristallin me semble plus limpide ».
« Je crains fort que vous ne fassiez erreur. Le vétérinaire est formel, c’est irréversible ».
Abel ne parut pas convaincu par l’argument, mais ne voulant pas contrarier son hôte il admit que celui-ci avait
sans doute raison.
Puis le jeune homme prit congé, prétextant un rendez-vous à ne pas manquer. Avant de quitter Abel, il fit de
longues caresses à Filou, lui promit de revenir très vite, l’embrassa à maintes reprises sur le bout de la truffe.
« Oh ! Je ne l’ai pas noté sur la liste, mais Filou sort deux fois par jour. Cela me semblait
évident, mais comme vous n’avez jamais eu de chien, je préfère vous le dire. Encore merci pour tout ce que vous faites ».
Abel le raccompagna à la porte d’entrée et le vit partir à grandes enjambées sous la pluie
battante.
« Sortir le chien… » pensa-t-il, accablé, en regardant les trombes d’eau faire reluire
l’asphalte.