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  • : Ecritures à la loupe
  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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Mes romans

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3 novembre 2006 5 03 /11 /novembre /2006 23:00

Blog-notes*

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Crédit photo Bettina

 

I


   Depuis le début de la séance Alex enchaînait les phrases sans reprendre haleine. Sa frénésie à combler l'espace qui nous séparait par une logorrhée incessante s'accompagnait d'un agaçant tressautement de la jambe.


   Lorsqu'il aborda le chapitre familial, ce fut pour énumérer avec moult détails une galerie de portraits vifs en couleurs. Les hommes de sa lignée avaient eu selon lui " des destins exceptionnels ". Ayant commis la funeste erreur de lui laisser penser par une légère mimique que ce sujet m'intéressait, il enclencha la sur-démultipliée et entama la liste des hauts faits parentaux.


  Remontant le temps, sautant d'une branche généalogique à une autre tel un gibbon dans son baobab natal, il acheva son numéro de funambule en emboîtant les derniers pas d'un obscur " arrière-arrière-arrière-grand-oncle " montant à l'échafaud.  Le visage tout juste un peu plus livide que celui du jeune de banlieue qui bronze jour et nuit à l'écran plasma, il mima l'instant fatal, courbant délicatement la tête, le regard fixe, les yeux déjà vitreux.


  Je n'en croyais pas mes oreilles du silence monacal qui régnait enfin dans mon bureau.

 


  A défaut d'aide psychologique, pensai-je alors, il faut que je pousse ce garçon à se trouver un stage dans un théâtre ou dans un cirque.

  


  La pause dura si longtemps que je finis par me demander si je n'étais pas confrontée à une réincarnation de l'ancêtre gent foutre qui, si j'avais l'indulgence d'accorder un peu de crédit à ses propos, aurait trucidé ses parents et accessoirement quelques " railleux " de l'époque pour une sordide histoire d'héritage.

  


  N'ayant pas de dictionnaire d'argot du XVIII° siècle pour vérifier l'exactitude du terme, ni de panier d'osier sous la main pour récupérer la tête du jeune homme, je décidai de mettre un terme à son scénario en le faisant parler sur ses projets d'avenir.


-  Devenir célèbre !  Annonça-t-il d'une voix ayant retrouvé du timbre, de la chaleur et son débit habituel.


Devant mon mutisme et le sourcil dubitatif que par réflexe je venais de courber, il esquissa un sourire et poursuivit :


      -   Je sais, j'ai un peu tendance à vivre dans l'imaginaire, dans les livres, dans les films. Pourtant lorsque je me lance dans des recherches généalogiques, ma seule motivation c'est de reconstituer la réalité. J'ai l'impression de vivre dans une bulle, les gens terre à terre me tapent sur le système, je hais ce qui est monotone... Peu de gens me comprennent, je ne conçois ma vie que comme un combat contre la solitude. Pourtant dès que je suis dans un groupe de copains, je n'ai rien à leur dire et de toute manière, on ne parle pas des mêmes choses... La solitude me pèse, mais les autres me déçoivent en permanence. J'aimerais faire un boulot qui sorte de l'ordinaire!


-    Mais encore ?  Hasardai-je en regrettant immédiatement ces mots tirés d'un divan-télé.


Je veux être mon propre maître, je suis sûr de devenir un jour un réalisateur célèbre ou mieux, Rédacteur en chef de Gala ou d'un news people. Vous imaginez la vie ! Wouah...


Je m'abstins de faire une remarque sur le " mieux " et profitant de l'instant de rêverie dans lequel il venait de plonger, je lui glissai ma suggestion sur le théâtre.


Ouais! le théâtre, fit-il d'une moue dégoûtée... Non pas vraiment, le ciné oui, ça c'est plus mon truc... Les artistes, le show biez... Côtoyer des stars...

 


Ce n'est pas tout à fait dans la ligne de votre formation et si je parlais de théâtre, j'envisageais la chose plutôt sous l'angle d'un hobby, pas d'un métier. Vous avez 22 ans, vous êtes diplômé d'un grande école de commerce et pas n'importe laquelle, bref ce que l'on a coutume d'appeler un parcours scolaire sans faute. Vos lectures, votre culture, votre formidable énergie vous ouvrent de multiples choix d'avenir. Tenez, même cette passion surprenante à votre âge pour la généalogie!

 


- Pourquoi surprenante ? Lança-t-il avec un voile d'animosité dans la voix.


- Parce que...


