Le cliquetis d’une machine à épandre du sable et du sel réveilla tôt Abel en ce samedi matin. Il avait travaillé une partie de la nuit et sa
main droite portait la trace d’une ampoule née du maniement intensif de la scie, des gouges et des ciseaux à bois. Il avait retrouvé dans un vieux jeu de mécano les éléments
nécessaires pour fabriquer des roues adaptées à la taille de l’auto. Petit à petit l’ouvrage prenait forme. Dehors, il faisait nuit et la lumière crue des réverbères jouait de
contrastes saisissants entre l’aveuglante blancheur de la neige et les ombres projetées d’un noir d’ébène. Il se glissa sans bruit jusqu’à la cuisine pour se faire chauffer un
café. L’odeur d’arabica qui s’échappa de la cafetière lui fit regretter de n’être pas déjà aux côtés de Louise-Charlotte au Petit Café.
Le silence dans la demeure, l’obscurité qui régnait dans le reste des pièces, avivait d’une note mélancolique les regrets des temps où la maison bruissait des rires de sa fille et
des notes chantantes de la voix de son épouse. Il s’assit pour boire son café et songea à l’excitation qui gagnait jadis la maisonnée les jours précédant la Noël. Voilà des années
qu’il n’avait pas acheté de sapin, décoré les fenêtres ni même fait un feu de bois dans la cheminée. Depuis que le calendrier était entré dans son existence, toutes ces petites
choses lui manquaient cruellement. Il était temps d’y remédier. Abel se leva, animé d’une motivation nouvelle, mit de l’ordre dans la cuisine, puis descendit à la cave.
Plusieurs cartons annotés de sa main étaient entreposés sur une étagère et des lettres grasses indiquaient le contenu de décorations de fête. Juché sur un escabeau, il tria ceux
qui l’intéressaient. Le tout fut remonté dans le salon avec la prestance d’un jeune homme. La lueur de l’aube pénétrait maintenant dans la pièce et les lumières des lampadaires de
la cité s’éteignirent comme par enchantement. Il choisit avec soin ses habits du jour, supporta sans broncher les vocalises de Myrtille, se rasa à l’ancienne, au savon et au
blaireau. Quand il fut fin prêt, il appela Filou pour ouvrir l’habitacle du chiffre vingt et un.
« Cher lecteur du Calendrier, ce jour le plus court de l’année vous ouvre les portes de l’hiver. Le temps qui s’écoule nous rappelle que
tout est éphémère. Ces heures qui aujourd’hui nous séparent de la fête tant attendue règlent de sa naissance à sa mort le destin des hommes. Encore faut-il que les cloches sonnent
à la même heure pour annoncer la naissance de l’enfant divin et que le cœur des hommes soient remplis à la seconde près de la même ferveur et du même espoir lors du minuit
chrétien. Horlogiquement vôtre. Le calendrier »
Abel ricana et haussa les épaules. Le calendrier sentait vraiment sa fin de dix neuvième siècle. Fabriqué à l’époque du temps moyen de
Greenwich, ses créateurs ne pouvaient se douter des progrès réalisés en plus d’un siècle. Aujourd’hui chacun disposait des moyens de connaître l’heure exacte et vivait sous
l’égide du temps universel. Il regretta en son for intérieur ce vœu si démodé et pour la première fois fut vexé que la consigne ne lui soit pas adressée. Mettre à l’heure les
horloges, quel gaspillage! Il soupira mais se consola vite en pensant qu’il était justement l’heure de partir au marché. Il choisit une écharpe de cachemire en accord avec un
feutre vert wagon, prit une paire de gants fourrés et appela Filou pour l’attacher à la laisse. Sa liste de courses s’était agrémentée de quelques fantaisies propres à la période
et au projet qu’il avait en tête.
La neige avait été déblayée sur la place Saint-Pierre et des congères s’étaient formées le long des trottoirs. L’activité battait son plein
autour des étals où une foule en fièvre remplissait des sacs à provisions au-delà du raisonnable. Abel laissa quelques personnes le dépasser devant le présentoir du volailler et
tarda à se glisser dans la file. Cela lui laissa la possibilité de comparer des yeux les marchandises exposées. Les chapons et les oies alignées côte à côte offraient leur chaire
rosée à la concupiscence des clients. Les prix flambaient sans pour autant décourager les porte-monnaies. Il repéra deux belles cuisses de canard confites et un bloc de foie gras
qui lui parut de bonne taille. Deux maraîchers rivalisaient d’invention et de sens esthétique pour mettre en valeur les légumes et salades les plus diverses. Mesclun, scarole,
endive et batavia d’un côté, feuille de chêne, lolo rosa, trévise et romaine de l’autre. Un peu plus loin c’est le poissonnier qui avait porté son effort sur les huîtres qu’il
faisait déguster aux passants à grand renfort de slogans sur les bienfaits du coquillage. Abel hésita tant le choix était grand puis succomba à l’attrait de deux douzaines de
gravettes du bassin d’Arcachon.
