Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
La cohabitation s’annonçait plutôt difficile mais mon ami Lorentz s’arma d’une patience admirable pour supporter les multiples taquineries, les petits sorts inoffensifs mais tellement agaçants dont la Parisette usait à son encontre. Je ne compte plus le nombre de fois où elle affubla ses pieds délicats de sabots de bouc, son front bombé de cornes de chamois, ses doigts menus de griffes d’ours et les centaines de douches à la bave de limace qu’il endura sans laisser échapper le moindre soupir.
Une telle abnégation, un tel dédain des offenses porta partiellement ses fruits. La Parisette ne trouvant aucun écho à ses provocations, elle finit par se lasser et le laisser en paix. Une guerre où l’un des deux clans refuse de se battre n’excitait plus ma jolie lutine. Il arriva même, certains jours de printemps, que nous jouions à trois au jeu des devinettes dans une ambiance de franche camaraderie. Malheureusement, Lorentz ayant l’esprit le plus aiguisé de nous trois, le jeu souvent tournait court et la lutine décida de l’affubler du sobriquet « Monsieur-je-sais-tout ». Il ne releva pas la formule, se contenta d’hocher la tête en souriant gentiment.
« Dois-je faire semblant de ne pas savoir ? » me questionna-t-il un jour où, baveux et limaceux des pieds à la tête, il venait de gagner une nouvelle partie. « Dois-je mentir pour perdre et la laisser gagner ? ».
Que mon ami, vienne auprès de moi chercher conseil me remplit d’orgueil, sentiment que je n’avais pas encore expérimenté. J’étais, hélas bien trop jeune pour le conseiller et pour être totalement franc leurs différences m’amusaient bien plus qu’elles ne m’irritaient.
J’ai grandi ainsi une année entière entre les jeux de La Parisette et les leçons de choses de l’Argoulet. Pour reprendre une image que vous affectionnez dans vos livres de psychologie et dans vos débats télévisés, j’ai quitté progressivement et en douceur l’unique principe de plaisir pour me frotter à celui de réalité.
Hum ! Je vois les plus jeunes d’entre vous froncer des sourcils dans leur sommeil. Je vais tenter d’être plus clair : je ne passais plus mon temps à jouir sans modération des rayons du soleil, à me gaver d’eau à la moindre ondée, à puiser dans mes racines la nourriture n’importe quand, c’est-à-dire presque tout le temps, mais je commençais à attendre les rayons de soleil pour mieux en sentir la chaleur, à profiter de la pluie pour me désaltérer seulement quand j’avais vraiment soif ; j’avais compris que si je voulais manger tous les jours, il me fallait contrôler ma faim. Cela, mes jeunes amis, ne m’attrista pas un seul instant car je découvris que le plaisir est encore plus intense lorsque l’on ne cède pas immédiatement à ses envies. Pas de quoi être désespéré, bien au contraire !
« Monsieur-je-sais-tout », pardon… Lorentz… comprit vite la transformation qui s’opérait en moi et s’en réjouit ouvertement déclenchant une fois de plus les sarcasmes de La Parisette qui le gratifia d’un second surnom « Monsieur-pisse-vinaigre ».
Il prit la chose comme il avait pris la première… avec le sourire et sans le moindre ressentiment.
Toutes ces chicaneries prirent fin au début de mon second été, lorsque La Parisette reçut la visite de la Tourmentine. Tout d’abord et me fiant à ce que mon amie m’avait raconté sur la diablesse, je crus qu’elles allaient se crêper le chignon. Quelle ne fut pas ma surprise de les voir, bien au contraire se dire des messes basses, ricaner comme de vraies complices, partir bras dessus bras dessous dans le sous-bois en sifflotant et en nous jetant de furtifs regards moqueurs.
Je m’en ouvris auprès de Lorentz qui prit le parti d’en rire et de me signaler que cela nous laisserait plus de temps et surtout plus de calme pour poursuivre mon éducation. Comme beaucoup de personnes attachées au savoir, mon ami Argoulet se concentrait sur la mission qu’il s’était fixée à mon endroit et fermait les yeux devant une évidence toute bête : les deux lutines préparaient un tour à leur manière.
Il profita de ces longs moments de répit pour m’enseigner les bases de l’arithmétique, les propriétés du triangle isocèle, eu égard, m’expliqua-t-il à ma forme géométrique et me récita par cœur les pensées de Montaigne, ce qui occupa beaucoup, beaucoup, de notre temps !
Je compris alors que la devise « Que sais-je ? » du grand philosophe gouvernait à la fois son cœur et son esprit.
Oups ! Je vous sens glisser dans un sommeil profond… Je vais lutter de toutes mes forces et profiter des courants ascendants pour porter jusqu’à vos oreilles la suite de mon histoire. Ce n’est guère le moment de lâcher le fil, les événements vont s’enchaîner inexorablement…
A suivre...
©Alaligne