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Le calendrier de l’Avent
Contes et nouvelles
(I) Où l’on apprend comment Abel Beaujour trouva un calendrier de l’Avent pas comme les autres.
Le jour venait à peine de se lever. Abel savait parfaitement que rien ne l’obligeait à en faire de même. Mais les habitudes à son âge, ça avait un côté
rassurant. Des habitudes qui rythment le défilement des jours où l’on sait que l’on va quitter un lit veuf de partenaire, une couche dont la moitié gauche des draps n’est jamais froissée, mais où
l’on ignore si l’on pourra s’y glisser le soir venu. C’était samedi, jour de marché. Là aussi, une habitude.
La perspective d’arpenter la place Saint Pierre, de traîner le long des étals en faisant semblant de s’intéresser à la fraîcheur des primeurs, tâter d’un indexe noueux le cœur d’une laitue,
flairer d’un nez d’expert le cul d’une poire Louise Bonne d’Avranches, le tout pour tromper sa solitude, valait la peine de sacrifier une grasse matinée.
Occasion hebdomadaire de s’amuser à faire « le jeune homme » avec la crémière, une femme d’âge mûr, aux joues perpétuellement rosies de fines mailles sanguines, au cœur aussi tendre que
ses Saint Marcellin.
Celle qu’il appelait Louise Charlotte en écho à l’épouse du Dauphin Louis II, grande amatrice de ces petits fromages de chèvre, attendait patiemment qu’il ait fini de lui conter fleurette pour
lui indiquer d’un clin d’œil complice le fromage dont l’affinage lui « dirait des nouvelles ». Il lui confiait alors son porte monnaie pour qu’elle se règle et répondait sans
déroger à leurs us et coutumes à l’habituel « et avec cela, ce sera tout, monsieur Beaujour ? » l’inévitable « Oui, Louise-Charlotte, tout pour aujourd’hui ».
Oui, les habitudes, cela avait vraiment du bon.
Abel s’approcha de la petite fenêtre du salon et nota que la température avait encore baissé de deux degrés. Pour une fois la météo ne s’était pas trompée.
Il se munit d’une longue écharpe de soie qu’il s’obstinait à nouer en lavallière, prit le vieux feutre gris anthracite pendu à la patère de l’entrée, s’en coiffa, adressa à son double un sourire
dans le miroir du couloir et glissa dans sa poche son trousseau de clés.
Le marché nichait à une centaine de mètres de sa demeure, dans une zone devenue piétonne depuis que les élus avaient voté à l’unanimité moins une voix, celle
d’Abel, que le standing de leur commune de dix mille habitants méritait un centre ville digne d’une cité historique. De fait, l’histoire de ce bourg agricole, n’avait jamais brillé de quelques
feux, hors ceux de la traditionnelle Saint Jean. La statue du poète Paul Démère déclamant à l’éternité de sombres quatrains face au square de l’école primaire n’avait d’autre utilité que de
servir de perchoir aux étourneaux, seuls témoins vivants de la gloire de l’obscur rimeur.
Un vendeur de marrons chauds avait installé son brasero à l’angle de la rue Grande et de la place Saint Pierre. Il haranguait les promeneurs et les habitués
du marché d’un traditionnel « Chauds, mes marrons, chauds ! », tandis qu’une fillette, emmitouflée dans un long manteau bleu marine pliait avec soin des demies pages de papier
journal pour en faire des cornets. Le boucher avait déjà disposé de lourdes guirlandes de faux sapin ornementées de gros nœuds rouges sur sa vitrine. Abel déchiffra l’enseigne ainsi
transformée : Bou.. Petit. A apprécier tant l’énergumène vantard aimait la gaudriole et les plaisanteries gaillardes et polissonnes.
Pour suivre la mode de l’époque, un alignement de stands, pompeusement surnommé « Marché de Noël » reléguait à l’arrière de la scène les marchands
de fripes et le sénégalais aux bijoux Taiwanais.
