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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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Mes romans

histoire

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 09:22

 
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Fin juin, je publiais un article vous narrant les péripéties du tournage d'une vidéo pour la Prévention routière auquel nous avons participé mon tendre époux et moi-même pour rendre service à ma nièce unique et préférée.

De retour de vacances, je découvre la vidéo en ligne sur l'un des sites du client.
Je vous donne à la fin de ce mini-article le lien pour la visionner, mais auparavant voici quelques clés pour mettre en relation ce que j'avais écrit à l'époque et ce que vous allez pouvoir regarder:

La vedette: La maman... dont vous allez apprécier, je l'espère, le jeu sophistiqué et le visage particulièrement expressif.

L'enfant: Beaucoup plus souriant et sage au final au montage que pendant le tournage. Un vrai petit ange sur la vidéo... Dieu, que les mômes sont hypocrites!

Le labrador: Une pensée émue pour ce canidé qui de 8 heures du matin à 17 heures est resté sans pitance, à laper un maigre filet d'eau dans le caniveau et n'a sans doute pas apprécié à sa juste valeur le cachet de figuration que lui a valu sa brillante prestation.

Le mec au labrador: Tout à fait naturel... et aussi imbu de lui-même (il faudra me dire, les filles, si vous pensez qu'il peut se l'autoriser?) sur la vidéo que dans la "real life".

Notre vieille Volkswagen décapotable: Elle est parfaite... Le warning marche à merveille et mes craintes quant aux raccords sur le rétro tour à tour rabattu et relevé par mes soins étaient inutiles...

Alaligne: Epoustouflante de naturel et époustouflée, débrushée, par une bourrasque sur la prise où l'on me voit vers la fin du film pendant trois secondes traverser imper beige ouvert et sweet gonflé par le vent (on dirait que je suis enceinte!!!) le carrefour après une vingtaine de passages. Pour l'anecdote, je signale qu'ils ont gardé au montage une prise où lassée de refaire le même parcours, je ne m'arrête pas au bord du trottoir et traverse sans même jeter un coup d'oeil à droite ou à gauche. Bravo, la Prévention routière!

Mon cher et tendre: Alors là chapeau!! Quel immense acteur et combien la Warner doit se mordre les doigts de ne pas avoir perçu plus tôt ses dons d'interprétation! Impeccable au volant d'une voiture qu'il conduit les deux mains bien à plat sur le volant et quelle mimique expressive lorsqu'il est censé freiner brutalement en voyant surgir le sale gosse masqué par la Volksvagen... Tout simplement génial! Et ce sourire un poil condescendant à l'attention de la jeune écervelée de mère qui laisse son petiot s'avancer sous les roues du bolide... Du Sam Peckinpah... Il manque juste une bulle au-dessus de sa tête pour lire ses pensées. Mon chéri... je t'aime!!!!!!!!

La maquilleuse: Ha! j'allais l'oublier celle-là... Mais j'avais raison... on ne la voit pratiquement que de dos... sur le vélo... Bien fait! Na!


Aux dernières nouvelles, cette vidéo va "circuler" dans les écoles... OK... je ne sais pas ce que vous en pensez et j'attends avec impatience vos commentaires... mais bon, je ne la trouve pas particulièrement "pédagogique" sans les bonnes explications sur la vision des dangers de la route, différents chez l'adulte et chez l'enfant... La bande son est nase et les encarts manquent d'informations précises. Je suppose (?) qu'ils comptent accompagner sa diffusion d'un discours plus élaboré...

Allez, il est grand temps de vous livrer ce petit joyau:


http://www.priorite-vos-enfants.fr/#top


Bonne journée!! ;))



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22 juin 2008 7 22 /06 /juin /2008 10:59



Moteur!... Action!


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Les tribulations d'un tournage à petit budget.

 

Imaginez que votre nièce, unique et préférée, vous appelle pour que vous lui rendiez un petit service : « Tatie, est-ce que toi et tonton vous seriez libres jeudi en huit pour de la figu sur un tournage ? J'ai besoin de figurants et j'ai pensé à vous ... »

Vous compulsez rapidement votre agenda et constatez que votre après-midi est déjà noirci de rendez-vous. « C'est le matin ou l'après-midi, chérie et où ?».

« Le matin, tatie, 8h30, sur Montreuil » Le sourire qui avait fleuri rapidement sur vos lèvres à l'annonce du timing, se voile à la perspective du parcours du combattant motorisé en banlieue parisienneun jour de semaine. Mais, étant donné l'acquiescement bienveillant de l'époux, le ton suppliant de la nièce préférée, sa situation financière et professionnelle précaire, la réponse affirmative fuse de votre bouche avec juste ce qu'il faut d'enthousiasme pour donner le change.

 

Voilà, c'est dit et... c'est là que les choses deviennent plus compliquées !

 

« Tatie, j'aurais besoin aussi de votre voiture » (nous roulons depuis quatorze ans dans un cabriolet qui fleure ses 200 000 bornes mais qui reste présentable)

« Il me faudrait des photos récentes de tonton rapidement pour le producteur et la réalisatrice » (je réalise subitement que les photos récentes de mon cher et tendre, le montrent en maillot de bain avec des palmes d'apnée bleues en guise d'oreilles de lapin... Va falloir que je remonte un peu plus loin dans mes archives photos)

« Tonton a bien un costume clair de demie saison , beige par exemple ? » (Moue dubitative au téléphone... bleu marine peut-être, mais beige ? Et des costards, mon artiste de mari leur préfère depuis des lustres des blousons...)

« Bleu marine, ça irait ? »

« Non, ça passe mal à l'image, gris clair et sans rayures, c'est possible ? » (pas de gris clair...JP, (l'artiste) après vérification n'a qu'un costume récent bleu marine)

« Bon, on trouvera, ne t'inquiète pas, chérie... et moi ? »

« Comme tu veux, tatie, mais des tons un peu éteints » (Ok, va pour les tons éteints... Je sens déjà que je dois passer inaperçue à l'image...)

« Tu sais, tatie, c'est payé ! » (En réalité, je ne m'étais pas même posé la question, mais puisqu'elle semble insister, je demande combien ?)

« 100 euros, la demi-journée » (Qu'est-ce qui me prend de rigoler subitement ? Il y a des tas de gens qui aimeraient gagner 100 euros en quatre heures de boulot... Suis naze...Et pour corser le tout, j'en rajoute et lui demande si la voiture également sera payée ?)

 

Affaire conclue... Le compte à rebours commence...

 

Le jour « j » du tournage est arrivé.

Insupportable sonnerie du réveil-matin à 6h45. Douche, shampoing, brushing avec en toile de fond, les bâillements de mon époux. Il a emprunté une veste à mon frère qui fait deux tailles (en largeur) de plus que lui et un blouson sport beige qu'il aime particulièrement. Plus têtu...

Le café rapidement avalé, nous voilà à bord de la voiture qu'il n'a même pas pris la peine de passer sous les rouleaux et qui arbore de magnifiques traînées de boue sur le flanc droit. La circulation est telle que prévue... figée dans les embouteillages. Un plan Mappy remplace à merveille le GPS que nous n'avons pas. Miracle ! A 8h35 nous trouvons une place de parking à une dizaine de mètres du point de rendez-vous. On repère vite l'équipe qui au fond d'une courette s'agite autour de thermos de café et d'un imbroglio de caméras, appareils de sons, trépieds, rallonges en tous genres. Après avoir signé en double exemplaire les documents blindés en matière de droit à l'image, renonciation à tout droit sur les éventuelles cessions, nous nous acheminons enfin sur le lieu du tournage.

On me demande de garer le cabriolet sur une voie réservée aux vélos, juste à un croisement particulièrement dangereux. (Oui, j'ai oublié de préciser qu'il s'agit d'une vidéo pour la prévention routière). Le producteur (35-40, blouson aviateur et 52 de pointure, croyez-moi, j'ai l'oeil)  me donne un papier à glisser sur le tableau de bord. Il s'agit d'une autorisation signée par la préfecture et  pour m'ôter tout doute dans l'esprit, il me précise, grand seigneur, que si je récolte un PV, la production me remboursera... En réalité ce n'est pas le PV qui m'inquiète, mais bien plutôt, l'endroit où je dois laisser la voiture, car je constate que la rue est étroite, non barrée et que des camionnettes l'empruntent fréquemment. Je commence à craindre un accrochage et reçois les premières insultes des automobilistes qui n'ont pas repéré l'équipe de tournage. Je rabats le rétro droit pour limiter la casse.

 

Enfin, on passe aux choses sérieuses et là, je me permets de vous donner les règles, apprises sur le tas, du parfait figurant :

 

1/ Etre patient et se munir d'une chaise pliante : les plans préparés avec soin par la réalisatrice demandent un (des)  filage préalable. Le temps que l'on règle la caméra, s'inquiète de la luminosité, décide de l'endroit exact du début d'action, de sa fin, que l'on donne les consignes aux assistants munis de gilets réfléchissants pour bloquer la circulation de manière temporaire, vous regrettez d'avoir quitté si tôt votre lit douillet. Une heure et une dizaine de filages plus tard (où la réa tient le rôle principal) on appelle « l'actrice » pour recommencer le tout à zéro. Vous commencez à avoir des fourmis dans les pieds et cherchez compulsivement un endroit où vous asseoir sans ruiner vos vêtements, les deux fauteuils pliants de la production étant déjà occupés.

 

2/ Ne pas rire suite à un incident : Un filage, c'est fait justement pour éviter ce genre de problème. Alors quand l'actrice se tord le pied sur des pavés disjoints et que dans les cinq secondes suivantes, un machiniste, l'appareil réfléchissant la lumière à bout de bras, s'étale de tout son long sur la chaussée en reculant, gardez une attitude digne et compatissante, sous peine de perdre le peu de crédit que votre statut de figurant vous confère.

 

3/ Savoir à qui vous adressez la parole : Un tournage, cela attire des curieux, des amis mais aussi une flopée de personnes dont la tenue vestimentaire peut suggérer qu'elles appartiennent au milieu du cinéma certes...mais pas toujours... Règle N°1 : Sur un tournage à petit budget, on fait bosser la famille et les amis... Donc évitez de porter des jugements de valeur et gardez à l'esprit que la vedette est sans doute ( ?) la petite amie du producteur. Règle N°2 : Repérer autant que faire se peut, la présence du client. En l'occurrence, là, ils étaient venus à trois et une observation attentive des chaussures vous permet de les distinguer des autres « Converse » élimées de l'équipe. Règle N°3 : Dépister celui ou celle qui prend les décisions. Beaucoup moins simple qu'il n'y paraît et que le bon sens suggère. Un bon contact avec le décisionnaire peut avoir des répercutions sur la longueur et la qualité de votre présence à l'image.

