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  • : Ecritures à la loupe
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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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Mes romans

histoire

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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 16:13


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Une histoire ... (6)


 


 



 

Il ne s’agissait pas du grondement continu d’une avalanche comme j’avais appris à le reconnaître à la fin d’un printemps doux et humide, encore moins du fracas de l’orage qui éclate sur nos cimes avec ses éclairs zébrant un ciel plombé de nuages ventrus des soirées étouffantes de l’été. Non, il s’agissait de coups au son mat qui ne s’accompagnaient, hors l’affolement général de toutes les bêtes à plumes et à poils de la forêt, d’aucun autre signe distinctif. Je vis Lorentz donner des signes de perplexité et d’inquiétude en agitant les moustaches de son museau de belette en tous sens.

 

Pareillement troublée, La Parisette avait abandonné le tressage d’une nouvelle couverture, et dressée sur la pointe de ses pieds nus, elle tendait l’oreille dans la direction d’où provenait le bruit. Puis soudain l’incertitude céda la place sur son visage à la liesse. Le rose envahit ses joues et je la vis taper des mains et sautiller sur place en criant « chic, chic, chic, ils sont de retour ! ».

 

J’allai me réjouir avec elle, tout en ignorant la raison d’un tel bonheur lorsqu’une plainte déchirante s’éleva jusqu’à nous, suivie d’un râle affreux et d’un choc terrible qui fit trembler le sol et gémir mes racines. Comment vous expliquer que sans l’aide de mes amis, je venais de comprendre à la seconde même qu’un drame se jouait à quelques lieux de là, un drame qui me concernait de la manière la plus intime et la plus viscérale ? Instinctivement, je levai les yeux au loin vers ma mère dont les branches s’étaient repliées sur son tronc, signe dans notre famille de pinacées, d’un grand état dépressif ou d’une immense mélancolie. Elle me couvait du regard avec tendresse et luttait pour redresser ses branches afin de chasser ma peur. Hélas, je vis également des gouttelettes de résine se former au bout de ses rameaux puis tomber en pluie collante sur les aiguilles fanées qui tapissaient le sol. C’était la première fois que je la voyais pleurer.

 

Ce fut donc ma propre mère qui m’enseigna la tristesse, un sentiment dont je me serais bien passé.

 

Partagé entre une sensation de chagrin diffus et l’excitation provoquée par les manifestations d’allégresse de La Parisette, je ne savais plus quoi penser. Ce fut Lorentz qui mit un terme au doute qui m’égarait l’esprit.

 

D’une voix douce, comme s’il s’adressait à un malade, il m’enseigna ce qui suit : « Vois-tu mon petit, j’ai négligé un point essentiel de ton éducation. Je t’ai entraîné dans l’apprentissage des mathématiques, de la géométrie, de la physique, de la philosophie et j’ai oublié de te parler du monde dans lequel tu vis. Cet univers où tu grandis à vue d’œil n’est pas seulement composé de fleurs, d’oiseaux, d’animaux qui, comme tu as pu le constater, parfois sentent très mauvais, de lutins et lutines qui passent leur existence à jouer ou à se chamailler. Il est aussi peuplé d’êtres qui ont l’apparence de La Parisette mais la dépassent par la taille et parfois par la méchanceté, car ne te leurres pas, La Parisette, n’est pas naturellement méchante, elle manque un peu de jugeotte et sa nature frivole l’entraîne à des jeux stupides dont elle n’imagine pas les conséquences. Ceux dont je te parle sont de vraies machines à penser et à tuer. Leur tête est lourde comme un bloc de granit arraché aux flancs de nos montagnes. Leur cerveau diabolique est capable d’inventer les plus fabuleuses choses mais aussi les plus sinistres. Ils se prennent pour des dieux et n’ont que mépris pour tous ceux qui ne sont pas de leur race. Je vais te donner un exemple : une étrange cécité les prive de la perception du petit peuple des montagnes. Certains d’entre eux à l’esprit plus fin penchent pour son existence mais la grande majorité les poursuivent de leurs sarcasmes, voire de leurs injures et prétendent qu’il s’agit d’une fable, d’un dérèglement de leur entendement. Tu jugeras, mon petit, de leur incroyable prétention à vouloir tout expliquer par la logique et la raison. Ce sont eux que ta mère redoute, à juste titre d’ailleurs, et quoique cela me coûte, je vais t’en donner les raisons. Les coups sourds que tu as entendus tout à l’heure sont l’œuvre de cette engeance. Ces êtres sans scrupule, abattent certains de tes oncles ou de tes tantes. Parmi tes ancêtres, j’en connais un qui a presque trois cents ans! Crois-tu qu’ils vont se prosterner devant ce vénérable, lui apporter des offrandes ou s’asseoir simplement sous ses branches basses pour laisser leurs idées vagabonder au gré de leur imagination ? Non, mon petit, ils sont venus armés de serpes, de haches et de cognées pour lui ôter la vie, le dépecer et le ramener chez eux, découpé en morceaux. Et pourquoi un tel massacre ? Juste pour leur usage égoïste et leur bon plaisir… Ton oncle servira sans doute à construire les charpentes de leurs maisons, son cœur tendre et fin, ils le transformeront en coffres et meubles de rangement, ses branches bien droites, en poteaux ou en perches. Ils s’empareront de sa résine pour fabriquer des onguents, des bonbons contre la toux et le mal de gorge à moins qu’ils ne se servent de son essence pour composer des solvants. Au mieux, il finira dans l’atelier d’un luthier pour devenir violon ou violoncelle, dans l’usine de Nicolas Jacques Conté pour devenir crayon. »