Je cherchais mes mots... Enfin plutôt des mots contenant un zest de conciliation et permettant de remettre l'entretien sur un axe plus professionnel. Il commençait à m'énerver et décidant que j'avais fait preuve de suffisamment d'écoute et de sympathie, je lui décochai in fine :


Parce que c'est une occupation de vieux !


Et avant qu'il ne rebondisse sur le sujet, j'enchaînai:

- Nous reparlerons de tout cela dans huit jours, Alex. D'ici là j'aurais fait votre étude graphologique et nous pourrons entamer sérieusement notre réflexion sur votre orientation future. Nous avons fait quelques pas en avant aujourd'hui. Des petits pas certes, mais c'est encourageant. Vendredi prochain, même heure, cela vous convient ?


Sans attendre sa réponse, j'ouvris mon agenda et biffai la ligne des 18 heures.
Comme il ne manifestait aucune envie de quitter mon bureau, je mis de l'ordre dans mes papiers, glissai le tout dans un dossier que je rangeai dans le tiroir à glissière des " en cours ", puis me levai, la main franchement tendue vers lui pour lui signifier la fin de l'entretien.


Je peux vous poser une question ? Dit-il, les bras fermement croisés et les fesses vissées sur la chaise qu'il occupait.


Bien sûr, Alex, répondis-je à contrecoeur en me rasseyant


- Excusez-moi de revenir sur un sujet ancien et sur lequel je crois savoir que vous n'aimez pas beaucoup parler.

                                                                                                    à suivre....

*BLOG-NOTES est un manuscrit déposé, ayant reçu un numéro d'ISBN mais non encore corrigé et édité. Les amis bloggeurs qui auront le courage et la ténacité de lire ce petit suspense jusqu'au bout seront nommément cités sur le livre en dédicace.

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18 octobre 2006 3 18 /10 /octobre /2006 22:00

 Je viens de faire publier ce suspense graphologique chez manuscrit.com. C'est avec un mélange de crainte et  de plaisir que je vous laisse découvrir le premier chapitre. Laissez vos commentaires...

CHAPITRE I

    Lundi 12 septembre, 11 heures

             C'était vraiment un jour à chier. Il ne cessait de tomber depuis le lever des nuages, une pluie fine et serrée, d'autant plus détestable qu'elle n'était d'aucune utilité, à la fois trop légère pour détremper le sol durci par la sécheresse des semaines précédentes et suffisamment compacte pour ruisseler à la surface de la terre en emportant vers les égouts tout le compost de l'année précédente.

           Le genre de journée qui donne envie de retourner se coucher bien au chaud avec un thé à la bergamote, de se caler sur une pile d'oreillers douillets, de se brancher le magnétoscope et de se repasser pour la énième fois Pretty Woman, histoire de croire aux contes de fées. Même Washington, mon doux setter Gordon, étalé, pattes croisées devant la porte-fenêtre du bureau semblait las, les oreilles basses, les yeux dans le vague, indifférent aux allées et venues intermittentes de la chatte des voisins qui comme chaque matin qu'il pleuve ou qu'il vente, venait le provoquer derrière les vitres. Indifférent également au cliquetis du clavier de l'ordinateur sur lequel je faisais mes gammes avec trois doigts, le majeur de la main droite, l'index et le majeur de la main gauche, incapable depuis des années de faire preuve de plus de dextérité.

               A 11 heures 20, je n'étais pas particulièrement en avance dans mon travail. Je relisais le contenu de la dernière analyse et je trouvais le style plat, laborieux, à peine plus brillant que le ciel gris cendré qui lâchait son incontinence au-dessus de mon toit. Il fallait terminer, en finir, se rattraper sur la conclusion qui de toute façon serait lue en premier, le reste n'intéressant que le candidat qui dans la grande majorité des cas, n'a pas accès au contenu de l'étude effectuée à son sujet.

            Retour chariot, conclusion: " Se présentant comme un homme d'études, de réflexion, de stratégie, c'est un candidat à la fois perspicace et rigoureux. Ses analyses sont pertinentes, précises et s'il reste dans un registre plutôt froid et technique, c'est pour mieux se positionner en homme de conseil qui assume ses responsabilités en toute conscience. Organisateur et gestionnaire avisé, il sait prendre les mesures qui s'imposent avec calme, sang-froid et fermeté, anticiper tout en gardant son objectif professionnel bien en vue. Dans le poste proposé, il apportera sa vision précise, exigeante ainsi qu'une analyse fine et habile des résultats. Ambitieux, c'est un homme qui a besoin de perspectives, de progresser dans ses responsabilités. Le fond du tempérament un peu réactif mais parfaitement contrôlé, ne devrait pas poser de problème majeur quant à sa capacité à diriger une équipe. Il sait se faire respecter et apprécier au travers d'une autorité basée sur ses compétences. Le potentiel d'évolution est très important."