 

4/ Ne jamais s'étonner : Quand on interrompt une prise de vue  parce que la caméra vient de rendre l'âme et qu'un assistant enfourche sa moto pour aller en chercher une autre à perpette, garder une mine concentrée et évitez de bailler. Quand on amène un enfant de cinq ans jouer une scène, ne pas lever les yeux au ciel en se demandant qui va craquer le premier de la réalisatrice ou de l'acteur en herbe.

 

5/ Ne pas poser de question idiote : Lorsque le temps est changeant, qu'un soleil de plomb alterne avec des nuages quand on a pris tant de soin à mesurer la lumière et lorsque vous signalez entre deux prises de vue un problème de raccord ( rétro du cabriolet tour à tour relevé et rabattu par mes soins amoureux) évitez de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. On vous répondra qu'étant donné le montage final cela n'aura aucune importance et que l'on n'y verra que du feu.

 

6/ Baisser d'un cran son ego : Lorsque la maquilleuse, promue subitement second rôle, vient vous narguer en insistant sur le faite « qu'elle au moins ne fait pas de la figuration », lui sourire gentiment et réclamer son aide pour éliminer les traces brillantes sur votre front et votre nez. Il vous sera toujours temps de ricaner bêtement en constatant qu'elle apparaît de dos sur la version définitive.

 

7/ Ne pas croire ce que l'on vous a promis et garder son portable à portée de main: En tant que figurant, vous n'avez pas accès au découpage des scènes. Donc, si on vous a promis de tourner en matinée, ne soyez pas étonné vers midi de ne pas avoir encore parcouru une trentaine de fois les vingt mètres d'asphalte que l'on vous a attribués pour votre apparition inoubliable dans le scénario. Il est encore temps de téléphoner aux deux clients que vous deviez rencontrer dans l'après-midi pour les décommander en inventant une excuse. Evitez à ce moment là de raisonner en calculette et de vous appesantir sur le manque à gagner. Vous n'avez qu'une parole pour votre adorable nièce, n'est-ce pas ?

 

8/ Prendre soin du confort de ses pieds : C'est clair, la station debout cinq heures d'affilée, à piétiner sur place met à l'épreuve vos petons. Il faut prévoir une paire de charentaises ou de Scholl Fitness massage de préférence aux escarpins.

 

J'ai sans doute omis une bonne dizaine de conseils supplémentaires mais n'oubliez surtout pas une chose, la seule qui soit au final importante :

Faire de la figuration, c'est un moment d'intense bonheur !!!


;)... Alaligne 

 

 

 

 

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23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 13:03

  

 

Raser les murs
   

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Les nerfs tendus, elle descendit de la voiture en ajustant la mini robe de coton dont les bretelles trop lâches découvraient des épaules hâlées par le soleil de juillet ainsi que le galbe d'une poitrine épanouie par une récente maternité. Elle claqua la portière avec violence comme si ce geste à lui seul pouvait communiquer à l'homme qui l'accompagnait toute la colère et le ressentiment qu'elle lui vouait à cet instant.

Lui, ne sourcilla pas. Il verrouilla les portes de la berline, contourna la calandre et vint la rejoindre sur le trottoir de sa démarche nonchalante. Il souriait et elle n'arrivait pas à savoir si ce sourire portait la marque d'une quelconque condescendance ou d'un encouragement amical. Il souriait si souvent et dans de telles circonstances différentes.  « Tu es très belle » lui glissa-t-il dans l'oreille en lui passant le bras autour de la taille. Elle, elle aurait voulu être particulièrement laide, voire hideuse ce jour là. Mais elle s'était maquillée avec soin, sans excès, s'était épilée à la cire d'abeille, avait enduit son corps d'une crème adoucissante légèrement parfumée qui irisait son corps souple et musclé de minuscules paillettes dorées. Pourquoi avait-elle accepté ?

Elle jeta un coup d'œil dans la rue et nota avec soulagement qu'en cet après-midi d'été les passants étaient rares et que la ville paraissait engourdie dans une chaleur visqueuse. Pourtant, elle se sentait épiée, convoitée, dévorée par des centaines d'yeux concupiscents qui derrière des persiennes à demi-closes observaient chacun de ses mouvements, détaillaient chaque repli secret de son corps.

Raser les murs... Nue, elle était nue, pensait-elle et ce n'était pas le léger frottement de la cotonnade sur son corps qui lui prouvait le contraire. Un sentiment de honte et de rage mêlées lui souleva le cœur. Il était trop tard, elle n'avait plus le choix. Trop tard vraiment ? Le petit sac de paille qui pendait en bandoulière contenait suffisamment d'argent pour héler un taxi et prendre la fuite, retourner d'où elle venait.

Trop tard ? Par rapport au « oui » qu'elle avait fini par répondre du bout des lèvres après avoir subi un harcèlement affectif pendant de longs mois. Il n'est jamais trop tard pensa-t-elle en retardant son pas,  en s'arrêtant pour renouer le lacet de cuir rouge qui glissait le long de sa cheville.

Trop tard ? Parce qu'au fond d'elle-même, elle se sentait coupable d'avoir prêté une oreille d'abord distraite aux fantasmes de son compagnon. C'était donc cela... Au final, c'est parce qu'elle se sentait coupable qu'elle  avait plus ou moins mollement dit « non, pas question », puis de guerre lasse fini par accepter. Une porte cochère, là-bas à quelques dizaine de mètres masquait à peine la silhouette d'un homme qui lorsque son regard se posa sur lui, recula d'un pas dans l'embrasure.

On la regardait... raser les murs... Peut-être même le voyeur, cachait-il un appareil photo et allait-il capter sa détresse en un cliché obscène qui animerait ses soirées solitaires. Des larmes lui montèrent aux yeux. Son compagnon, sentant sa faiblesse, resserra son étreinte autour de sa taille et se voulut rassurant. « Tu n'as rien à craindre, personne ne te forcera » murmura-t-il. Elle rejeta la tête en arrière d'un mouvement crâne. « Encore heureux ! » gronda-t-elle.  « On est presque arrivés, veux-tu que nous arrêtions là ? On retourne à la maison si tu ne le sens pas ». Il avait attendu le dernier moment pour lui proposer ce qu'elle souhaitait de plus cher.

Elle le toisa du regard et crut sentir en lui une hésitation véritable. Elle lui saisit la main : elle était moite de sueur. Elle pressa la paume un peu plus fort. Un étrange sentiment de force et de domination venait de chasser les larmes. Elle repéra la porte surmontée d'une anodine enseigne et lorsqu'ils se trouvèrent à sa hauteur, elle fixa l'œil de la caméra qui couvrait l'entrée avec un air de défi et ce fut elle qui appuya sur la sonnette.

 

 

 

 

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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 12:16



La grande prairie

Contes et nouvelles



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La nouvelle provoqua un florilège de sourires sur les visages des 6ième C.
          
Madame Solal était souffrante et les deux heures de mathématiques de la matinée étaient remplacées par deux heures d’étude. Seule, Corinne esquissa une moue de déception. Elle avait confié à son amie Sylvie qu’elle avait passé le week-end à travailler des exercices avec le soutien de son grand frère et qu’elle avait compté sur ce cours pour remonter la moyenne lamentable de ses notes en la matière. Sylvie, pour la consoler, sortit de son cartable trois paquets de carensacs multicolores. Les bonbons dragéifiés circulèrent de mains en mains, firent le tour de la classe et trente deux bouches enfantines se mirent à suçoter les petits bâtonnets de réglisse. Un souffle de liberté flottait dans la pièce. L’intermède fut de courte durée car l’entrée de « peau de vache », la surveillante la plus détestée du lycée coupa court au bien-être général. Les têtes se figèrent et les bras se croisèrent.
 
-         Vous avez deux heures devant vous pour vous avancer dans votre travail. Sortez vos cahiers de textes et profitez de ce temps libre pour préparer ou réviser vos cours. Je ne veux pas entendre le moindre bruit, pas le moindre bavardage, et si vous devez aller aux toilettes, c’est l’une après l’autre. Vous êtes en étude, pas en cours de récréation. Le message est bien compris, mesdemoiselles ?
    
Un vague murmure d’acquiescement sourdit de quelques lèvres et les têtes plongèrent dans les cartables pour en sortir l’attirail du parfait lycéen.
Corinne, après avoir soulagé le sien de son contenu, fit tomber volontairement un cahier entre elle et Sylvie, puis la tête penchée sur le pupitre de bois, tout en feignant de peiner à le ramasser, elle interrogea à voix basse son amie :
      
-         Tu vas faire quoi, toi ?
      
Sylvie ouvrit son cahier de textes à la page du vendredi et pointa l’énoncé de la rédaction à rendre ce jour là : Décrivez votre animal favori. Corinne cilla pour signifier qu’elle avait compris. Elle ouvrirent deux grands cahiers de brouillon à petits carreaux et Corinne écrivit en gros caractères sur le sien : « Quel animal, tu prends ? »
   
Son amie haussa les épaules et fronça les sourcils en signe d’interrogation. Corinne entreprit alors de mâchonner le bout déjà aux trois quart entamé d’un crayon noir et laissa son regard flotter jusqu’au plafond beigeasse de la salle de classe. Des frimousses de chats, des trognes de chiens peuplèrent son esprit mais le choix lui sembla par trop banal. Elle se concentra d’avantage et soudain la couverture d’un livre offert par sa tante le jour de ses dix ans ne quitta plus son esprit. Il s’agissait d’un livre de photos et de textes tirés d’un documentaire animalier de Walt Disney qui avait rencontré le succès dans les cinémas quelques années plus tôt. La couverture représentait un chien de prairie à l’affût au bord de son terrier. L’animal dressé, toutes moustaches frémissantes, servait de vigie à la colonie et semblait prêt à pousser son cri d’alerte au moindre danger. Bientôt Corinne se souvint de toutes les photos du livre, des longues étendues de prairies sauvages et des mœurs attendrissantes de ces sympathiques rongeurs. Elle cessa de mâchonner son crayon et agitée d’une frénésie d’idées écrivit d’un trait : "Sur son tertre, le regard porté sur les courtes herbes jaunies de son territoire, veille le chien de prairie…"
  
Le reste du récit vint d’un seul jet, sans les perpétuelles hésitations que lui valaient les précédents exercices rédactionnels si bien que lorsque les deux heures d’études se terminèrent, c’est le cœur léger et avec le sentiment de n’avoir pas vu le temps passer qu’elle tendit son brouillon à Sylvie. Tandis que le brouhaha des cartables que l’on remplissait, des chaises que l’on repoussait, envahissait la salle de classe, l’amie de Corinne dévorait le texte, écarquillait des yeux de plus en plus grands et lorsqu’elle eut englouti la dernière phrase c’est avec un sourire d’admiration qu’elle rendit à son auteur sa rédaction.
   
