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Le calendrier de l’Avent
Contes et nouvelles
(2) Où Abel Beaujour a bien des émotions.
C’est ainsi qu’Abel devint propriétaire d’un objet dont il ne savait que faire et que son porte-monnaie se trouva soulagé de cinq billets de vingt euros.
Sa liste de courses ressemblait à sa vie : simple, réduite à l’essentiel, dépourvue de tout chichi. Il prenait soin de laisser la file des clients s’allonger devant chaque étal pour prendre
son tour. Cela lui donnait le temps de détailler les marchandises, d’en apprécier les couleurs et les parfums, d’écouter les conversations de ses voisins et d’y participer avec humour et finesse
lorsque l’occasion s’en présentait, car Abel avait de l’esprit. Attendre plus d’un quart d’heure dans le froid de novembre, une escalope de veau de cent vingt grammes « ni plus, ni
moins » ne lui posait pas problème. La vie des autres endormait les picotements dans ses orteils, les sourires que ses remarques déclenchaient réchauffaient le bout de ses oreilles.
C’est donc le cabas aux deux tiers vide qu’il prit sa place devant le stand de Louise-Charlotte. Un jeune apprenti, au visage rond comme une pleine lune l’aidait à emballer les morceaux de
fromage dans un papier ingraissable, préparait les commandes mais seule Louise-Charlotte maniait le couteau, la louche à crème et celle à cancoillotte. Abel s’émerveillait de la délicatesse de
ses gestes, de la précision de son œil pour fournir la part en parfait accord avec la demande du client, se liquéfiait au son de sa voix douce et chantante. Lorsque vint son tour, il se livra au
petit manège habituel qui consistait à hésiter entre plusieurs produits, s’enquérir de l’origine des nouveautés, de la provenance des fromages, tout en complimentant la crémière sur sa mine et sa
dextérité. Louise-Charlotte le laissait faire avec une évidente satisfaction, répondait à des questions déjà cent fois posées avec la même grâce et la même patience. Abel ayant épuisé sa palette
d’interrogations et sa mosaïque de jolis mots, le rituel du Saint Marcellin pouvait commencer.
Ce jour là pourtant, avant de prononcer la phrase qui concluait leurs échanges hebdomadaires, Abel, un peu gêné, l’invita à prendre un café. Loin de paraître choquée, Louise-Charlotte
s’empressa de se défaire de son tablier, donna quelques consignes au jeune apprenti, rajusta d’un geste coquet son bonnet et un sourire toujours épanoui aux lèvres rejoignit un Abel enchanté.
Sans même en parler, ils délaissèrent le neo pub londonien de la brasserie Saint Pierre pour diriger leurs pas vers Le petit café, un endroit qui avait gardé son comptoir à l’ancienne,
ses tables en bois, son grand miroir et qui proposait un choix varié de cafés délicieux. Abel s’effaça en tenant la porte pour laisser passer Louise-Charlotte la première, puis il choisit une
petite table à l’écart de l’entrée, proche d’un vieux poêle à bois que l’on avait gardé pour la décoration. Les premières lapées d’un Moka d’Ethiopie au parfum d’arum scellèrent entre eux une
tendre complicité. Réchauffé et rasséréné, Abel ouvrit son cabas et en sortit le calendrier de l’Avent, qu’il déposa sur la table avec précaution.
« Je voulais vous demander Louise-Charlotte, si j’ai rêvé ou si vous ne m'auriez pas encouragé à en faire l’acquisition ? »
« Vous aviez l’air tellement heureux devant ces livres mais également tellement hésitant que oui, je l’avoue, j’ai eu envie que vous fassiez
plaisir » répondit-elle sans hésitation.
« Et bien, voilà qui est fait, mais pas pour un livre, comme vous pouvez le constater… Un calendrier de l’Avent qui détient selon les dires du vendeur
des pouvoirs magiques… Oui, vous pouvez sourire, Louise-Charlotte, il n’y a qu’un vieux fou comme moi pour acheter un tel objet. Je pense l’offrir à mon petit-fils. Pensez-vous que cela peut
amuser un enfant de dix ans ? »
La crémière fronça les sourcils, prit le calendrier dans ses mains et l’examina sous toutes les coutures un long instant.
« Je crains qu’il ne soit trop tard » finit-elle par déclarer.
« Oui, j’y ai pensé. Nous sommes déjà le 30 et le temps de l’emballer, de le poster, même en colissimo, mon petit-fils ne l’aura que le lundi ou mardi
prochain »
« Je ne parle pas de cela, monsieur Beaujour. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a en bas du calendrier, là, sur le bandeau rouge inscrit
en petites lettres un avertissement qui dit quelque chose d’intéressant : Les vœux correspondants à chaque jour devront être sincères et motivés. Ils ne pourront être émis que par la
personne ayant fait l’achat de ce calendrier, à l’exclusion de toute autre. Enfreindre cette règle, enlève à ce calendrier tout pouvoir. Voilà, il n’y a que vous qui pouvez vous en servir, car il
a l’air neuf et vous en êtes sûrement le premier propriétaire ».
Louis-Charlotte reposa le calendrier sur la table, but le reste de son café et jeta un rapide coup d’œil par la fenêtre en direction de son étal.
« Il va falloir que je vous quitte, monsieur Beaujour, les clients font la queue et le gamin semble complètement débordé. Grand merci pour ce délicieux
café. Pour le calendrier, je suis certaine que vous en ferez bon usage et surtout n’hésitez pas à me tenir au courant, j’adore les mystères ».
Elle se leva, hésita un bref instant, puis se pencha pour déposer un léger baiser sur la joue droite d’Abel.
Beaucoup d’émotions pour le bonhomme en une seule matinée. Que Louise-Charlotte n’ait montré aucune surprise à la révélation des pouvoirs magiques du
calendrier était déjà difficilement croyable, mais qu’en plus elle le quitte sur un baiser le laissait stupéfait. Le chemin du retour vers sa demeure se déroula comme dans un rêve. La confusion
des sentiments et des idées qui traversaient son esprit était telle qu’il dépassa la porte de sa maison sans s’en rendre compte et dut rebrousser chemin quelques vingt mètres plus loin.
Enfin, une fois rentré, il rangea machinalement ses courses dans la cuisine puis gagna le salon où il se laissa lourdement tomber dans son fauteuil préféré. Il s’y assoupit d’un sommeil
lourd sans que la faim ne vienne le réveiller. Vers cinq heures du soir, il ouvrit les yeux, mit de longues minutes à trouver ses repères. Le jour faiblissant, il se leva pour allumer le
lampadaire et buta contre le cabas qu’il avait déposé au pied du fauteuil. La lumière filtrant de l’abat-jour fit briller la couverture du calendrier de l’Avent qui débordait d’un bon centimètre
des rebords usés par le temps de son sac à provisions. Sept longues heures le séparaient encore du premier jour de l’Avent.
à suivre....
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