Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
Blog-notes*
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XVI
- Alors mon doudou ! Comment y lé le gramoune zordi ?
Sans attendre de réponse du perfusé, la plantureuse infirmière réunionnaise saisit à bras le corps le père Matthieu, lui enfonçant la tête
dans sa vertigineuse poitrine, puis s'empara de l'oreiller qui s'était affaissé pour le remettre en place. Elle en tira les coins d'un coup sec pour leur donner l'aspect d'ailes de papillon,
remonta le drap froissé à hauteur de poitrine et l'aplatit d'une large main au profil de battoir, déclenchant un grognement de mécontentement du malade.
Un sourire éclatant aux lèvres, elle recula d'un mètre, considéra avec satisfaction le tableau, repartit à l'assaut en brandissant
un thermomètre qu'elle vint agiter sous le nez du vieux.
- C'est l'heure de prendre la température ! Allez, on se débrouille tout seul ou faut l'aider ?
Le père Matthieu ouvrit un oeil, prit un air bougon, marmonna quelques mots inintelligibles et fit mine de se rendormir.
- Arrêtez de faire z'oreilles cochon ! clama-t-elle d'une voix stridente. On est plus un baba ! Allez, faut soulever son derrière, sinon
tortue y trouve pas son qué !
Joignant le geste à la parole, elle empoigna d'une main le gras de la hanche gauche du bonhomme, le bascula sur le côté, entreprit de relever la chemise de nuit aux armes de
l'Assistance publique pour enfoncer l'appareil entre les fesses du père Matthieu.
Cela suffit pour sortir de sa torpeur le patient qui abatit une main de fer sur le poignet de l'infirmière.
- Mais, vous allez me foutre la paix ! éructa-t-il en se dressant avec une vigueur inattendue sur son céans, faisant dangereusement
valser la sonde le reliant à la perfusion.
- Si vous voulez pas que je vous traite comme un baba, faut le dire doudou ! Mais allez pas ravager votre perfusion pour si peu... Il me
donne pas la tremblade le vieux père, mais ou il prend sa température ou je vais l'amarrer bien costaud et prévenir le docteur.
- Je comprends rien à ce que vous me dites, gronda le père Matthieu. A-t-on idée de parler un tel jargon ? M'amarrer, ça encore je
peux comprendre, mais je suis pas une péniche, nom de Dieu et tant que le père Matthieu sera vivant, ce n'est pas une...
Il s'interrompit à la recherche d'un mot approprié, hésita et abandonna une phrase risquée pour s'emparer du thermomètre qu'il cala
ostensiblement sous son aisselle.
Rendu à de meilleurs sentiments, il lorgna du coin de l'oeil l'infirmière qui disposait sur sa table de chevet les médicaments, guettant un
signe de contrariété sur son visage.
- Vous venez d'où ? Improvisa le vieux sur un ton plus badin.
- De Saint-Pierre, je suis réunionnaise répondit-elle sans daigner le regarder.
- C'est du créole ?
Elle ne répondit pas.
- C'est joli comme dialecte...
A ces mots, elle se tourna franchement vers lui, posa ses mains sur ses hanches et éclata de rire.
- Jargon, dialecte... ! Ayo ! Si ma mère vous entendait, elle vous couperait les oreilles. Le créole, c'est le parler de mes ancêtres et
cela m'amuse d'y revenir de temps en temps. Ca met un peu de soleil dans cet hôpital, pas vrai doudou ?
Le père Matthieu opina du chef et sourit à sa tortionnaire.
- Mais si vous voulez que je parle normalement, je peux le faire aussi ajouta-t-elle en clignant de l'oeil et en abandonnant son accent
chantant. Après tout, cela ne fait que trente ans que je vis en Métropole.
- Non, pas du tout, se récria le père Matthieu. Vous savez, moi aussi je suis un amoureux de la langue, enfin de celle de mon métier. Je
suis, enfin, j'étais marinier...
- Un vrai marinier à Conflans Sainte Honorine ? Je peux pas le croire ! Un vrai marinier sur une vraie péniche ?
- Que je meure sur-le-champ si je mens ! répondit le vieux, une main sur le coeur et l'autre lui tendant le thermomètre.
à suivre......
*BLOG-NOTES est un manuscrit déposé, ayant reçu un numéro d'ISBN mais non encore corrigé et édité. Les amis blogeurs qui auront le courage et la ténacité de lire ce petit suspense jusqu'au bout seront nommément cités sur le livre en dédicace.