Il déambula en évitant soigneusement de se faire bousculer par la foule, s’arrêta pour admirer un étalage de fruits exotiques, où il acheta après une courte hésitation, des
mangues juteuses, des kiwis, des clémentines corses, des litchis et des corossols. Il jeta un coup d’œil à Louise-Charlotte qui ne savait où donner de la tête et qui préparait des
plateaux de boutons de culotte et autres mignardises aux épices variés. Lorsqu’elle l’aperçut elle écarta les bras en signe d’impuissance et lui lança un « dans une petite
heure demi-heure, c’est possible ? » sur un ton implorant. Abel sourit et opina en lui indiquant d’un doigt la direction de Petit Café. Le report lui laissa le temps de
flâner dans les allées du marché et de retrouver le marchand de marrons et le vendeur de sapins. Un petit épicéa dans un filet en plastique blanc reposait contre le mur d’un
immeuble. Le vendeur s’approcha, l’air avenant.
« Il est petit, mais très rond et c’est le dernier de cette taille. S’il vous intéresse, je vous le fais à douze euros… »
Abel accepta et chargé comme un âne ployant sous son fardeau essaya tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’au Petit Café. Vers onze
heures trente, Louise-Charlotte le rejoignit, le bonnet de travers et les joues rougies par le froid. Il lui compta tous les événements de la semaine en dégustant un Altura du
Mexique. Elle l’écouta les yeux brillants de bonheur. Quand il eut terminé l’exposé des vœux et leurs conséquences, il se cala au dossier de la chaise, le visage soudain
solennel.
« Louise-Charlotte, j’ai une faveur à vous demander… »
Elle lui sourit et le poussa à continuer.
« J’aimerais que vous acceptiez de réveillonner chez moi, mardi soir. Vous allez me trouver fort mal élevé de ne pas vous l’avoir
proposé plus tôt et je comprendrais très bien un refus de votre part… D’ailleurs vous devez avoir d’autres engagements de prévus… »
« Je suis tellement heureuse. Bien sûr, monsieur Beaujour. Puis-je vous faire une confidence ? »
Abel lui sourit et la poussa à continuer.
« Si vous ne me l’aviez pas demandé en premier, je comptais vous inviter chez moi à dîner. Me permettrez-vous d’apporter le
fromage ?»
Ils éclatèrent de rire ensemble et recommandèrent un café. Quand le serveur leur apporta le nectar fumant, les douze coups de la cloche de
l’église résonnèrent jusqu’à l’intérieur de l’estaminet. Abel vérifia sur sa montre et son visage s’éclaira d’un sourire satisfait.
« Trente deux secondes de retard, c’est un vrai scandale ! » dit-il ironiquement.
« Vous permettez Louise-Charlotte, j’ai un vœu à faire… c’est d’une extrême importance… »
Le bonhomme ferma les yeux et fit son souhait. Les yeux clos, il crut sentir des lèvres se poser sur les siennes, mais lorsque ses yeux
se décillèrent Louis-Charlotte était assise à sa place et paraissait ne pas voir bougé.
Il se quittèrent troublés l’un et l’autre, et se serrèrent la main comme un couple d’amis. Abel retourna chez lui, le cœur battant la chamade
et se trompa de clé pour ouvrir la porte de sa demeure. Il déposa le sapin au pied de la cheminée, rangea les provisions dans la cuisine et les huîtres dans un garde-manger à
claire-voie donnant sur la cour extérieure. Il se dévêtit, puis alla s’asseoir dans le salon pour reprendre ses esprits. Son regard s’arrêta sur le cadre posé sur la bibliothèque.
Sa femme et sa fille au pied d’un sapin de Noël lui souriaient. Il crut un instant être devenu fou, se leva et saisit le cadre. Le doute n’était plus possible. La photo était là
et les couleurs n’avaient pas même pali au fil des années. Filou de son côté donnait des signes d’agitation. Le fox explorait la pièce en flairant tous les meubles, poussait de
petits jappements, semblait inquiet. Abel, le cadre à la main, le suivit jusque dans la salle à manger où il vit une feuille de papier posée sur la table. Il la prit et la
lut.
« Je suis dans la région pour quelques jours et je suis passée ce matin te rendre visite. J’aurais dû te prévenir mais cela s’est décidé
très vite. J’ai gardé un trousseau de la maison ce qui m’a permis d’entrer. J’ai pensé que tu étais dans la salle de bains car j’ai cru reconnaître ta voix. En réalité, j’ai du
rêver car je n’ai trouvé qu’un oiseau en cage. Je repars lundi soir et j’aurais aimé te voir. Demain est-ce possible ? Je suis avec Sylvain. Je te laisse mon numéro de
portable au cas où tu serais empêché. Solange PS : Je t’ai rendu la photo de moi et maman »
Par bonheur, Abel n’était pas cardiaque. Il approcha le cadre de son visage et embrassa sa fille sur la photo.