          Après une dernière lecture, je supprimai le "très" jugé trop subjectif et lié à des paramètres qui pour partie échappaient à mon analyse, lançai l'impression quand le téléphone se mit à sonner.

           - Salut ma belle, je parie que tu es encore en train de clavioter

         Je réprimai une furieuse envie de raccrocher l'écouteur, inspirai une bouffée d'air pour me mettre en apnée, pris un ton neutre, avec juste pour le plaisir une once d'impatience dans la voix.

          - Bonjour Brigitte, tu fais vite s'il te plaît, tu sais que le lundi je suis toujours à la bourre et que j'ai rendez-vous à 14 heures chez Lecat.

           - Lecat! Bien sûr comment pourrais-je oublier que tu travailles pour le plus prestigieux cabinet de recrutement sur la place de Paris. Lecat! Lecat! Mon rêve!

          - Ecoute Brigitte, j'ai dix minutes pour me préparer, avaler un sandwich et sauter dans ma voiture. Alors s'il te plaît dis-moi tout de suite ce que tu me veux ou bien rappelle-moi ce soir après dîner.

          - Ok! Calmos, je vois que tu es toujours aussi speed, bien en fait ma chérie je ne t'appelais pas pour le boulot, enfin pas vraiment, enfin pas tout à fait...

           - Brigitte t'accouche ou je raccroche.

           - Voilà, je viens de rencontrer un type...

           - Oh non! Brigitte je t'en prie, ne commence pas à me raconter ta dernière aventure, je ne me souviens déjà plus du dernier en date et je te jure que je suis vraiment pressée.

            - OK, OK j'abrège, je voulais seulement savoir, parce que tu vois... il vient de m'écrire un mot. Oh si tu savais, ma chérie comme il est beau, intelligent, charmant! Oui, donc, tu ne pourrais pas jeter un coup d’œil sur son écriture, juste un tout petit, tu comprends?

           - Ouais, je comprends que pour calmer tes vapeurs tu me demandes de bosser pour toi. Mais tu sais que je prends très cher pour mes analyses privées et que le temps que tu rassembles tout l'argent pour me régler ma note, ce type si beau, si intelligent, si charmant t'aura plaqué comme une vieille chaussette.

          Silence au bout du fil.

         - Bon je plaisante, excuse-moi, je suis un peu fatiguée en ce moment. C'est d'accord, tu m'envoies la lettre de ta petite merveille, je jette un coup d’œil dessus et je te dis si tu peux mettre du curare dans sa Josacyne, ou bien publier les bans à la mairie du XVIIIième. Ca te va?

         - Tu es aadoorable!! Je savais que je pouvais compter sur toi. Tu sais là vraiment je pense que je suis bien tombée, tu sais il...

         - Non! Brigitte je ne sais rien du tout, je sais seulement qu'à partir de maintenant je suis réellement en retard et que je vais devoir foncer sur la route pour être à l'heure à mon rendez-vous. Alors bisous!

           Je raccrochai doublement furieuse d'avoir d'une part réellement perdu des minutes précieuses pour me préparer mais également pour avoir accepté à la volée de faire un travail assez délicat et finalement de peu d'intérêt puisque tout ce que je pourrais lui dire de son dernier coup de cœur serait trié par elle de façon désinvolte, en ne gardant que le positif pour se conforter dans son hymen naissant.

         Partie dans la chambre à coucher me changer, Washington sur mes talons, je repensai à Brigitte et à ses sempiternelles histoires d’amour à rebondissements. Trois fois mariée, trois fois divorcée, et n'ayant par bonheur, par précaution ou par stérilité jamais engendré, elle continuait à mener une vie chaotique, parsemée de liaisons de courte durée, vite consommées à la façon Mac Do, mais également vite oubliées comme si l'âge et les échecs sentimentaux n'avaient pas d'emprise sur elle.

            La première fois que je l'avais remarquée, c'était sept ans auparavant lors d'un cours à la Société Française de Graphologie où elle suivait en même temps que moi l'enseignement de première année. Toujours tirée à quatre épingles, en tailleurs-jupes onéreux et très chicos, se déclinant semaine après semaine du vert amande au vert bronze, elle arborait une coiffure d'un roux flamboyant pour ne pas dire nettement rouge, couleur à la mode en cet automne si l'on lisait et croyait les magazines féminins.

