Ce jeudi allait marquer les débuts d’Abel Beaujour dans la carrière de précepteur à domicile.D’Aristote à Zénon d'Elée, de Fénelon à d’Alembert le métier s’enorgueillait d’assez de beaux esprits, de penseurs illustres pour qu’Abel n’ait point à en rougir.
Il songea que ces hommes brillants n’avaient pas tous eu la chance d’avoir des élèves de qualité et que l’abbé Guénée avait bien failli en perdre son latin à tenter d’élever la pensée du
jeune Duc de Berry en son temps. Il avait fait vœu de patience et de sens pédagogique; au calendrier de lui prouver maintenant qu’il méritait sa confiance.
Contrairement au rituel établi depuis douze jours, il décida de commencer sa journée par la sortie matinale de Filou et de remettre à plus tard la découverte du douzième vœu. Le
thermomètre extérieur et de perfides douleurs dans les articulations annonçaient en effet l’arrivée prochaine de la neige. Il ne souhaitait pas devoir promener le chien sous les
bourrasques, risquer de glisser sur la fine pellicule blanche traîtresse, se casser un membre quelques jours avant Noël. Chaudement vêtu, coiffé et ganté, il opta pour un trajet court lui
permettant de faire au mieux quelques achats de nourriture et de laisser suffisamment de temps au petit fox pour dégourdir ses membres et satisfaire à ses besoins naturels. Un tour par la
rue Grande et la place Saint Pierre serait largement suffisant.
Les décorations de Noël accrochées aux lampadaires, les guirlandes lumineuses, les boules multicolores, le faux
givre appliqué à la bombe sur les vitrines des boutiques, les Pères Noëls animés à l’étalage, conféraient aux rues du centre ville un petit air cosy qui lui seyait à merveille. On avait
élevé sur le terre-plein un sapin gigantesque lourdement chargé de faux paquets cadeaux, de nœuds rouges et d’ampoules clignotantes multicolores. Le pub café-tabac Saint-Pierre était en
pleine effervescence. Le patron, un homme râblé, à la face rubiconde et au poil raide, collait une grande banderole sur la vitrine de son établissement. Abel s’approcha pour la lire. On y
annonçait en lettres tricolores que la somme mirobolante d’un million huit soixante cinq mille cent trente euros avait été gagnée au second tirage du loto de la veille.
Les commentaires allaient bon train autour de l’affiche et Abel se mêla aux badauds et aux
habitués du café pour fêter l’événement. L’heureux gagnant ne s’était pas encore manifesté, et les discussions s'animaient pour essayer de deviner son identité. Des paris fusaient de
toutes parts. Les rêves les plus fous s’exprimaient sans retenue. D’un côté les adeptes du « tout claquer » apostrophaient les partisans du « tout placer ». Les uns
évoquaient les largesses dont ils seraient capables, d’autres se gaussaient et se mettaient en tête de la liste des éventuels bénéficiaires de ces dons. Une grande majorité avouait
qu’à l’instar du joueur de grilles, ils éviteraient de se faire connaître. Quelques-uns enfin se voyaient déjà donnant leur démission. Abel s’amusait à l’écoute de ces propos,
partageait l’excitation ambiante et bénéficia d’une tournée générale offerte par le patron. Des cacahouètes circulèrent ainsi que de grosses olives vertes. Le petit blanc sec finit par
faire tourner les têtes. Abel sentit qu’il était temps de prendre congé. Au moment où il quittait le bar, le tenancier goguenard l’interpella familièrement :
« Et toi Abel, t’as pas ta p’tite idée, de qui que ce serait ? »
Abel n’avait pas de petite idée mais il avait fait un vœu quelques jours plutôt et c’était bien plus
important.
« Pas la moindre… Je souhaite pourtant que ce soit quelqu’un qui en ait réellement besoin »
« Pour sûr, que ce serait bien… » conclut fort philosophiquement le patron.
De fins flocons zébraient le ciel plombé d’épais nuages et de vifs coups de vent glacés agitaient les cadeaux
factices de l’arbre de Noël. Abel, pressa le pas, soucieux de rentrer. La décision fut prise au bon moment car lorsqu’il ouvrit la porte de sa maison de lourds et drus flocons de neige
s’abattaient sur la ville.
Il sortit le calendrier de son tiroir et chercha son cutter pour découper le chiffre douze.