-         Ho ! c’est vraiment super… Où vas-tu chercher tout cela ?
  
Corinne lui expliqua la source de son inspiration et lui promit dans la foulée de lui prêter le livre.
   
Deux semaines passèrent, puis vint enfin le jour de la correction des copies.
Mademoiselle Blanchardon était une femme corpulente, aux traits lourds et aux cheveux d’un blanc jauni remontés en un chignon sans apprêts. Elle assurait les cours de latin et de français avec l’autorité sèche, la froideur calculée que sa nature hautaine lui prédestinait. Elle avait réglé dès le début de l’année le problème des places en prenant l’ordre alphabétique des élèves pour leur attribuer un siège, le pupitre à gauche de la première rangée étant destiné aux premiers patronymes. Au bout d’un mois, habituée à repérer ses élèves, le système s’affina d’une sélection liée aux résultats scolaires. Au final, le premier rang se garnit des meilleures et le dernier des nulles. Corinne et Sylvie occupaient des pupitres de rang médian.
      
Ce jour là, elle sortit de son cabas de cuir noir, l’épais tas de copies avec la lenteur exaspérante qu’elle prenait à faire monter l’anxiété parmi les jeunes filles. Elle considéra longuement d’un œil inexpressif les trente deux paires d’yeux qui guettaient le moindre de ses gestes. Certaines se tortillaient sur leur siège en proie à une gêne intense, d’autres baissaient la tête et priaient en silence pour s’en sortir avec une note moyenne.
     
Enfin, dans un silence chargé d’angoisse, sa voix monocorde s’éleva dans la classe.
   
-         Bien ! Enfin, lorsque je dis bien, il s’agit d’un euphémisme. Le sujet qui aurait dû enflammer les esprits n’a récolté que de piètres salmigondis ineptes. Le niveau des copies est le reflet exact du niveau de vos pauvres cervelles : niveau zéro !
        
Le chiffre fit frémir l’assemblée et chacune s’imagina en train de donner à signer à des parents en colère, une copie barrée en rouge du chiffre fatidique. Des regards apeurés s’échangèrent entre les travées.
La voix glaciale reprit son petit jeu de torture:
 
-         Sept copies ont la moyenne et plus. A ce compte là, le passage en cinquième est largement compromis pour les deux tiers de la classe et les pupitres du premier rang vont reculer d’un cran. Venons-en à vos exploits littéraires : 18…
        
Sa main reposait sur la copie et empêchait les élèves de repérer le nom ou de reconnaître l’écriture. Elle attendit quelques secondes supplémentaires, puis, fit jaillir la copie du tas et la brandit en direction de Corinne.
       
-         Corinne Jurfaud. Vous féliciterez vos parents !
      
Les joues de Corinne s’empourprèrent, le sang monta en vagues chaudes et pressées aux tempes. Elle dut s’appuyer au rebord du pupitre pour se lever de sa chaise.
    
-         Mes parents, mademoiselle ?
    
-         Oui, vos parents. Vous n’allez pas me faire croire que vous êtes l’auteur de ce texte, j’espère !
        
-         Mais si, c’est elle ! elle l’a écrit en étude, je l’ai lu ce jour là.
     
La phrase était sortie de la bouche de Sylvie comme un cri de révolte. Debout derrière son pupitre, elle défiait de son mètre trente la professeur, avec l’énergie des damnés.
La copie retomba sur le tas et un sourire vicieux barra le visage de Mademoiselle Blanchardon.
   
-         Le cinq de votre copie s’accompagnera pour cette brillante sortie, mademoiselle, d’un zéro de conduite et d’une place de choix au dernier rang.
        
Corinne jeta un regard désespéré vers son amie qui déjà ramassait ses affaires, les yeux noyés de larmes. Un sentiment inconnu se mêla à la colère qui faisait alors trembler ses membres. Ce sentiment portait un nom : la haine. Oui, il s’agissait de cela : la haine.
La haine face à l’injustice mais surtout la haine de l’adulte qui n’était plus et ne serait plus jamais, l’être toujours respecté et aimé de son enfance candide. Le regard qu’elle adressa à son professeur de français en allant chercher sa copie était dénué d’ambiguïté. La bataille de prunelles tourna court, l’enseignante ayant compris son erreur. La punition infligée à Corinne fut cruelle : elle occupa le reste de l’année le pupitre au premier rang face à celui de son bourreau. De fidèles chiens de prairie veillèrent sur elle jusqu’à son passage en cinquième. 
 
 
  




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5 février 2008 2 05 /02 /février /2008 09:35



La fille en rose

Contes et nouvelles



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L’estomac encore barbouillé du grand bol café au lait que sa mère s’obstinait à lui faire avaler au petit déjeuner, Sylvie ouvrit son cartable et en vérifia une dernière fois le contenu.
       
Latin, mathématiques, français pour ce lundi matin du 8 janvier 1962. L’examen confirma la présence des manuels recouverts d’un épais papier bleu marine et étiquetés comme des pots de confiture, le lourd dictionnaire Gaffiot, les cahiers, la rédaction composée la veille, la trousse et le carnet de texte. Seule manquait à l’appel, la blouse réglementaire où son nom et sa classe, 6ième C, avaient été brodées au point de chaînette par sa grand-mère, la veille de la rentrée scolaire. Elle ouvrit l’armoire de sa chambre et fouilla dans ses affaires. Une blouse rose et une blouse bleue reposaient sur le dessus d’une pile de chemisiers, propres et pliées avec soin. Elle prit celle du dessus et la glissa prestement dans son cartable entre le manuel de français et le Gaffiot.
       
La tonalité grave de la voix de son père, résonna dans le couloir :
        
-         Sylvie, dépêche-toi, il est huit heures moins vingt, tu vas finir par être en retard ! Je t’accompagne jusqu’au métro, mais je pars maintenant… Tu es prête ?
     
Elle rassura son père d’une voix fluette. Leurs rapports restaient distants. L’homme était expert comptable et travaillait dans un cabinet du huitième arrondissement. Il ramenait du travail le week-end à la maison et le maniement des chiffres, l’examen des bilans, constituaient sa seule et unique occupation. Sa fille ne lui connaissait d’autre hobby que le pianotage sur une calculette dont le ruban de papier créait d’innombrables volutes sur le tapis du salon. Il ne sortait la tête de ses colonnes de chiffres que pour demander d’une voix lasse et voilée par ses quarante gitanes sans filtre, s’il était l’heure de passer à table. Recluse dans sa chambre, elle passait ses samedis après-midi à écouter en sourdine, sur son tourne-disque Teppaz, le 45 tours d’Hugues Aufray qu’elle avait acheté en économisant sur son argent de poche. La chanson l’emportait inévitablement, au gré de la voilure d’un trois-mâts, doubler les feux de Saint Malo et voguer vers San Francisco.
         
Elle avait, sur la planisphère punaisée au mur de sa chambre, tracé à la craie rose l’itinéraire de Santiano et rêvait de longues heures, mollement allongée sur le couvre-lit de satinette, d’être Margot attendant le retour de son marin prodige. Ces excursions imaginaires remplaçaient les régulières virées dans la forêt de Fontainebleau que sa meilleure copine de classe, Corinne, prenait un malin plaisir à lui narrer le lundi en cours de récréation.
        
-         Sylvie… je suis parti…
-         J’arrive papa…
          
Elle le rejoignit sur le palier de l’appartement, tendit la joue à sa mère qui d’un geste expert lui remonta son cache-col sur le nez et rabattit son bonnet au ras des sourcils. En passant devant la loge de la concierge, son père salua d’un « Bonjour Madame Monnier » les fenêtres à petits carreaux de la loge. La fillette s’étonnait toujours de ce rituel qui consistait à souhaiter une bonne journée à une porte. Ses parents avaient beau lui expliquer, qu’il s’agissait d’un moyen fort civil de justifier ainsi de sa présence ou de son absence à la gardienne de l’immeuble, l’incongruité du protocole ne cessait de la questionner.
           
Les deux cent mètres qui séparaient l’entrée de l’immeuble de la bouche de métro furent parcourus dans un silence habituel, le père allongeant le pas comme s’il entendait déjà résonner à ses oreilles le grincement de la rame. En haut des marches, il adressa un sobre signe d’adieu à sa fille et les yeux rivés sur l’escalier bougonna un bref : «Ne traîne pas, tu vas finir par être en retard».
          
Sylvie l’observa dévaler l’escalier quatre à quatre et laissa se figer le sourire qu’elle avait esquissé pour lui dire au revoir. Les réverbères nimbaient d’une lueur jaunâtre la silhouette massive de la mairie du 15ième arrondissement. La pendule sur le fronton entretenait une habituelle avance de cinq minutes sur l’heure officielle et Sylvie dut se rendre à l’évidence : son père avait pour une fois raison. En retard, elle risquait fort de l’être. Cette pensée raviva les aigreurs du café au lait et un début de nausée lui chavira le cœur. La perspective d’être « collée » fut l’aiguillon qui lui donna des ailes. Elle serra les dents, prit son cartable dans les bras et courut tout le long de la Place Adolphe Cherioux, bifurqua à angle droit dans la rue Blomet, slaloma entre les voitures et ne reprit son souffle qu’une fois engagée dans la rue Maublanc. Un point de côté venait de remplacer la nausée et la griffure du vent hivernale transperçait les rustiques collants de laine, censés la protéger du froid. Elle essuya les larmes qui s’étaient formées au coin de chaque œil du revers de la main et reprit sa course effrénée en direction du lycée.
            
Lorsque les murs rébarbatifs de Camille Sée apparurent au delà du faîte dénudé des platanes du square Saint Lambert, une panique l’envahit soudain et elle sentit ses jambes se dérober sous elle. De quelle couleur devait être la blouse ? Chaque semaine, la couleur de la blouse réglementaire changeait. Rose, puis bleue, bleue puis rose… Il fallait vraiment être crétine pour ne plus se souvenir de la couleur de la semaine passée. Elle essaya d’imaginer son amie Corinne en cours de dessin le vendredi précédent. Mais les images se superposaient dans sa tête, et Corinne apparaissait successivement un fusain à la main dans une blouse bleue, puis un pinceau de poils de martre glissé sur l’oreille dans une blouse rose. Plus elle faisait d’efforts, se concentrait pour stabiliser l’image, moins elle arrivait à se faire une idée précise… Rose ou bleue ? 
       