Abel contempla avec une pointe de tristesse, les amoncellements de décorations de sapins et de crèches, les guirlandes clignotantes, les pyramides de pain
d’épice, l’armée de santons provençaux peints « à la main ». Son unique petit-fils, il ne l’avait vu qu’une fois depuis sa naissance ; sa fille ayant coupé les ponts peu de temps
après le décès de madame Beaujour. Il soupira en se remémorant les Noëls d’antan, les longs préparatifs, les cachettes à cadeaux que sa femme renouvelait chaque année pour déjouer la curiosité de
leur fille, les stratagèmes inventés pour choisir les présents lors des courses dans l’hypermarché de la ville. Il s’apprêtait à quitter les lieux et entreprendre ses emplettes lorsqu’un étal
retint son attention : des rangées de livres en relief, d’autres à tirettes, tous flambants neufs, tous attrayants. Il en feuilleta plusieurs, d’abord au hasard puis affina sa
curiosité pour le plaisir du travail bien fait et l’ingéniosité de la fabrication. Le Règne de Nane d’un certain Lichtenberg et un Sherlock Holmes à quatre pattes illustré par de la Nézière lui
firent regretter amèrement de ne pas avoir de cadeaux en prévision.
« Ils sont beaux, n’est-ce pas ? ». Le vendeur, un jeune homme au visage mangé par une abondante chevelure brune et les yeux masqués par des
lunettes aux verres fumés, lui souriait d’un air engageant.
« Très beaux, jeune homme, c’est une très belle réédition » répondit Abel.
« Ce sont des originaux… 1926 pour l’un 1908 pour l’autre » ajouta le jeune homme en désignant les livres qu’Abel tenait à la main . « Je
peux vous faire un bon prix, si les deux vous intéressent… ».
« Hélas jeune homme, je n’ai qu’un petit-fils qui habite fort loin, que je ne verrai pas à Noël, et je ne suis même pas sûr qu’il apprécierait ce
genre de cadeaux » .
« Quel âge ? »
« Laissez-moi réfléchir… Il doit avoir dans les dix ans »
« Dans ce cas, j’ai sans doute quelque chose qui pourrait lui convenir… »
Le vendeur releva le pan de feutre vert qui couvrait l’étal, fouilla dans une malle et en sortit un rectangle épais de carton, richement décoré.
« Voilà, exemplaire unique : un calendrier de l’avent qui date de 1889, une pure merveille à plus d’un titre ». Il tendit le calendrier à Abel
qui l’examina avec précaution.
« Effectivement, il est très beau, mais qu’a-t-il de si particulier ? »
Le jeune homme jeta des regards à droite et à gauche, comme pour s’assurer que personne ne les écoutait.
« Il est magique ! » murmura-t-il d’une voix à peine audible.
« Magique ! » s’esclaffa Abel.
« Le prix, lui j’en suis sûr n’est certainement pas magique ! ».
« C’est un calendrier à vœux… chaque jour correspond à un vœu et si ce vœu est motivé et sincère, il est exaucé… »
« Vous m’en direz tant…et son prix ? » questionna Abel franchement amusé.
« Il n’a pas de prix… mais pour vous, ce sera 100 euros ».
« S’il a de réels pouvoirs magiques, c’est donné, sinon, c’est une pure escroquerie… »
« A vous de voir » répondit le jeune homme en feignant de se désintéresser de la vente.
Abel s’en voulait de s’être laissé entraîner dans un marchandage sans issue, puisqu’à aucun moment il n’avait envisagé d’acquérir un calendrier de l’Avent.
En admettant qu’il se décida à l’acquérir, on était le 30 novembre et dans le meilleur des cas son petit-fils recevrait ce calendrier le 2 décembre, ce qui ôtait une partie du charme à l’affaire.
La raison lui disait de rendre le calendrier au vendeur, mais il se passa alors un étrange phénomène. Se tournant à la lumière du jour pour admirer les couleurs des illustrations, son regard
croisa celui de Louise-Charlotte. Ceinte de son large tablier blanc, les cheveux argentés emprisonnés dans un bonnet de laine gris bleu, celle-ci l’observait avec aménité et le petit signe de la
tête qu’elle lui adressa, ressemblait à s’y méprendre à un acquiescement.
Abel, troublé, referma les doigts sur le calendrier de l’Avent et lâcha autant pour lui-même que pour le vendeur d’un filet de voix tremblant:
« Marché conclu »
à suivre....