Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
VII
Il se concentra et relata au cantonnier les événements récents qui l’avaient conduit à chercher du secours. Il évita de s’attarder sur la panique qui l’avait saisi lorsque le coq l’avait foudroyé du regard, sur les circonstances précises de la perte de deux griffes ainsi que sur l’épisode honteux du tas de fumier. Outre des talents de narrateur qu’il expérimentait au fur et à mesure, il comprit qu’il suffit dans un récit de changer d’infimes détails, d’en taire également l’existence de certains pour en changer l’ambiance, même parfois le sens, et chose incomparable: à défaut de s’attribuer le beau rôle, au moins sauver les apparences. Cela lui plut. N’ayant, en revanche, trouvé aucune explication rationnelle à son nouveau don, il émit l’hypothèse que le coq du père Baillou, ou du moins son spectre, l’avait ensorcelé. Et s’il avait du vocabulaire, tout le mérite en revenait à son bon maître qui n’avait pas perdu au contact rugueux des éleveurs du Boischaut, le goût des jolis mots, ni l’habitude vespérale de la lecture à voix haute. Quant à savoir ce que faisait Jules, inconscient sur les marches du perron, il hésita, tourna trois sa petite langue rose dans sa bouche mais resta silencieux. Il avait bien sa petite idée : le bonhomme, ce n’était un secret pour personne, aimait l’alcool. Un coma éthylique - Arsène avait entendu le vétérinaire en parler à propos de l’ivresse provoquée aux singes d’Afrique par la consommation des fruits du marula - pouvait bien être la réponse à la troisième question de Jules. Difficile pourtant de dire à une personne que l’on apprécie, qu’elle n’est qu’un incorrigible pochard, un boit-sans-soif, un vide bouteille. Le chat avait remarqué que les humains condamnaient l’abus d’alcool et rejetaient ceux qui s’adonnaient sans réserve à la boisson. Il en avait croisé à maintes reprises, un verre de rouge à la main, qui n’hésitaient pas à se moquer d’un de leurs compagnons de beuverie, titubant entre les tables, à la terrasse de bar « Des Demoiselles ». Décidemment, savoir parler rendait les choses compliquées.
De son côté, Jules était resté songeur tout au long du récit. Il leva la tête vers les toits et scruta la surface bombée des tuiles.
- Pas la peine de chercher, le chat… Ça y est… j’ai les idées qui se remettent en place. Là-haut… dit-il en pointant du doigt le faîtage, j’ai vu des gens que je connais bien. Enfin, quand je dis des gens, je veux dire des amas de fumée, un peu comme ton jau sur le toit du père Baillou. C’est ton histoire de coq qui m’a remis la tête à l’endroit. Et ces formes parlaient, tout comme toi en ce moment. Y’avait Augustin, la Marthe, le fils Blondin et la Moune, le notaire et juste avant de tomber dans les pommes, j’ai reconnu ma propre silhouette et celle de ma p’tiote. Ce coq, c’est le diable en personne. Sûr que c’est lui qui nous a jeté un sort. Tudieu ! Va falloir que j’aille voir l’curé en personne et qu’il m’absolutionne ! La Marthe allait nous confier quelque chose juste avant que je ne me retrouve en équilibre sur le toit. À sa mine de conspiratrice, j’parierais dix fillettes de vin gris que ce qu’elle avait à dire, c’était pas du bien beau. Je la connais la Marthe, il n’y a pas besoin de la noyer dans le gros sel pour la faire dégorger…
Arsène fronça les sourcils, toutes oreilles dressées, si bien qu’on ne vit plus qu’un grand point d’interrogation sur un fond de ténèbres. Il scruta la nuit à la recherche de la moindre trace de fumée. Rien. Il se souvint de l’odeur de flambée qu’il avait flairée sur la place de l’église et qui avait failli brouiller sa piste. Les deux cents millions de terminaisons nerveuses de sa muqueuse olfactive en alerte, il repéra cette fois facilement des effluves de braise et, en les triant avec une remarquable aisance par type, il put en situer rapidement l’origine. Le vieux bois de taille venait de chez la Marthe, le sapin de palettes de chez Augustin, le vieux chêne de chez le notaire, le hêtre et le charme de chez les Blondin, le bois vert au parfum de fientes de poules le ramenait chez le père de la Moune, quant au châtaignier de clôture, il provenait sans équivoque de la cheminée de Jules. En dehors de ces six là, nulle autre cheminée n’avait craché de la fumée, ce soir là. Jules n’était donc pas aussi ivre qu’Arsène l’avait supposé.
- Tout cela est bien mystérieux, décréta le matou. Il se fait tard… Je peux vous raccompagner jusqu’à votre domicile. À deux, nous nous sentirons plus forts si jamais le coq veut encore nous jouer un mauvais tour Promettez-moi seulement de ne jamais parler à personne de notre petit secret. Vous ne m’avez jamais entendu parler… D’accord ?
Jules promit sans se faire prier. Il eut de la peine à se lever, cala son dos contre le mur de la lourde demeure et attendit de retrouver le sens de l’équilibre. Le chat tournait en rond, la queue dressée et l’encourageait par de brefs miaulements et ronronnements mêlés. Arsène était redevenu un félidé, un greffier tout à fait banal ; du moins en apparence.
à suivre...
©Alaligne