Enfin, la grande rotonde de l’entrée du Lycée se profila à une dizaine de mètres. Des retardataires, écharpes au vent, bonnets de travers et couettes dressées, couraient pour éviter le moment fatal où la pionne du jour sortirait son carnet pour relever les noms de celles mettant un pied à l’intérieur de l’établissement après la première sonnerie. Sylvie sortit de la poche de son caban, sa carte d’élève et piqua le plus grand sprint de sa vie. Essoufflée, les pommettes rougies par la course, elle brandit la carte au nez de la pionne puis s’engouffra dans l’escalier qui conduisait aux vestiaires du sous-sol tandis que la sonnerie retentissait. L’habituel piaillement des lundis de retrouvailles ne suffit pas à la rassurer. Ce qu’elle risquait de découvrir en poussant la porte du vestiaire des sixièmes, lui donna des envies de lâcheté. Si par miracle elle avait pu tomber en syncope, ou voir une colonie de pustules s’étaler en plaques répugnantes sur son visage, ou bien encore se mettre à perdre ses cheveux par poignées pour être évacuée à grand renfort d’hommes en blouse blanche vers l’hôpital le plus proche, elle se serait sentie sauvée. Des blouses blanches, voilà la solution à son problème. Il fallait avoir l’esprit tordu pour imposer du rose puis du bleu dans un établissement qui ne comptait aucun garçon. Quelle intendante avait poussé le vice à mélanger ainsi les couleurs ?
         
-         Mesdemoiselles, on se dépêche, c’est l’heure !
        
Une surveillante venait d’apparaître au bout du couloir, son sifflet à la main. Elle repéra Sylvie qui hésitait devant la porte du vestiaire.
     
-         Allons, petite, va vite te changer, si non, tu ne sera pas dans la cour pour l’appel.
           
Voyant que l’élève restait la main figée sur la poignée de la porte, elle s’approcha et réitéra un conseil qui s’était mué en ordre.
         
La fillette lui lança un regard désespéré, cherchant une quelconque trace de bienveillance dans les pupilles de celle qui se tenait maintenant face à elle.
            
-         Vous êtes sourde ma parole ! J’ai dit… on va se changer…
       
D’un geste brusque, elle repoussa le bras de Sylvie et ouvrit en grand la porte du vestiaire. Toutes les petites campanules d’un lundi « pair » cessèrent de jacasser au même instant. Escortée par la surveillante qui avait fleuré le côté louche de son comportement, Sylvie gagna la patère où son nom avait été inscrit en grosses lettres capitales sur un papier collant. Lentement, elle ôta ses lourds vêtements d’hiver puis sortit du cartable la blouse réglementaire. Les yeux braqués sur elle s’écarquillèrent et les ricanements qui fusèrent ne purent couvrir le hurlement :
       
-         Grand Dieu, mais vous êtes folle ! Quelle horreur !
       
C’est ainsi que lorsque la seconde sonnerie du Lycée retentit, on vit une blouse rose, mouillée de gouttes salées, fendre un océan bleu sous les embruns glacés.
 


Alaligne





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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 15:42



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(26)  Où le calendrier livre son secret


 
  
Le grand jour était enfin arrivé. Les doutes, les hésitations s’étaient dissipés dans l’esprit d’Abel qui ne tendait que vers un seul objectif : faire de cette journée une parfaite réussite. Pour l’atteindre, il se leva tôt et récapitula sur une feuille de papier les courses manquantes et l’organisation de son emploi du temps avec le soin maniaque qu’il prenait pour les tâches importantes. La maison ayant fait l’objet d’un passage au peigne fin deux jours auparavant, un coup d’aspirateur suffirait à la maintenir en état. En revanche, l’argenterie nécessitait une inspection et la décoration des pièces, en particulier la salle à manger, laissait à désirer. Quelques bouquets de fleurs seraient du plus bel effet ainsi qu’un Poinsettia aux feuilles carmin au coin de l’âtre. Des bougies dans de petits photophores illumineraient la table et des bûches de chêne sec alimenteraient la flambée. Il avait décidé également de remettre en état de marche l’horloge franc-comtoise au caisson polychrome qu’il avait hérité de ses parents. Le souper du réveillon quoique simple réclamait aussi toute son attention. Il ajouta sur sa liste quelques menus cadeaux pour les animaux, mais lorsqu’il s’interrogea sur les goûts de Louise-Charlotte, il fut bien incapable de trouver une idée originale. En dehors des ravissants bonnets qu’elle arborait sur les marchés, la seule faiblesse qu’il lui connaissait était un penchant pour les excellents cafés. Il nota donc de se rendre au Petit Café afin de convaincre son propriétaire de lui céder une livre de l’un de ses crus d’exception. Il relut la liste et conclut qu’il n’avait rien oublié. Filou l’attendait déjà devant la porte, son nouveau collier à pattes d’ours autour du cou.
        
Ils s’engagèrent dans la rue des cordeliers où de nombreux passants s’agglutinaient devant les vitrines décorées à la recherche d’idées de cadeaux de dernière minute. Abel commença ses achats chez le boucher Lepetit afin de gâter le fox en ce jour de fête, puis il s’arrêta à la boulangerie pour faire l’emplette de petits pavés au seigle et aux noix, de truffes au chocolat et d’un pain de Noël aux épices et aux fruits. Il s’arrêta ensuite au Petit Café et rencontra accoudé au bar son ami Maître Barbot. Les deux hommes commandèrent un Maragogype du Nicaragua. La richesse des saveurs et des arômes de cette fève douce et enivrante conquit sur-le-champ Abel. Louise-Charlotte, il en était sûr, aimerait une telle délicatesse. Il réussit à convaincre le cafetier de lui vendre un paquet d’une demi-livre et reçut en prime un petit pot de confiture de pastèque qui aux dires du commerçant exaltait le velouté du breuvage. Maître Barbot lui conta en prenant les précautions d’usage, les derniers éléments du dossier de la protégée du vieil homme. L’affaire paraissait bien engagée et Abel se félicita d’avoir fait confiance à l’avocat. Ils se quittèrent en se donnant rendez-vous après les fêtes pour discuter ensemble de la suite à donner au dossier.   
 
Il fit un détour par le square Paul Démère pour laisser Filou retrouver le plaisir des ses anciennes promenades en compagnie de son jeune maître. Le visage du poète, nimbé d’une lumière argentée souriait à un moineau venu lire le poème qu’il tenait à la main. Sur le banc qui avait valu à Abel tant d’émotions, un couple d’adolescents échangeait des baisers gourmands. Il tourna pudiquement la tête pour ne pas les gêner. Ils poursuivirent ensuite par la rue des Grelots jusqu’à la boutique de mademoiselle Rose. La vitrine regorgeait d’étoiles de Noël, ces superbes Poinsettia, mis en valeur par un dégradé allant du rouge grenat au plus tendre des roses. La jeune femme le voyant perplexe devant l’abondance du choix lui fit signe d’entrer tout autant pour l’abriter du froid que pour le conseiller. Elle lui proposa une plante d’un rouge sang de bœuf qui ravit l’œil d’Abel, puis elle lui confectionna deux petits bouquets de table avec des tulipes blanches, de la camomille et des branches de sapin. Sur les étagères, Abel repéra des coupes de terre cuite émaillée et songea que l’une d’elle ferait un superbe bassin pour les ablutions de Myrtille. Lourdement chargé, mais le cœur léger Abel prit le chemin du retour. En route, il croisa Cédric et sa mère, venus comme lui chercher à la librairie du papier cadeau et des rubans multicolores. Le gamin sauta au cou d’Abel écrasant au passage une feuille de l’étoile de Noël qui finit ainsi son existence sur les pavés de la cité. L’horloge de l’église sonna les douze coups de midi et le bonhomme pressa le pas pour rentrer à son logis. 
        
Les courses rangées, les bouquets de fleurs disposés dans deux petits vases en faïence, il enveloppa le café, l’os acheté pour Filou et la coupelle dans du papier doré, puis il noua les paquets de plusieurs mètres de ruban dont il fit bouffer les bouts. Satisfait de l’effet, il s’accorda quelques minutes de pause et se souvint soudain qu’il n’avait pas ouvert la dernière case du calendrier. Cette entorse aux habitudes troubla Abel. Il sortit le carton de son tiroir mais le laissa intact sur la table du salon. 
       
Après avoir déjeuné, il s’attaqua au mécanisme de la Franc-comtoise, sua sang et eau pour vérifier et huiler tous les rouages, nettoyer le pendule en prenant de multiples précautions. Les aiguilles une fois réglées à l’heure exacte, il embraya le pendule et le tic-tac de la vieille endormie vint caresser ses oreilles de son tempo régulier. Ce bruit le ramena des années en arrière lorsque petit enfant il passait de longues veillées auprès de ses grands-parents. Il s’assit dans le fauteuil et laissa son âme vagabonder dans les souvenirs des moments chaleureux passés auprès d’eux. Il n’y avait pas de nostalgie dans ce retour dans le passé. Les ombres volatiles des anciens l’entouraient de leur tendresse, de leur joie de le retrouver. Abel fit un somme en leur compagnie bienveillante. Lorsqu’il se réveilla, la nuit avait déjà jeté son voile sur la cité. Il se sentait heureux et calme. Il pensa alors au calendrier, appela Filou et sacrifia pour une ultime fois au rite de l’ouverture d’une case. Un papier d’une longueur exceptionnelle s’échappa de la case découpée. 
      
« Nous sommes arrivés au terme du chemin de l’Avent. Il se peut que vous nous ayez prêté des pouvoirs magiques, nous en sommes bien marris et nous tenons à nous en expliquer… La réalité et l’illusion sont deux ingrédients indispensables à nos vies. Démêler le vrai du faux, le réel du songe est une occupation de philosophe. Notre but est plus modeste et il tient en bien peu de choses : Il y a en chaque homme un calendrier sommeillant dans son âme dont il est le seul à pouvoir ouvrir les cases jour après jour jusqu’au terme de son existence. Le calendrier est en vous. Vous avez appris à vous en servir, il ne tient qu’à vous de le faire vivre et de faire découvrir à ceux qui vous entourent le trésor qu’ils possèdent. Notre Aventure n’est donc pas terminée et nous n’allons certes pas nous quitter. Néanmoins et afin de préserver votre penchant pour le merveilleux, nous vous encourageons à faire un dernier vœu. Qu’il soit personnel, sincère et motivé et qu’il vous apporte par le soin que vous prendrez à en faire une réalité, le bonheur que tout homme est en droit d’espérer. S’il échoue, peut-être que les résultats des précédents n’étaient qu’illusion, s’il réussit, ce que nous espérons, peut-être êtes-vous devenu un homme dans toute la magie du terme ? Votre serviteur fidèle et dévoué. Le Calendrier » 
         
Abel remit le papier dans sa case, referma l’habitacle et posa le calendrier sur le dessus de la cheminée. Le bonheur et la paix se lisaient sur son visage. Il prépara le souper, juponna la table d’une nappe de dentelle blanche, brodée aux monogrammes de sa mère, sortit les assiettes de porcelaine, les verres de cristal et l’argenterie. Il prit une douche, se vêtit de bleu marine et de blanc, installa la cage de Myrtille dans la salle à manger et alluma une flambée. Enfin, vers dix heures du soir, les trois notes annonçant l’arrivée de Louise-Charlotte retentirent à la porte d’entrée.
          