          Sa capacité à s'adapter aux lois et aux diktats de la mode féminine s'arrêtait là, car son abondante chevelure remontée en chignon façon choucroute des années 60 contrastait avec l'élégance très contemporaine et très affichée de la tenue. Mais ce qui avait réellement retenu mon attention était sa façon à la fois naïve, mais un brin impertinente de poser des questions aux doctes sommités graphologiques venues nous enseigner les rudiments de leur science et surtout sa propension à se lancer dans des apartés qui relevaient d'un langage cru, à la limite parfois de la vulgarité.


Pour voir les critiques parues sur ce roman, cliquez dans "Critiques" dans la colonne de gauche

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17 octobre 2006 2 17 /10 /octobre /2006 22:00

 

Françoise Donaire est une amie psychologue qui vient de publier chez manuscrit.com ce roman passionnant et superbement écrit. N'hésitez pas à laisser vos commentaires...  Je transmettrai

MINO le fantôme

    C'était troublant, rien ne bougeait. Les façades s'alignaient, toutes inhabitées, d'un gris-beige si homogène qu'on aurait juré un décor. Les vitres luisaient à peine, juste assez pour se refléter l'une dans l'autre et s'assombrir mutuellement. Il n'y avait pas un chat, pas un papier par terre, pas un cheveu dans le caniveau, pas un effluve radiophonique, pas une voiture garée, pas un cri d'oiseau, pas l'ombre d'une fourmi œuvrant sur les trottoirs. C'était vide.
    Sous influence, je m'arrêtai devant le numéro 16. La porte bien sûr était fermée, une porte lourde et verte, assez bien entretenue, ma foi. Il y avait à main droite un petit clavier pour taper le code d'ouverture, j'appuyai gaillardement sur le bouton du bas. La porte ne s'ouvrit pas.
    Bêtement, je regardai au loin, d'un côté puis de l'autre, comme si le vide sidéral qui régnait dans la rue pouvait m'inspirer. Il ne m'inspira pas. L'examen du petit clavier n'apporta rien non plus. Il me fallait le code et je ne l'avais pas. Derrière mes yeux, le visage du fantôme se mit à clignoter, manière de dire que le moment était fâcheux et que la situation se présentait mal. Il ne pouvait m'être d'aucune aide, le pauvre, n'ayant pas la moindre expérience des codes-portes.
    J'avisai que la fenêtre de droite, rayée de l'intérieur par un store vénitien, laissait filtrer une vague lumière électrique. Je me haussai et frappai au carreau. Je dus frapper longtemps.
- Oui ? dit un monsieur qui paraissait déjà fatigué.
- Je, j'ai oublié le code.
    Il ouvrit un peu plus le battant. A part la fatigue, son visage n'exprimait absolument rien. Il pouvait avoir dans les cinquante ans. Ou moins.
- Le code, répéta-t-il.
- Oui, le code d'entrée. Je, je n'arrive pas à me le mettre dans la tête.
- Il n'est pas compliqué pourtant. Pas du tout compliqué.
- Oui, euh, ça, je m'en souviens. Mais des chiffres, non.
- Il y a une lettre aussi.
- Oui, je sais.
    Il n'était même pas soupçonneux. Il n'essayait pas de jouer au chat et à la souris. Il ne s'amusait pas non plus, on ne pouvait pas dire ça.
- Essayez de vous souvenir, conseilla-t-il.
    Mais il ne referma pas la fenêtre. Il me regardait essayer, juste pour voir, comme ça.
- La lettre est en deuxième, je lançai.
- Oui. C'est bien ! Continuez.
    Il s'accouda carrément, attentif comme devant sa télé.
- C'est un B. Ou un A.
- Un B ou un A ?
    Je scrutai le ciel.
- Un A.
- Non. Essayez encore.
- Un B, affirmai-je triomphalement.
- Non.
    Je l'examinai soigneusement (il était à cinquante centimètres), je lui trouvai le teint brouillé, la bouche sinueuse, le rasage approximatif. J'en déduisis qu'il était un humain normal, mais ses intentions me semblaient absconses.
- Ecoutez, Monsieur, je vais vous dire : je suis la petite amie de votre voisin du cinquième et je
- Lequel ?
- Monsieur Pradesgurvic, je ne sais pas si vous le connaissez.
- Goran ? Le Serbe ?
- Oui !
    Dans mon for intérieur, dont les remparts avaient sombrement vacillé, je remerciai la Serbie.
    Mon sphinx eut une remarque étourdie.
- Je croyais qu'il n'aimait que les blondes.
    Je pris un masque outragé. Il fallait profiter de la moindre faille.
- Vous pourriez m'épargner ce genre de réflexions, c'est vraiment d'un goût !
    (Généralement ça marche bien.)
- Désolé. Tout à fait désolé, je n'ai pas l'habitude. Euh, ce genre de situation vous comprenez. Le code c'est 1C et trois fois 7.
- Ah oui c'est ça ! je m'écriai.
Une fois la grande porte repoussée derrière moi, je suis restée un peu dans l'obscurité. Je reniflais l'odeur. On sait que chaque maison a son odeur. Evidemment elle est faite de toutes celles des vivants qu'elle abrite mais au-delà de ces écorces d'odeurs qui se recouvrent et s'emberlificotent, il reste un noyau, un centre, qui lui reste inchangé. Le 16 rue de Bellefond avait son odeur, et c'était la même depuis 1919. Endormi ou trop faible encore, mon fantôme ne broncha pas. Mon nerf olfactif, excité comme il convient, fit son travail d'enregistrement. Ensuite j'entrepris de monter l'escalier.