« Cher ami… Permettez au Calendrier d’employer ce qualificatif et pardonnez-lui cette soudaine
familiarité. Vous voici à la moitié du chemin qui vous mène aux réjouissances de Noël. Nous sommes comblés par votre soin à ne pas nous décevoir. C’est la raison pour laquelle, nous vous
autorisons exceptionnellement à compléter votre premier vœu. Cette consigne ne se renouvellera pas, hors erreur d’impression de l’un de nos messages. Soyez assuré, cher ami, de notre
entière considération. Le Calendrier. »
Abel avait lu à haute voix et Filou parut avoir compris le sens du message. Il en gémissait de plaisir. Il vint
lécher la main du vieil homme et attendit qu’il ferme les yeux. De fait, Abel avait constaté que depuis trois à quatre jours le chien donnait moins de signes de faiblesses au niveau de
l’arrière-train. Il lui avait administré ses médicaments avec scrupule et en avait conclu que le propriétaire de Filou s’était sans doute montré sur ce point plus négligent. Renforcer
l’ordonnance par un nouveau vœu le remplissait de bonheur. Filou était devenu partie intégrante de sa vie et il ne négligerait rien pour le confort de la bête. C’est donc le sourire aux
lèvres qu’il formula le vœu.
Le déjeuner fut savouré avec le cœur en fête et le Saint-Marcellin partagé comme il se devait en deux parties
égales. La neige ayant cessé de tomber vers quatre heures, Abel pensa qu’il était prudent de se mettre en route afin de récupérer son élève à la sortie de l’école. Il trouva le jeune
Cédric en pleine bagarre de boules de neige dans le préau de l’école. Le gamin ne mit guère d’empressement à le rejoindre, traîna pour ramasser son cartable, retourna trois fois bombarder
un de ses camarades pendant qu’Abel et Filou faisaient les cents pas. Le trajet jusqu’au domicile se fit en silence et la silhouette courbée de l’enfant, la tête rentrée dans les épaules
en disait long sur sa motivation. Loin de s’en inquiéter, l’apprenti précepteur essaya une fois rentré de réchauffer l’ambiance, prépara un bol de chocolat chaud et lui offrit des gâteaux
au chocolat. De son côté, l’adepte de la technique dite « du poids mort » fit durer le plaisir en buvant à petites gorgées jusqu’à ce que le chocolat fut froid, chipota
sur les gâteaux, en réclama de nouveau lorsque Abel l’invita à le rejoindre dans la salle à manger. Il eut également une envie pressante au moment fatidique d’ouvrir son cartable. Au bout
d’une bonne demi-heure de simagrées, il accepta enfin de s’asseoir.
Abel ouvrit le cahier de textes et comprit l’ampleur du désastre. Entre des tâches d’encre et des bavures dignes du test de Rorschach, des lignes
entières au bic rouge, ponctuées de points d’exclamation, de soulignés trois fois en composaient la majeure attraction. Sans l’intervention de la maîtresse, Abel aurait été bien en peine
de prendre connaissance des devoirs en souffrance. Il n’était cependant pas au bout de sa peine. Lorsqu’il réclama le livre de mathématiques pour effectuer les exercices deux, quatre et
cinq de la page vingt-sept, force fut de constater que le manuel manquait à l’appel. Le scénario se répéta pour la leçon d’Histoire. En réalité le cartable de Cédric ne contenait en
dehors du cahier de textes, qu’une trousse tâchée d’encre, un cahier de français aux pages cornées, des photocopies d’exercices pliées en sept, deux mots d’excuses datant d’un mois, une
ardoise effaçable non effacée, un chiffon aux couleurs chamarrées et le reste d’un petit beurre réduit en miettes.
Aux diverses questions d’Abel, le charmant minot répondait invariablement : « J’sais pas.. ». Pendant qu’Abel feuilletait d’un air
perplexe le cahier de français à la recherche d’exercices recopiés, Cédric penché sous la table jouait avec Filou qui lui avait apporté sa balle en caoutchouc.
« Qu’est-ce tu fais ? » Demanda Abel que l’énervement gagnait.
« Je joue avec votre chien… »
« Laisse-le petit. C’est un vieux chien, perclus de rhumatismes et aveugle. Sois gentil, laisse-le en paix » gronda Abel.
« Ben, pour un aveugle, il voit vachement bien votre chien… Allez attrape… »
Cédric lança la balle qui ricocha sur le mur du salon, rebondit et fut rattrapée au vol par un Filou en grande forme. Abel se leva d’un bond et se
précipita sur l’animal. Il lui prit la tête, examina les yeux. Au fond des pupilles de Filou, se reflétait l’image d’un vieil homme au regard d’enfant.