Elle avait remonté ses cheveux en un épais chignon d’où s’échappaient des mèches argentées et tenait à la main un plateau enveloppé de cellophane où de tendres Saint-marcellins agrémentés de noix fraîches s’offraient à sa convoitise. Il l’aida à se défaire de son épais manteau et découvrit la charmante robe de velours myosotis qu’elle avait choisie pour ce jour de fête. Louise-Charlotte était belle à croquer. Emu, le bonhomme lui fit les honneurs de la maison, lui présenta Myrtille, puis lui proposa une flûte de champagne. Il essayait d’agir avec naturel mais se sentait intimidé, gauche, pour tout dire maladroit. Louise-Charlotte, de son côté n’était guère plus entreprenante et ce n’est que lorsque le moment vint d’ouvrir les huîtres qu’ils retrouvèrent dans la cuisine la complicité de leurs rencontres habituelles. Ils parlèrent, rirent, se confièrent, burent quelques bulles dorées et le reste du repas faillit au final se dérouler dans l’office si un Filou exigeant sur les principes n’avait fait le siège de la table de la salle à manger pour rappeler ses hôtes à de meilleures convenances. A minuit moins dix on en était au fromage. Abel partagea un Saint-Marcellin en quatre parts égales.
      
« Puis-je vous offrir Louise-Charlotte ce morceau en gage d’une affection aussi tendre que ce petit fromage ? » 
      
« Puis-je avant de partager avec vous ce bout de crème qui nous a réunis, vous faire une dernière confidence » répondit Louise-Charlotte en plissant les yeux de malice.
     
« Tout ce que vous voudrez… »
      
« Je ne m’appelle pas Louise-Charlotte, Abel… Mon prénom… j’espère que vous l’aimerez, est Marcelline » 
     
Abel sentit son cœur se gonfler d’un immense bonheur et lorsque la Franc-comtoise entama en même temps que la cloche de l’église Saint-pierre les douze coups de minuit, c’est les yeux grands ouverts et plongés dans ceux humides de Marcelline qu’il prononça son vœu.
        
Dans le doux crépitement du feu dans la cheminée, dans la lueur vacillante des bougies, un chant de Noël s’éleva plein d’espoir par la magie d’une belle dont l’œil noir de geai couvait avec amour deux êtres unis par un précieux baiser.   
 
  
  
           

                                                                                FIN



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15 décembre 2007 6 15 /12 /décembre /2007 16:22



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(25)  Où l'on s'aperçoit que le rouge est synonyme d'amour


 
 
Sa fille et son petit-fils étaient partis sur la promesse de revenir bientôt. La séparation avait mouillé les yeux de chacun et le petit mot que Sylvain avait glissé dans l’oreille de son grand-père au moment de lui dire adieu avait chamboulé le cœur d’Abel. Il les avait regardés tous les deux partir la main dans la main jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent au bout de la rue. Dans la soirée, il avait attaqué le second billot de sapin et sculpté une nouvelle voiture en suivant attentivement les dessins de Sylvain. Vers quatre heures du matin, le jouet ressemblait à s’y méprendre à une coccinelle aux formes épurées. Il restait encore du travail pour poncer la calandre, fixer les roues de l’auto, des détails importants qu’il laisserait à Cédric. Il remonta dans sa chambre pour se reposer.
     
L’excitation de la veille et le travail acharné de la nuit l’empêchèrent de trouver le sommeil. Il se leva plusieurs fois, erra dans la maison ne sachant quoi faire pour apaiser les battements de son cœur, l’étrange angoisse qui lui nouait la gorge. Tout autour de lui semblait irréel. La paisible atmosphère qui avait régné des années dans sa demeure était chargée d’une intensité électrique, d’un mystère dont il n’arrivait pas à discerner le positif du négatif. Il aurait pu se réjouir d’avoir pendant vingt deux jours suivi à la lettre les consignes du calendrier et vu son existence se remplir de pensées et d’actions qui lui faisaient défaut d’ordinaire. S’en réjouir seulement. Or sa satisfaction, au fil d’une nuit amorçant son déclin, était battue en brèche par du ressentiment et du doute.
        
L’aventure était sur le point de se terminer et sans l’apport journalier du calendrier, il craignait de retomber dans l’ennui, la routine et l’indifférence. Oui, il lui en voulait d’avoir secoué la douce torpeur dans laquelle les joies et les peines avaient la saveur du médiocre. Le bout de carton ne l’avait pas fait rêver pour le rendre à une réalité dont la banalité aujourd’hui lui donnait la nausée. Et il ne se sentait ni la force de caractère, ni l’énergie physique de poursuivre seul le chemin tracé par les bouts de papier. Il en voulait au calendrier, il s’en voulait plus encore. Des papillons de nuit voletaient dans sa tête, agitaient des idées noires, répandaient dans leur sillage des effluves nauséabonds. L’inquiétude le maintint éveillé jusqu’au petit matin. Enfin, il sombra dans un sommeil vide de songes et n’en sortit que par l’entremise d’un coup de langue râpeux de Filou sur le dos de sa main. La lumière qui filtrait des double-rideaux était dépourvue de toute ambiguïté : la matinée était largement entamée.
 
Il quitta le lit avec l’impression de ne pas avoir dormi une seule seconde, alla directement se réchauffer un double café et prépara machinalement la gamelle du chien. Le petit fox avait assez de jugeote pour comprendre que le ferment du mal qui rongeait son nouveau maître exigeait une conduite irréprochable. Il se fit discret et attendit sans manifester d’impatience que son repas fut prêt. Il dut donner le mot à Myrtille qui se contenta d’entonner mezzo voce le premier couplet du cantique de Moreau pendant la douche d’Abel.
        
La discrétion inhabituelle des animaux finit par payer. Abel sortit de son humeur désagréable et concentra son attention sur les tâches de la journée. On sonna bientôt à la porte et le facteur remit à Abel un paquet enveloppé dans un papier épais décoré d’une ribambelle de feuilles d’érable. Le bonhomme en profita pour lui donner ses étrennes et sacrifier à la coutume des vœux de bonnes fêtes. Les timbres et le cachet de la poste étaient sans équivoque, le paquet venait du Natashquan. Il appela Filou, lui lut à haute voix la lettre de son maître, lui montra le collier et la nouvelle laisse aux empreintes d’ours blanc puis cacha derrière le sapin le cadeau enrubanné que contenait le colis. La mauvaise humeur dissipée, il décida qu’il était grand temps de s’occuper du calendrier. Abel découpa au cutter l’habitacle vingt trois avec la précision d’un orfèvre.
       
«Le Calendrier est ému de voir le soin que vous prenez de lui. La belle complicité qui nous lie restera un de nos plus beaux souvenirs. Pour que la fête à venir soit une parfaite réussite nous vous demandons de soulager une âme du fardeau qui l’empêche de reposer en paix. Nos disparus ont besoin eux aussi de jouir du merveilleux de la Noël. Certains errent dans l’immensité des cieux et s’inquiètent pour vous. Apaisez l’inquiétude de l’un d’entre eux. Tendrement vôtre, le Calendrier »
        
Pour la première fois Abel sut sans hésiter à qui adresser son vœu. Il s’habilla chaudement d’un pantalon de velours côtelé, enfila un tricot de laine épais et chaussa ses mi-bottes fourrées. Il sortit un panier en osier du débarras dans lequel il rangea une raclette, une grosse éponge de ménage, deux torchons usagés et une peau de chamois. Il alla dans la cuisine, ouvrit la fenêtre pour prendre le cotonéaster. Une seconde pousse se profilait à l’opposé de la première. Il essuya doucement les feuilles perlées de rosée et cala la plante dans le fond du panier. En prévision de la route qui serait longue, il prépara deux sandwichs jambon beurre, l’un pour lui et l’autre pour le petit fox. Une dernière inspection l’assura qu’il n’avait rien oublié. Ils partirent d’un pas mesuré vers les confins de la cité.
  
Au terme d’une heure de marche régulière, les grilles du cimetière se profilèrent dans la brume légère. Ils empruntèrent la porte de côté qui grinça comme pour avertir les gisants de la venue d’un visiteur. Abel se faufila dans les allées et repéra la pierre tombale à son rectangle sobre de marbre incarnat. C’était madame Beaujour qui avait exigé cette couleur, le noir et le gris faisant selon elle trop chagrin. Il débarrassa la tombe de deux pots gelés d’anciens chrysanthèmes et à l’aide de la raclette et de l’éponge nettoya la surface de la pierre. Une lumière blanche baignait de sa clarté givrée les mausolées de granit, adoucissait l’éclat criard de fleurs en plastique. Chaque centimètre carré fut poli à la peau de chamois.
        
Quand le tombeau eut retrouvé sa brillance, il sortit le cotonéaster du panier et le plaça en évidence au mitant de la stèle. L’intimité du moment ne fut pas même troublée par des corbeaux perchés sur le faîte d’un cyprès. Abel s’assit sur le bord de la plaque de marbre, sortit les deux en-cas du panier et casse-croûta avec son compagnon, tout en racontant par le menu détail à sa femme, l’histoire du calendrier. Il n’oublia aucune des péripéties de l’Avent et lui décrit avec des mots choisis et tendres ses rencontres avec la crémière. Le soleil avait déjà amorcé sa chute vers l’occident lorsque Abel prit le chemin du retour. Au moment de quitter le cimetière, il jeta un dernier regard vers la tombe. Le cotonéaster trônant sur la tombe parut porter des grappes de fruits d’un rouge étincelant. Etait-ce le reflet du marbre sur les branches ou l’éclosion de multiples boutons ? Il envoya un baiser en direction de sa femme puis lui murmura un mot d’amour.
          
Il trouva sur le seuil de sa demeure Cédric et sa mère qui l’attendaient depuis cinq bonnes minutes. Il s’excusa du retard puis leur ouvrit la porte. De fait, le gamin avait tancé sa mère pour être là de bonne heure et avait craint devant la porte close qu’Abel ne l’ait oublié. La maman de Cédric confia à l’apprenti précepteur que depuis le lever du jour, son fils n’avait parlé que de leur rendez-vous et du cadeau en préparation pour son jeune frère. Elle avait eu des difficultés à le faire patienter et s’émerveillait de son enthousiasme et de son empressement. Tout en parlant, elle caressait la tête de Cédric qui la portait bien droite, bien levée, bien fière. Elle les quitta à regret sur la promesse d’être de retour dans une heure ce qui déclencha les supplications du petit pour allonger le temps de la séance. On trancha sur une heure et demie.
       