Pour découvrir une critique parue sur ce roman sur le site de manuscrit.com, cliquez dans la colonne de gauche sur la rubrique "critiques"                                

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15 octobre 2006 7 15 /10 /octobre /2006 22:00

Suite et fin du chapitre I

         Ainsi, un soir de longue présentation sur la qualité du trait, l'orateur ayant projeté sur grand écran l'écriture de Serge Gainsbourg pour illustrer l'espèce fuselée, je l'avais entendue marmonner trois chaises à ma gauche: "de toute façon, il n'en à rien à faire, il est crevé et a gagné beaucoup plus d'argent que tout le monde ici réuni et en plus il s'est tapé les plus belles filles de son époque sans avoir recours à vos services". Vu la mine horrifiée de sa voisine, le contexte empesé de l'assistance, je n'avais pu réprimer un fou-rire qui m'attira une remontrance sèche du chargé de cours, mais également le regard complice de l'intéressée.

        La séance s'était terminée au bar du coin, ou en quelques minutes nous avions échangé par le biais d'un tutoiement spontané, nos coordonnées, un bref résumé de nos états civils et la promesse de ne plus nous quitter au moins pendant les cours où je lui demandais par la même occasion ce qu'elle venait  y faire.

         « Te rencontrer par exemple » avait-elle répondu en éclatant d'un rire sonore qui fit se retourner vers notre table les quelques consommateurs présents.

         De fait, son engouement pour la graphologie s'avéra aussi bref que les relations extra-conjugales qu'elle menait à l'époque mais notre amitié s'établit de façon plus durable, sur une sorte de fascination réciproque où son culot et mon scepticisme naturel s'entendaient à merveille pour désacraliser l'inattaquable, renvoyer aux pelotes les à-priori et détourner les faits pour en trouver l'irrésistible ironie.

       Sans l'humour qu'elle déployait à tout propos, je pense que je l'aurai trouvée profondément détestable, superficielle et parfaitement irresponsable. Une gamine de 42 ans, qui refusait de regarder la réalité en face, n'écoutait que son bon plaisir, mais savait également faire preuve de générosité, d'un insatiable appétit de vivre, d'une incroyable insouciance dans une époque plutôt morose, voilà des éléments déterminants qui excitèrent ma curiosité et ma sympathie.

        Perdue dans mes pensées, j'en avais presque oublié le compte à rebours de mon emploi du temps, lorsque Washington secoua comme à son habitude, c'est-à-dire au minimum cinq fois par jour, violemment la tête en tous sens de manière à se débarrasser du filet de bave qui pointait aux commissures de ses lèvres. Je récupérai une partie de ce cadeau très gluant sur la pointe de mon escarpin flambant le baranne havane, ce qui me ramena subitement dans l'état d'énervement et de mauvaise humeur dans lequel j'avais attaqué cette journée.

          Décidément aujourd'hui, l'état du ciel, Brigitte et Washington m'étaient temporairement mais profondément à chier.       

 

   Pour voir les critiques parues sur ce roman, cliquez sur "Critiques" dans la colonne de gauche 

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