Le grand jour était enfin arrivé. Les doutes, les hésitations s’étaient dissipés dans l’esprit d’Abel qui ne tendait que vers un seul
objectif : faire de cette journée une parfaite réussite. Pour l’atteindre, il se leva tôt et récapitula sur une feuille de papier les courses manquantes et l’organisation
de son emploi du temps avec le soin maniaque qu’il prenait pour les tâches importantes. La maison ayant fait l’objet d’un passage au peigne fin deux jours auparavant, un coup
d’aspirateur suffirait à la maintenir en état. En revanche, l’argenterie nécessitait une inspection et la décoration des pièces, en particulier la salle à manger, laissait à
désirer. Quelques bouquets de fleurs seraient du plus bel effet ainsi qu’un Poinsettia aux feuilles carmin au coin de l’âtre. Des bougies dans de petits photophores
illumineraient la table et des bûches de chêne sec alimenteraient la flambée. Il avait décidé également de remettre en état de marche l’horloge franc-comtoise au caisson
polychrome qu’il avait hérité de ses parents. Le souper du réveillon quoique simple réclamait aussi toute son attention. Il ajouta sur sa liste quelques menus cadeaux pour les
animaux, mais lorsqu’il s’interrogea sur les goûts de Louise-Charlotte, il fut bien incapable de trouver une idée originale. En dehors des ravissants bonnets qu’elle arborait
sur les marchés, la seule faiblesse qu’il lui connaissait était un penchant pour les excellents cafés. Il nota donc de se rendre au Petit Café afin de convaincre son
propriétaire de lui céder une livre de l’un de ses crus d’exception. Il relut la liste et conclut qu’il n’avait rien oublié. Filou l’attendait déjà devant la porte, son nouveau
collier à pattes d’ours autour du cou.
Ils s’engagèrent dans la rue des cordeliers où de nombreux passants s’agglutinaient devant les vitrines décorées à la recherche d’idées de cadeaux de dernière minute. Abel
commença ses achats chez le boucher Lepetit afin de gâter le fox en ce jour de fête, puis il s’arrêta à la boulangerie pour faire l’emplette de petits pavés au seigle et aux
noix, de truffes au chocolat et d’un pain de Noël aux épices et aux fruits. Il s’arrêta ensuite au Petit Café et rencontra accoudé au bar son ami Maître Barbot. Les deux hommes
commandèrent un Maragogype du Nicaragua. La richesse des saveurs et des arômes de cette fève douce et enivrante conquit sur-le-champ Abel. Louise-Charlotte, il en était sûr,
aimerait une telle délicatesse. Il réussit à convaincre le cafetier de lui vendre un paquet d’une demi-livre et reçut en prime un petit pot de confiture de pastèque qui aux
dires du commerçant exaltait le velouté du breuvage. Maître Barbot lui conta en prenant les précautions d’usage, les derniers éléments du dossier de la protégée du vieil homme.
L’affaire paraissait bien engagée et Abel se félicita d’avoir fait confiance à l’avocat. Ils se quittèrent en se donnant rendez-vous après les fêtes pour discuter ensemble de la
suite à donner au dossier.
Il fit un détour par le square Paul Démère pour laisser Filou retrouver le plaisir des ses anciennes promenades en compagnie de son jeune
maître. Le visage du poète, nimbé d’une lumière argentée souriait à un moineau venu lire le poème qu’il tenait à la main. Sur le banc qui avait valu à Abel tant d’émotions, un
couple d’adolescents échangeait des baisers gourmands. Il tourna pudiquement la tête pour ne pas les gêner. Ils poursuivirent ensuite par la rue des Grelots jusqu’à la boutique
de mademoiselle Rose. La vitrine regorgeait d’étoiles de Noël, ces superbes Poinsettia, mis en valeur par un dégradé allant du rouge grenat au plus tendre des roses. La jeune
femme le voyant perplexe devant l’abondance du choix lui fit signe d’entrer tout autant pour l’abriter du froid que pour le conseiller. Elle lui proposa une plante d’un rouge
sang de bœuf qui ravit l’œil d’Abel, puis elle lui confectionna deux petits bouquets de table avec des tulipes blanches, de la camomille et des branches de sapin. Sur les
étagères, Abel repéra des coupes de terre cuite émaillée et songea que l’une d’elle ferait un superbe bassin pour les ablutions de Myrtille. Lourdement chargé, mais le cœur
léger Abel prit le chemin du retour. En route, il croisa Cédric et sa mère, venus comme lui chercher à la librairie du papier cadeau et des rubans multicolores. Le gamin sauta
au cou d’Abel écrasant au passage une feuille de l’étoile de Noël qui finit ainsi son existence sur les pavés de la cité. L’horloge de l’église sonna les douze coups de midi et
le bonhomme pressa le pas pour rentrer à son logis.
Les courses rangées, les bouquets de fleurs disposés dans deux petits vases en faïence, il enveloppa le café, l’os acheté pour Filou et la
coupelle dans du papier doré, puis il noua les paquets de plusieurs mètres de ruban dont il fit bouffer les bouts. Satisfait de l’effet, il s’accorda quelques minutes de pause
et se souvint soudain qu’il n’avait pas ouvert la dernière case du calendrier. Cette entorse aux habitudes troubla Abel. Il sortit le carton de son tiroir mais le laissa intact
sur la table du salon.