Rendu à son rôle d’éducateur, le vieil homme prépara le goûter puis ensemble ils se rendirent au sous-sol où la petite voiture les attendait. Il enseigna au gamin le maniement de la râpe, l’initia aux subtilités du papier de verre. Ils terminèrent l’assemblage des roues et leur fixation aux tiges de métal qu’Abel avait coupées aux dimensions de l’auto. Un dernier ponçage à la feuille abrasive donna au jouet la douceur la plus exquise. Cédric tenait dans sa main l’auto et la couvait des yeux comme le plus beau des trésors. Abel ouvrit un pot de peinture rouge et sortit d’un tiroir deux pinceaux. En quelques coups bien appliqués la première couche fut posée. Pendant que la peinture séchait, il montra à l’enfant la Vivastella et lui raconta d’où lui était venue l’idée d’en sculpter une dans le bois. Le minot écarquilla les yeux, se passionna pour l’histoire. Devant tant d’intérêt, Abel eut une idée :
  
« Cela te dirait-il après les fêtes de Noël et à condition que tes parents soient d’accord, de venir rendre une petite visite à René, l’as des mécaniciens ? Il n’a pas son pareil pour réparer un moteur et je suis sûr qu’il sera très heureux de t’apprendre les ficelles du métier »
        
Le gamin sauta au cou du bonhomme qui surpris par l’effusion faillit trébucher et n’eut la jambe sauve qu’en s’agrippant à l’étau fixé à l’établi. Dans la précipitation, le pot de peinture se renversa éclaboussant dans sa chute les pieds du bonhomme.
          
« Vous êtes le plus gentil des pères Noël, tonton Abel » lui bavouilla Cédric dans le creux de l’oreille.
       
Deux enfants, un petit et un grand, sentirent des liens éternels se tisser dans leurs cœurs au même instant.
  
 
  
  
 
           

à suivre.... 


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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 18:28



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(24)  Où le don est naturel et inné


 
Une frénésie de nettoyage s’empara d’Abel dès le lever du jour. Il balaya, épousseta, aspira, lava comme jamais. Myrtille eut également droit à une baignade qui à elle seule justifia un quart d’heure de remise en état de la salle de bains. Filou quant à lui, échappa de justesse à un shampoing en allant se réfugier sous le lit de la chambre. Les meubles embaumaient la cire d’abeille, les miroirs reflétaient le moindre détail et le cadre en argent rutilait de mille feux. Abel délivra le sapin de son filet puis le fixa sur un pied en fonte. Il sortit des cartons quelques boules, étoiles et guirlandes qu’il disposa au gré de sa fantaisie.
   
En milieu de matinée, il s’accorda une pause et se fit chauffer un café. Il n’avait pu obtenir de sa fille qu’elle vienne avec Sylvain partager son repas du midi. En revanche, elle avait précisé qu’elle pourrait être chez lui vers quinze heures et rester jusqu’à l’heure du dîner. Cela lui laissait encore du temps pour vérifier chaque recoin des pièces, traquer d’invisibles moutons sous les meubles, aérer la demeure puis promener le fox. Le ciel était dégagé mais la température voisinant le zéro maintenait en l’état la carapace de neige sur les toits et sur la chaussée. Le cotonéaster fut rentré, débarrassé des flocons accumulés sur ses branches. Il constata avec satisfaction que le bourgeon avait supporté la rigueur des derniers jours.
    
Le bonhomme avait tant remué, tant transpiré depuis des heures qu’il dut convenir que la seule chose sale dans cette maison, c’était bien lui. Il prit une douche rapide accompagné dans sa toilette par une marseillaise entrecoupée de coups de sonnette. Un léger nuage de vétiver vint parfaire le tout et coupa court aux élans patriotiques du mainate. Il s’habilla comme un dimanche: un costume beige, une chemise blanche, cravate de soie grège et pochette assortie. Le sentiment d’être arrivé à un moment crucial de sa vie, de ne pas avoir le droit de commettre une erreur fut sans aucun doute à l’origine du soin qu’il prit à cirer une paire de botte à semelles de crêpe. Abel était ainsi fait : les choses les plus importantes passaient par le souci de multiples détails. Une dernière inspection le rassura : les choses et les êtres étaient présentables.
 
Le calendrier fut épousseté au plumeau et la case vingt-deux ouverte.
 
« Que l’inspiration soit avec vous ! Notre grand Voltaire se plaisait à écrire que le bonheur est souvent la seule chose qu'on puisse donner sans l' avoir et que c'est en le donnant qu’on l’acquiert. Nous espérons que le petit bout de chemin que nous parcourons ensemble vous en aura convaincu. Puisque nous parlons de dons, vous n’ignorez point que certaines personnes en ont de naturels. Les hasards de la vie ne leur permettent pas toujours de les exprimer. Nous souhaiterions que votre œil avisé sache en reconnaître un et que votre vœu sincère et motivé l’autorise à fleurir. Donnant-donnant. Le Calendrier »
     
Abel pensa aussitôt aux dons de Myrtille qui s’épanouissaient dans l’ambiance tropicale de la douche matinale. La belle était suffisamment dotée, inutile de la pourrir. Il réfléchit à tous les passe-temps de ses amis et songea que certains avaient bien du talent. De là à parler de don, il y avait un fossé délicat à franchir. Il chercha ainsi sans succès de longues minutes. Filou assis devant la porte commença à aboyer, provoquant l’écho de sa fidèle imitatrice. L’appel de la balade résonnait dans toute la maisonnée. Abel rendit les armes, enfila un pardessus, noua une écharpe de laine et déclara avec un accent gaullien :  « Je vous ai compris ! »  Lorsqu’il ferma la porte, il discerna nettement la voix du Général entonner à tue-tête « Je vous ai compris ! »
 
Comme Abel se rappelait très exactement les goûts de sa fille, il fit halte chez le pâtissier pour acheter deux douzaines de macarons aux tendres saveurs d’amande ainsi qu’une demi-livre de langue de chats. Il hésita devant de superbes brioches de Noël aux fruits confits et aux raisins, faillit partir sans en choisir puis craqua pour la plus petite. Les passants, peu nombreux, marchaient en évitant de petites nappes de glace qui s’étaient formées dans le courant de la nuit. La ville était toute entière plongée dans un état où l’engourdissement se mêlait à l’excitation des fêtes prochaines. Les visages étaient lourds de sommeil et les yeux étincelaient. Abel salua quelques connaissances et Filou eu même l’honneur de pouvoir renifler à son aise la coquette bichonne de madame la mercière. Chacun y allait de ses souhaits de bonnes fêtes et de ses sourires parfois un peu niais. Abel se plia avec naturel à ce petit jeu des civilités. Le soleil perça les nuages et ses rayons baignèrent la place Saint Pierre d’une lumière dorée. Les flèches rutilantes de l’horloge de l’église l’avertirent qu’il était temps de rentrer.
   
Il mangea sans excès en pensant aux gâteaux achetés à l’occasion de la visite de sa fille mais s’autorisa un deuxième verre d’un bordeaux qui avait le don naturel de le détendre. Les heures qui le séparaient des retrouvailles lui semblèrent les plus longues de sa vie. Il eut beau se plonger dans un recueil des poèmes de Démère, son ouie toujours aux aguets guettait le moindre bruit dans la rue, de pas au seuil de sa maison. Il lui fut impossible de se concentrer. A quinze heures, il ne tenait plus en place, passait d’une fenêtre à une autre, vérifiait son nœud de cravate, replaçait pour la dixième fois assiettes et tasses sur la table de la salle à manger.
  
Le supplice perdura encore vingt minutes. Enfin, il entendit des éclats de voix derrière la porte suivis des trois notes de la sonnette. Un accusé de réception résonna dans la salle de bains. Il se précipita dans l’entrée oubliant de vérifier au passage son image dans le miroir. Lorsqu’il ouvrit la porte, il eut un choc: Solange, avec l’âge, était devenue le reflet de sa mère à quarante ans et Sylvain avait le visage de ses dix ans. Un silence lourd pesa un court instant sur l’émotion des retrouvailles. Abel le rompit en les engageant à rentrer :
 
« Ne restez pas là les enfants, vous allez attraper froid… »
    
Sylvain, le premier, s’essuya consciencieusement les pieds sur le paillasson de l’entrée et tendit ses lèvres vers la joue de son grand-père. Solange eut droit à un baiser apaisant. La gêne se dissipa peu à peu et la maison se remplit de bruits de conversations où les rires fusaient entre les dialogues et les confidences. On parla beaucoup des animaux, mais Abel mentit sur l’origine de leur présence. Il craignait de parler du calendrier et de perdre la confiance de sa fille. Solange était volubile mais mentit sur la véritable raison de sa visite. Elle parla du père de Sylvain, mais omit l’essentiel. Pouvaient-ils en si peu de temps ouvrir leurs cœurs ? Pouvaient-ils risquer de briser le fil tenu de complicité qui recousait en cet instant les blessures anciennes ? Ils ne s’en sentaient ni l’un ni l’autre le courage. Sans le savoir tous les deux pensaient en même temps qu’il était encore trop tôt pour tout dire.
     
Seul, Sylvain, tel un enfant de son âge parlait, riait et jouait avec naturel. Il se prit de passion pour Filou et s’extasia sur Myrtille. La pureté de son regard et la fraîcheur de son rire lavaient la maison de tous les restes poussiéreux des souvenirs accumulés. Par sa simple présence, l’atmosphère devenait limpide, légère et fruitée. Abel lui proposa de jeter un coup d’œil à la petite voiture en bois qu’il avait pratiquement terminé. L’enfant accepta avec joie. Ils descendirent tous les trois dans la cave et le vieil homme lui fit découvrir la Vivastella miniature, lui expliqua en détail à qui elle était destinée. Sylvain observa le jouet sous toutes les coutures, la fit rouler sur l’établi en hochant la tête d’un air approbateur, puis son regard se voila et ses sourcils se froncèrent.
       
« Elle est très belle… très belle, presque trop belle… » jugea-t-il d’un ton d’expert
 
« Pourquoi, trop belle ? »interrogea Abel
      
« En réalité grand-père, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un jouet. C’est une auto que l’on aime regarder mais avec laquelle on n'a pas envie de jouer, cela dit, sans vouloir vous vexer »
 
Abel fut surpris par la remarque de son petit-fils. Surpris et déçu à la fois.
 
« Tu peux t’expliquer un peu plus ? » Insista Abel.
 
« Vous m’avez dit que vous l’avez fabriquée pour le jeune frère d’un garçon de sept ans, et quel âge a-t-il ce frère ? »
  
« Je pense dans les trois ans.. je n’en suis pas sûr à cent pour cent, mais ce serait logique »
 
« Alors, je maintiens grand-père… cette superbe auto n’est pas faite pour lui »
       
« Et qu’as-tu d’autre  à me proposer? » Rétorqua Abel piqué au vif.
    
