Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
Il ne s’agissait pas du grondement continu d’une avalanche comme j’avais appris à le reconnaître à la fin d’un printemps doux et humide, encore moins du fracas de l’orage qui éclate sur nos cimes avec ses éclairs zébrant un ciel plombé de nuages ventrus des soirées étouffantes de l’été. Non, il s’agissait de coups au son mat qui ne s’accompagnaient, hors l’affolement général de toutes les bêtes à plumes et à poils de la forêt, d’aucun autre signe distinctif. Je vis Lorentz donner des signes de perplexité et d’inquiétude en agitant les moustaches de son museau de belette en tous sens.
Pareillement troublée, La Parisette avait abandonné le tressage d’une nouvelle couverture, et dressée sur la pointe de ses pieds nus, elle tendait l’oreille dans la direction d’où provenait le bruit. Puis soudain l’incertitude céda la place sur son visage à la liesse. Le rose envahit ses joues et je la vis taper des mains et sautiller sur place en criant « chic, chic, chic, ils sont de retour ! ».
J’allai me réjouir avec elle, tout en ignorant la raison d’un tel bonheur lorsqu’une plainte déchirante s’éleva jusqu’à nous, suivie d’un râle affreux et d’un choc terrible qui fit trembler le sol et gémir mes racines. Comment vous expliquer que sans l’aide de mes amis, je venais de comprendre à la seconde même qu’un drame se jouait à quelques lieux de là, un drame qui me concernait de la manière la plus intime et la plus viscérale ? Instinctivement, je levai les yeux au loin vers ma mère dont les branches s’étaient repliées sur son tronc, signe dans notre famille de pinacées, d’un grand état dépressif ou d’une immense mélancolie. Elle me couvait du regard avec tendresse et luttait pour redresser ses branches afin de chasser ma peur. Hélas, je vis également des gouttelettes de résine se former au bout de ses rameaux puis tomber en pluie collante sur les aiguilles fanées qui tapissaient le sol. C’était la première fois que je la voyais pleurer.
Ce fut donc ma propre mère qui m’enseigna la tristesse, un sentiment dont je me serais bien passé.
Partagé entre une sensation de chagrin diffus et l’excitation provoquée par les manifestations d’allégresse de La Parisette, je ne savais plus quoi penser. Ce fut Lorentz qui mit un terme au doute qui m’égarait l’esprit.
D’une voix douce, comme s’il s’adressait à un malade, il m’enseigna ce qui suit : « Vois-tu mon petit, j’ai négligé un point essentiel de ton éducation. Je t’ai entraîné dans l’apprentissage des mathématiques, de la géométrie, de la physique, de la philosophie et j’ai oublié de te parler du monde dans lequel tu vis. Cet univers où tu grandis à vue d’œil n’est pas seulement composé de fleurs, d’oiseaux, d’animaux qui, comme tu as pu le constater, parfois sentent très mauvais, de lutins et lutines qui passent leur existence à jouer ou à se chamailler. Il est aussi peuplé d’êtres qui ont l’apparence de La Parisette mais la dépassent par la taille et parfois par la méchanceté, car ne te leurres pas, La Parisette, n’est pas naturellement méchante, elle manque un peu de jugeotte et sa nature frivole l’entraîne à des jeux stupides dont elle n’imagine pas les conséquences. Ceux dont je te parle sont de vraies machines à penser et à tuer. Leur tête est lourde comme un bloc de granit arraché aux flancs de nos montagnes. Leur cerveau diabolique est capable d’inventer les plus fabuleuses choses mais aussi les plus sinistres. Ils se prennent pour des dieux et n’ont que mépris pour tous ceux qui ne sont pas de leur race. Je vais te donner un exemple : une étrange cécité les prive de la perception du petit peuple des montagnes. Certains d’entre eux à l’esprit plus fin penchent pour son existence mais la grande majorité les poursuivent de leurs sarcasmes, voire de leurs injures et prétendent qu’il s’agit d’une fable, d’un dérèglement de leur entendement. Tu jugeras, mon petit, de leur incroyable prétention à vouloir tout expliquer par la logique et la raison. Ce sont eux que ta mère redoute, à juste titre d’ailleurs, et quoique cela me coûte, je vais t’en donner les raisons. Les coups sourds que tu as entendus tout à l’heure sont l’œuvre de cette engeance. Ces êtres sans scrupule, abattent certains de tes oncles ou de tes tantes. Parmi tes ancêtres, j’en connais un qui a presque trois cents ans! Crois-tu qu’ils vont se prosterner devant ce vénérable, lui apporter des offrandes ou s’asseoir simplement sous ses branches basses pour laisser leurs idées vagabonder au gré de leur imagination ? Non, mon petit, ils sont venus armés de serpes, de haches et de cognées pour lui ôter la vie, le dépecer et le ramener chez eux, découpé en morceaux. Et pourquoi un tel massacre ? Juste pour leur usage égoïste et leur bon plaisir… Ton oncle servira sans doute à construire les charpentes de leurs maisons, son cœur tendre et fin, ils le transformeront en coffres et meubles de rangement, ses branches bien droites, en poteaux ou en perches. Ils s’empareront de sa résine pour fabriquer des onguents, des bonbons contre la toux et le mal de gorge à moins qu’ils ne se servent de son essence pour composer des solvants. Au mieux, il finira dans l’atelier d’un luthier pour devenir violon ou violoncelle, dans l’usine de Nicolas Jacques Conté pour devenir crayon. »
J’étais pétrifié. J’aurais souhaité que Lorentz ne m’en dise pas d’avantage, mais l’Argoulet avait décidé de ne m’épargner aucun détail, et il continua ainsi : « Tes cousins plus frêles, ils en feront de la pâte à papier, des panneaux de fibres ou des emballages et… »
Lorentz marqua une hésitation. Il baissa les yeux et reprit d’une voix étranglée par l’émotion : « et les plus jeunes d’entre eux, choisis pour leur élégance, la belle symétrie de leurs branches, seront coupés pour décorer leurs demeures le soir de Noël.»
Je faillis m’évanouir en écoutant ces dernières paroles. La forêt bascula autour de moi, le visage de Lorentz se dédoubla et cinq Parisette dansèrent en chantonnant « chic, chic, chic, ils sont là ! »
Je sens que vous essayez de chasser mon récit de votre sommeil. Mes mots rencontrent des obstacles imprévus pour vous parvenir. Vous faites un blocage ? Vous avez compris de qui Lorentz parlait ? Arrêtez de repousser mes mots et déverrouillez vos oreilles… la vérité est toujours bonne à entendre, surtout un soir de Noël !
A suivre...
©Alaligne