Après avoir déjeuné, il s’attaqua au mécanisme de la Franc-comtoise, sua sang et eau pour vérifier et huiler tous les rouages, nettoyer le
pendule en prenant de multiples précautions. Les aiguilles une fois réglées à l’heure exacte, il embraya le pendule et le tic-tac de la vieille endormie vint caresser ses
oreilles de son tempo régulier. Ce bruit le ramena des années en arrière lorsque petit enfant il passait de longues veillées auprès de ses grands-parents. Il s’assit dans le
fauteuil et laissa son âme vagabonder dans les souvenirs des moments chaleureux passés auprès d’eux. Il n’y avait pas de nostalgie dans ce retour dans le passé. Les ombres
volatiles des anciens l’entouraient de leur tendresse, de leur joie de le retrouver. Abel fit un somme en leur compagnie bienveillante. Lorsqu’il se réveilla, la nuit avait déjà
jeté son voile sur la cité. Il se sentait heureux et calme. Il pensa alors au calendrier, appela Filou et sacrifia pour une ultime fois au rite de l’ouverture d’une case. Un
papier d’une longueur exceptionnelle s’échappa de la case découpée.
« Nous sommes arrivés au terme du chemin de l’Avent. Il se peut que vous nous ayez prêté des pouvoirs magiques, nous en sommes bien
marris et nous tenons à nous en expliquer… La réalité et l’illusion sont deux ingrédients indispensables à nos vies. Démêler le vrai du faux, le réel du songe est une occupation
de philosophe. Notre but est plus modeste et il tient en bien peu de choses : Il y a en chaque homme un calendrier sommeillant dans son âme dont il est le seul à pouvoir
ouvrir les cases jour après jour jusqu’au terme de son existence. Le calendrier est en vous. Vous avez appris à vous en servir, il ne tient qu’à vous de le faire vivre et de
faire découvrir à ceux qui vous entourent le trésor qu’ils possèdent. Notre Aventure n’est donc pas terminée et nous n’allons certes pas nous quitter. Néanmoins et afin de
préserver votre penchant pour le merveilleux, nous vous encourageons à faire un dernier vœu. Qu’il soit personnel, sincère et motivé et qu’il vous apporte par le soin que vous
prendrez à en faire une réalité, le bonheur que tout homme est en droit d’espérer. S’il échoue, peut-être que les résultats des précédents n’étaient qu’illusion, s’il réussit,
ce que nous espérons, peut-être êtes-vous devenu un homme dans toute la magie du terme ? Votre serviteur fidèle et dévoué. Le Calendrier »
Abel remit le papier dans sa case, referma l’habitacle et posa le calendrier sur le dessus de la cheminée. Le bonheur et la paix se
lisaient sur son visage. Il prépara le souper, juponna la table d’une nappe de dentelle blanche, brodée aux monogrammes de sa mère, sortit les assiettes de porcelaine, les
verres de cristal et l’argenterie. Il prit une douche, se vêtit de bleu marine et de blanc, installa la cage de Myrtille dans la salle à manger et alluma une flambée. Enfin,
vers dix heures du soir, les trois notes annonçant l’arrivée de Louise-Charlotte retentirent à la porte d’entrée.
Elle avait remonté ses cheveux en un épais chignon d’où s’échappaient des mèches argentées et tenait à la main un plateau enveloppé de
cellophane où de tendres Saint-marcellins agrémentés de noix fraîches s’offraient à sa convoitise. Il l’aida à se défaire de son épais manteau et découvrit la
charmante robe de velours myosotis qu’elle avait choisie pour ce jour de fête. Louise-Charlotte était belle à croquer. Emu, le bonhomme lui fit les honneurs de la maison, lui
présenta Myrtille, puis lui proposa une flûte de champagne. Il essayait d’agir avec naturel mais se sentait intimidé, gauche, pour tout dire maladroit. Louise-Charlotte, de son
côté n’était guère plus entreprenante et ce n’est que lorsque le moment vint d’ouvrir les huîtres qu’ils retrouvèrent dans la cuisine la complicité de leurs rencontres
habituelles. Ils parlèrent, rirent, se confièrent, burent quelques bulles dorées et le reste du repas faillit au final se dérouler dans l’office si un Filou exigeant sur les
principes n’avait fait le siège de la table de la salle à manger pour rappeler ses hôtes à de meilleures convenances. A minuit moins dix on en était au fromage. Abel partagea un
Saint-Marcellin en quatre parts égales.
« Puis-je vous offrir Louise-Charlotte ce morceau en gage d’une affection aussi tendre que ce petit
fromage ? »
« Puis-je avant de partager avec vous ce bout de crème qui nous a réunis, vous faire une dernière confidence » répondit
Louise-Charlotte en plissant les yeux de malice.
« Tout ce que vous voudrez… »
« Je ne m’appelle pas Louise-Charlotte, Abel… Mon prénom… j’espère que vous l’aimerez, est Marcelline »
Abel sentit son cœur se gonfler d’un immense bonheur et lorsque la Franc-comtoise entama en même temps que la cloche de l’église
Saint-pierre les douze coups de minuit, c’est les yeux grands ouverts et plongés dans ceux humides de Marcelline qu’il prononça son
vœu.
Dans le doux crépitement du feu dans la cheminée, dans la lueur vacillante des bougies, un chant de Noël s’éleva
plein d’espoir par la magie d’une belle dont l’œil noir de geai couvait avec amour deux êtres unis par un précieux baiser.