« J’ai peut-être une idée… Vous permettez que j’aille chercher mon carnet dans le sac ? »
   
Abel acquiesça tout en jetant à sa fille un regard étonné.
 
« Ce n’est rien papa, laisse-le faire, j’ai l’habitude » lui confia-t-elle un sourire amusé aux lèvres.
 
Sylvain fut bientôt de retour avec un carnet de croquis et un crayon à la mine taillée. Il ouvrit le carnet à une page blanche et sous les yeux ébahis du bonhomme se mit à dessiner. Les croquis s’enchaînaient les uns derrière les autres. La main était ferme et le tracé aussi. De face, de profil et de dos, la silhouette d’un engin ressemblant à une coccinelle au museau arrondi remplit une page, puis deux, puis une troisième. Il revint sur un détail et ajouta des ombres portées. Quand il eut fini, il tendit le carnet à son grand-père :
        
« Elle est peut-être encore trop ronde, mais je crois qu’elle tient bien dans la main et ne risque pas de se casser… »
  
Abel feuilleta les pages du carnet. Des paysages, des chats, des portraits de sa mère, des esquisses de bonhommes, des têtes de gamins faisant des grimaces, des fleurs et des objets de toutes sortes s’étalaient, se chevauchaient en un désordre vivant mais toujours esthétique.  En dehors de quelques maladresses de perspectives et de quelques erreurs de proportions, l’ensemble montrait une étonnante maîtrise du dessin pour son âge.
  
« Il y a longtemps que tu dessines ? »
     
« Depuis que je sais tenir un crayon avec mes doigts » répondit le plus sérieusement du monde Sylvain.
    
« Et tu aimerais faire quoi plus tard dans l’existence ? » ajouta Abel
 
« Devenir Michel-Ange… »
 
« Un ange tu l’es déjà, mon gamin… il ne te reste plus qu’à te faire un prénom »
  
Abel ferma les yeux et sincère et motivé, il l’était. 
  
 
  
  
 
           

à suivre.... 


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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 10:05



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(23)  Où le temps et les événements se précipitent


 
Le cliquetis d’une machine à épandre du sable et du sel réveilla tôt Abel en ce samedi matin. Il avait travaillé une partie de la nuit et sa main droite portait la trace d’une ampoule née du maniement intensif de la scie, des gouges et des ciseaux à bois. Il avait retrouvé dans un vieux jeu de mécano les éléments nécessaires pour fabriquer des roues adaptées à la taille de l’auto. Petit à petit l’ouvrage prenait forme. Dehors, il faisait nuit et la lumière crue des réverbères jouait de contrastes saisissants entre l’aveuglante blancheur de la neige et les ombres projetées d’un noir d’ébène. Il se glissa sans bruit jusqu’à la cuisine pour se faire chauffer un café. L’odeur d’arabica qui s’échappa de la cafetière lui fit regretter de n’être pas déjà aux côtés de Louise-Charlotte au Petit Café.
           
Le silence dans la demeure, l’obscurité qui régnait dans le reste des pièces, avivait d’une note mélancolique les regrets des temps où la maison bruissait des rires de sa fille et des notes chantantes de la voix de son épouse. Il s’assit pour boire son café et songea à l’excitation qui gagnait jadis la maisonnée les jours précédant la Noël. Voilà des années qu’il n’avait pas acheté de sapin, décoré les fenêtres ni même fait un feu de bois dans la cheminée. Depuis que le calendrier était entré dans son existence, toutes ces petites choses lui manquaient cruellement. Il était temps d’y remédier. Abel se leva, animé d’une motivation nouvelle, mit de l’ordre dans la cuisine, puis descendit à la cave.
    
Plusieurs cartons annotés de sa main étaient entreposés sur une étagère et des lettres grasses indiquaient le contenu de décorations de fête. Juché sur un escabeau, il tria ceux qui l’intéressaient. Le tout fut remonté dans le salon avec la prestance d’un jeune homme. La lueur de l’aube pénétrait maintenant dans la pièce et les lumières des lampadaires de la cité s’éteignirent comme par enchantement. Il choisit avec soin ses habits du jour, supporta sans broncher les vocalises de Myrtille, se rasa à l’ancienne, au savon et au blaireau. Quand il fut fin prêt, il appela Filou pour ouvrir l’habitacle du chiffre vingt et un.
       
« Cher lecteur du Calendrier, ce jour le plus court de l’année vous ouvre les portes de l’hiver. Le temps qui s’écoule nous rappelle que tout est éphémère. Ces heures qui aujourd’hui nous séparent de la fête tant attendue règlent de sa naissance à sa mort le destin des hommes. Encore faut-il que les cloches sonnent à la même heure pour annoncer la naissance de l’enfant divin et que le cœur des hommes soient remplis à la seconde près de la même ferveur et du même espoir lors du minuit chrétien. Horlogiquement vôtre. Le calendrier »
        
Abel ricana et haussa les épaules. Le calendrier sentait vraiment sa fin de dix neuvième siècle. Fabriqué à l’époque du temps moyen de Greenwich, ses créateurs ne pouvaient se douter des progrès réalisés en plus d’un siècle. Aujourd’hui chacun disposait des moyens de connaître l’heure exacte et vivait sous l’égide du temps universel. Il regretta en son for intérieur ce vœu si démodé et pour la première fois fut vexé que la consigne ne lui soit pas adressée. Mettre à l’heure les horloges, quel gaspillage! Il soupira mais se consola vite en pensant qu’il était justement l’heure de partir au marché. Il choisit une écharpe de cachemire en accord avec un feutre vert wagon, prit une paire de gants fourrés et appela Filou pour l’attacher à la laisse. Sa liste de courses s’était agrémentée de quelques fantaisies propres à la période et au projet qu’il avait en tête.
         
La neige avait été déblayée sur la place Saint-Pierre et des congères s’étaient formées le long des trottoirs. L’activité battait son plein autour des étals où une foule en fièvre remplissait des sacs à provisions au-delà du raisonnable. Abel laissa quelques personnes le dépasser devant le présentoir du volailler et tarda à se glisser dans la file. Cela lui laissa la possibilité de comparer des yeux les marchandises exposées. Les chapons et les oies alignées côte à côte offraient leur chaire rosée à la concupiscence des clients. Les prix flambaient sans pour autant décourager les porte-monnaies. Il repéra deux belles cuisses de canard confites et un bloc de foie gras qui lui parut de bonne taille. Deux maraîchers rivalisaient d’invention et de sens esthétique pour mettre en valeur les légumes et salades les plus diverses. Mesclun, scarole, endive et batavia d’un côté, feuille de chêne, lolo rosa, trévise et romaine de l’autre. Un peu plus loin c’est le poissonnier qui avait porté son effort sur les huîtres qu’il faisait déguster aux passants à grand renfort de slogans sur les bienfaits du coquillage. Abel hésita tant le choix était grand puis succomba à l’attrait de deux douzaines de gravettes du bassin d’Arcachon.
    
Il déambula en évitant soigneusement de se faire bousculer par la foule, s’arrêta pour admirer un étalage de fruits exotiques, où il acheta après une courte hésitation, des mangues juteuses, des kiwis, des clémentines corses, des litchis et des corossols. Il jeta un coup d’œil à Louise-Charlotte qui ne savait où donner de la tête et qui préparait des plateaux de boutons de culotte et autres mignardises aux épices variés. Lorsqu’elle l’aperçut elle écarta les bras en signe d’impuissance et lui lança un « dans une petite heure demi-heure, c’est possible ? » sur un ton implorant. Abel sourit et opina en lui indiquant d’un doigt la direction de Petit Café. Le report lui laissa le temps de flâner dans les allées du marché et de retrouver le marchand de marrons et le vendeur de sapins. Un petit épicéa dans un filet en plastique blanc reposait contre le mur d’un immeuble. Le vendeur s’approcha, l’air avenant.
  
« Il est petit, mais très rond et c’est le dernier de cette taille. S’il vous intéresse, je vous le fais à douze euros… »
       
Abel accepta et chargé comme un âne ployant sous son fardeau essaya tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’au Petit Café. Vers onze heures trente, Louise-Charlotte le rejoignit, le bonnet de travers et les joues rougies par le froid. Il lui compta tous les événements de la semaine en dégustant un Altura du Mexique. Elle l’écouta les yeux brillants de bonheur. Quand il eut terminé l’exposé des vœux et leurs conséquences, il se cala au dossier de la chaise, le visage soudain solennel.
       
« Louise-Charlotte, j’ai une faveur à vous demander… »
      
Elle lui sourit et le poussa à continuer.
 
« J’aimerais que vous acceptiez de réveillonner chez moi, mardi soir. Vous allez me trouver fort mal élevé de ne pas vous l’avoir proposé plus tôt et je comprendrais très bien un refus de votre part… D’ailleurs vous devez avoir d’autres engagements de prévus… »
        
« Je suis tellement heureuse. Bien sûr, monsieur Beaujour. Puis-je vous faire une confidence ? »
       
Abel lui sourit et la poussa à continuer.
    
« Si vous ne me l’aviez pas demandé en premier, je comptais vous inviter chez moi à dîner. Me permettrez-vous d’apporter le fromage ?»
           
Ils éclatèrent de rire ensemble et recommandèrent un café. Quand le serveur leur apporta le nectar fumant, les douze coups de la cloche de l’église résonnèrent jusqu’à l’intérieur de l’estaminet. Abel vérifia sur sa montre et son visage s’éclaira d’un sourire satisfait.
        
« Trente deux secondes de retard, c’est un vrai scandale ! » dit-il ironiquement.
          
« Vous permettez Louise-Charlotte, j’ai un vœu à faire… c’est d’une extrême importance… »
     
Le bonhomme ferma les yeux et fit son souhait. Les yeux clos, il crut sentir des lèvres se poser sur les siennes, mais lorsque ses yeux se décillèrent Louis-Charlotte était assise à sa place et paraissait ne pas voir bougé.
    
Il se quittèrent troublés l’un et l’autre, et se serrèrent la main comme un couple d’amis. Abel retourna chez lui, le cœur battant la chamade et se trompa de clé pour ouvrir la porte de sa demeure. Il déposa le sapin au pied de la cheminée, rangea les provisions dans la cuisine et les huîtres dans un garde-manger à claire-voie donnant sur la cour extérieure. Il se dévêtit, puis alla s’asseoir dans le salon pour reprendre ses esprits. Son regard s’arrêta sur le cadre posé sur la bibliothèque. Sa femme et sa fille au pied d’un sapin de Noël lui souriaient. Il crut un instant être devenu fou, se leva et saisit le cadre. Le doute n’était plus possible. La photo était là et les couleurs n’avaient pas même pali au fil des années. Filou de son côté donnait des signes d’agitation. Le fox explorait la pièce en flairant tous les meubles, poussait de petits jappements, semblait inquiet. Abel, le cadre à la main, le suivit jusque dans la salle à manger où il vit une feuille de papier posée sur la table. Il la prit et la lut.
       
« Je suis dans la région pour quelques jours et je suis passée ce matin te rendre visite. J’aurais dû te prévenir mais cela s’est décidé très vite. J’ai gardé un trousseau de la maison ce qui m’a permis d’entrer. J’ai pensé que tu étais dans la salle de bains car j’ai cru reconnaître ta voix. En réalité, j’ai du rêver car je n’ai trouvé qu’un oiseau en cage. Je repars lundi soir et j’aurais aimé te voir. Demain est-ce possible ? Je suis avec Sylvain. Je te laisse mon numéro de portable au cas où tu serais empêché. Solange PS : Je t’ai rendu la photo de moi et maman » 
          
Par bonheur, Abel n’était pas cardiaque. Il approcha le cadre de son visage et embrassa sa fille sur la photo.
 
  
 
  
  
 
           

à suivre.... 


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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 16:36



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(22)  Où l'on perd la mémoire tout en la retrouvant


Il referma prestement la porte de la salle de bains. Myrtille, en sa présence, se prenait pour une diva. Son répertoire s'étant élargi la veille au premier couplet du cantique de Moreau, la toilette d'Abel se déroulait dans une totale cacophonie. Les boules Kies dont il s'était muni pour prendre sa douche n'atténuèrent que fort peu les décibels. Le vieil homme pensa qu'à son âge beaucoup de personnes perdaient l'ouie et se désolaient de cette infirmité. Leur offrir un mainate en cadeau de Noël suffirait à les convaincre des bienfaits de la surdité. Heureusement, Myrtille présentait d'autres qualités et sa docilité à retenir les leçons du jeune Cédric n'était pas des moindres. La neige continuait à tomber en abondance sur la ville, nappant les toits de la cité d'un manteau blanc uniforme.
       
La proposition faite la veille à l'enfant obligeait Abel à chercher du bois tendre mais suffisamment sec pour pouvoir le sculpter sans difficulté. Il savait où en trouver. Les fermiers qui avaient recueilli René disposaient d'une réserve abondante de planches et bûches de sapin prélevées dans une parcelle de bois dont ils assuraient l’exploitation. Leur rendre une visite de courtoisie présentait l'avantage de vérifier l'installation de René et de leur emprunter le matériau nécessaire à la fabrication du jouet. La ferme était située aux Renardières, un lieu-dit à trois kilomètres de la ville et seul un bus desservait l'endroit plusieurs fois par jour. Abel se demanda si le conducteur accepterait de prendre Filou à bord de son véhicule. Certes, le fox n'était pas gros, mais suffisamment pour se voir refuser l’accès par un fonctionnaire tatillon. Il chercha dans le cagibi un sac ni trop grand, ni trop petit, pour accueillir l'animal et décida de tenter sa chance. Il téléphona au couple de fermiers afin de vérifier leur disponibilité puis se prépara à découvrir le secret du chiffre vingt.
         
« Bien heureux de vous retrouver en ce vingtième jour de l’Avent ! Le choix des dernières consignes est un vrai crève-cœur. Des centaines de vœux mériteraient d’être formulés et nous devons en écarter à notre corps défendant. Cette période est propice aux souvenirs. La mémoire des temps passés et des personnes oubliées envahit nos pensées avant que nous tournions nos regards vers le Divin qui va naître pour montrer l’avenir aux croyants. Il est des êtres qui hélas ont perdu cette faculté du souvenir. Nous souhaitons que votre attention se porte sur l’un d’entre eux. Soyez sincère et motivé, nous ne vous oublierons pas. Le Calendrier. »
        
Abel apprécia la dernière phrase car il commençait depuis quelques jours à se demander si le calendrier l’autoriserait enfin à penser à son propre confort. L’idée de faire du bien autour de lui, le remplissait de bonheur et il avait accepté des changements dans sa vie bien huilée sans faire grise mine. Mais comme tout un chacun, la perspective de s’octroyer un vœu bien choisi le titillait beaucoup. Depuis le premier décembre, il lui était arrivé de se formuler en cachette de petits souhaits très personnels en dehors de ceux qui relevaient des consignes. 
   
« Et bien Filou, il semblerait qu’un jour prochain, ce sera mon tour… » déclara-t-il en caressant la tête du chien. 
         
L’arrêt de bus le plus proche se trouvait rue Grande à une centaine de mètres de la demeure d’Abel. Le ciel continuait à essaimer son duvet neigeux et de petits flocons virevoltants dans l’air firent escale sur ses cils. Le bus apparut au bout de quelques minutes à l’extrémité de la rue Grande. Abel ouvrit le sac, souleva Filou et tenta de l’y faire entrer. C’était sans compter sur la vivacité du fox qui n’avait aucun intention de se retrouver prisonnier. Chaque tentative se solda par un échec. Abel faillit  regretter le temps où l’animal perclus de rhumatismes avait bien du mal à se déplacer. Filou, pris d’une crise d’angoisse, tirait sur la laisse à chaque tentative du bonhomme. Il se débattit tant et tant qu’au moment crucial où les portes de l’autobus s’ouvrirent le chien avait enroulé deux fois la laisse autour des chevilles d’Abel. Son corps basculait déjà dans le sas qu’une main ferme l’empoigna et lui rendit son équilibre. 
            
« Tu nous fais une tentative de suicide ? » Le graillement de la voix de Benoît Champlain résonna aux oreilles d’Abel.
     
Les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre et s’embrassèrent fraternellement. Comme le conducteur du bus perdait patience, Benoît aida son ami à mettre Filou dans le sac et monta avec lui pour lui tenir compagnie un petit bout de chemin. Ils parlèrent de tout et de rien comme deux compagnons de longue date, les demi-mots et les demi-phrases les rapprochant plus que de longues palabres. Quand Benoît arrivé à destination laissa seul Abel poursuivre sa route, le bonhomme se rendit de bonne grâce à l’évidence. Les tics de langage de son « taroteur » d’ami avaient disparu.
          
Là où le bus déposa Abel un paysage fait de silence et de longues étendues blanches légèrement irisées s’étendait à perte de vue. La neige masquait les petits dénivelés des buttes avoisines et seuls quelques pommiers aux branches ployant sous le fardeau glacé rompaient la monotonie de cette terre endormie. Abel libéra Filou de sa prison et prit au croisement la petite vicinale conduisant au hameau des renardières. Au bout d’une centaine de mètres, la silhouette massive de la ferme des Briard se découpa sur le ciel gris ardoise. Il trouva René dans la grange en compagnie d’Augustin Briard, la tête plongée sous le capot allongé d’une antiquité poussiéreuse.
       
« Monsieur Beaujour, j’suis bien content de vous voir… Si on m’avait dit que j’pourrai un jour bricoler un 8 cylindres de plus de cinq mille centimètres cubes… j’tez un coup d’œil sur ce radiateur incliné… un p’tit bijou cette caisse »
        
Abel, que la mécanique intéressait, se fit expliquer par René toutes les subtilités du moteur, admira les formes aérodynamiques, la poupe en « queue de Pie » de la vieille racée.
 
« Une ZD de 1935… M’sieur Beaujour… si on m’avait dit… » 
 
René était aux anges. Abel comprit que son protégé avait trouvé plus qu’un abri et un gîte protecteur chez les fermiers.
 
Augustin Briard prit Abel par le bras et l’invita à venir se restaurer dans la maison principale.
 
« Depuis que René est tombé sur la Stella du grand-père de ma femme, c’est tout juste s’il prend le temps du boire et du manger. Tu viens nous rejoindre, René ? » Demanda le fermier.
 
« Dans cinq minutes…J’arrive…encore un truc à vérifier » répondit le mécano.
 
Une odeur de tarte aux pommes et de caramel flottait dans la grande cuisine de la ferme. Sandrine Briard s’afférait autour d’une longue table en chêne, disposant assiettes et couverts avec la dextérité des habitudes journalières. On entendait un bébé piauler dans une pièce adjacente et une vieille femme dans une robe à  pois noirs fixait d’un œil inexpressif la gazinière, un gros matou lové sur ses genoux. Filou repéra le greffier tant à l’œil qu’à l’odorat. La provocation d’un jappement offensif laissa le chat indifférent. Après plusieurs essais infructueux, de guerre lasse, le fox se coucha frustré aux pieds d’Abel. Le repas fut copieux et bien arrosé. Les Briard étaient des gens simples et généreux. Ils se félicitaient de la compagnie de René qui n’hésitait jamais à offrir ses services, apprenait à traire les vaches et se proposait de restaurer la vieille auto. La grand-mère en revanche restait silencieuse, n’avait qu’à peine touché au savoureux bourguignon de sa bru et passa le repas à tripoter des morceaux de mie de pain qu’elle avait façonnés en petites boulettes. Lorsque Sandrine fit circuler l’eau-de-vie, elle sortit de sa torpeur et tendit son verre.
     
« Mémère, tu sais bien que c’est mauvais pour toi. Le médecin te l’a interdit » s’exclama Augustin.
      
La vieille femme leva un regard vide vers lui.
    
« Mon jacquot, je peux avoir une goutte ? » implora-t-elle
       
« Mémère… J’suis Augustin, ton fils… Jacquot, c’était le père… ton mari… Tu te souviens de ton mari ? » 
        
«J’suis pas mariée, je suis ta petite-fille… Allez, Jacquot rien qu’une p’tite goutte… » Insista l’aïeule.
      
Augustin gêné, soupira et baissa la tête.
        
« Elle perd la boule… elle mélange tout, se souvient de rien… » Murmura-t-il à l’intention d’Abel.
     
Le vieil homme avait compris depuis longtemps de quel mal souffrait la mère d’Augustin. Il y avait peu d’espoir de lui rendre la mémoire. Pourtant, la peine de son fils était si sincère que lorsqu’il prit le verre de gniole, il ferma les yeux et fit un vœu.
       
Quand une heure plus tard, la femme d’Augustin le déposa au seuil de sa maison, deux billots de bois tendre avaient remplacé Filou au fond du sac. Il descendit avec le petit fox de la voiture, remercia Sandrine de sa gentillesse, ouvrit la porte et sans prendre le temps de se changer, descendit à la cave où se trouvait son atelier. Les formes langoureuses d’une Vivastella flottaient dans sa tête. Le bruit du rabot et l’odeur de copeaux de bois vinrent bientôt envahir le sous-sol.
  
 
  
  
 
           

à suivre.... 


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