 

J’étais pétrifié. J’aurais souhaité que Lorentz ne m’en dise pas d’avantage, mais l’Argoulet avait décidé de ne m’épargner aucun détail, et il continua ainsi : « Tes cousins plus frêles, ils en feront de la pâte à papier, des panneaux de fibres ou des emballages et… »

 

Lorentz marqua une hésitation. Il baissa les yeux et reprit d’une voix étranglée par l’émotion : « et les plus jeunes d’entre eux, choisis pour leur élégance, la belle symétrie de leurs branches, seront coupés pour décorer leurs demeures le soir de Noël.»

 

Je faillis m’évanouir en écoutant ces dernières paroles. La forêt bascula autour de moi, le visage de Lorentz se dédoubla et cinq Parisette dansèrent en chantonnant « chic, chic, chic, ils sont là ! »

 

Je sens que vous essayez de chasser mon récit de votre sommeil. Mes mots rencontrent des obstacles imprévus pour vous parvenir. Vous faites un blocage ? Vous avez compris de qui Lorentz parlait ? Arrêtez de repousser mes mots et déverrouillez vos oreilles… la vérité est toujours bonne à entendre, surtout un soir de Noël !


 


 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 


 

 

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 14:43


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Une histoire ... (5)


 


 



Plusieurs semaines s’écoulèrent sans que La Parisette ne donne signe de vie.

 

En son absence, Lorentz et le hibou Markus s’entretenaient souvent de nuit sur les lois de la perspective et sur la théorie de l’espace euclidien. Si je ne comprenais pas un mot de leurs explications scientifiques, en revanche, le doux son de leurs voix mêlées suffisait à me bercer et à me plonger dans des rêves où la forêt se peuplait de sapins dont les côtés se prolongeaient à l’infini et venaient rendre visite aux étoiles.

 

On connaît l’excellente vue nocturne des hiboux mais on ignore à tort leur ouïe qui est des plus sophistiquées. Ainsi, à la première aube de septembre il poussa un uhulement qui me sortit de ma torpeur et glaça d’effroi Lorentz. Interrogé sur la raison de son cri, il nous répondit qu’il avait entendu un bruit suspect et inquiétant : un bruit d’herbes froissées, de ricanements étouffés et les gémissements apeurés d’une bête inconnue. La frayeur lui faisant perdre sa sagesse légendaire, il se lança dans une prédiction de catastrophes imaginaires qui, sans la présence rassurante de l’Argoulet, m’aurait donné la force de sortir mes racines de terre et de m’enfuir le plus loin possible du lieu de ma naissance.

 

Quelques instants suffirent pour donner corps à sa prophétie. La Parisette et La Tourmentine firent leur apparition, traînant dans une cage de branches de bouleau et à roulettes de coquilles de noix, un animal au pelage brun tremblant du bout du museau à l’extrémité de sa longue queue touffue.

 

Si Markus avait l’ouïe et la vue particulièrement bien développées, il lui manquait un peu d’odorat pour juger de l’horreur de la situation. L’animal empestait tellement que Lorentz préleva un minuscule bout de résine sur mon écorce pour se boucher les narines. Les deux comparses à la mine réjouie tractèrent la cage à quelques pieds de moi et s’assirent sur un coussinet de mousse pour reprendre leur souffle. Je remarquais alors qu’elles ne semblaient guère indisposées par la puanteur ambiante. Au lieu de se boucher le nez, comme tout être sensé l’aurait fait à leur place, elles puisaient dans un petit sac de corolles d’anémones sauvages des gouttes d’une essence rare de fleurs des montagnes dont ensuite elles s’enduisaient abondamment le corps et la chevelure.

 

Lorentz, d’une voix nasillarde me donna la clé du mystère : l’animal enfermé dans la cage, était un putois qui manifestait sa peur en rejetant ces effluves nauséabondes. Il ne put m’en dire plus, car il porta soudain sa main à son front et je vis ses yeux se plisser, larmoyer, son museau se retrousser jusqu’à ce qu’un terrible éternuement ne fasse valser à quelques mètres de là, les boules de résine protectrices. Les rires aigus des deux lutines déclenchèrent chez le putois une nouvelle vague d’anxiété et en conséquence une nouvelle émission de flux répugnants.

 

Quelle idée farfelue avait bien pu germer dans la tête des deux lutines pour nous ramener un prisonnier aussi encombrant que malodorant ?

 

Lorsque je compris que l’Argoulet souffrait d’une sinusite chronique et d’une allergie à l’odeur du putois, tout un pan de l’énigme se leva dans mon esprit. Comme pour me donner raison, La Parisette, après avoir congédié La Tourmentine, réclama de nouvelles parties de jeux de devinettes. Lorentz qui souffrait le martyre de violents maux de tête, n’était plus à même de réfléchir et de donner les bonnes réponses aux questions. La lutine accumula les victoires par ce pitoyable stratagème et son humeur se fit de plus en plus guillerette. Elle prit l’habitude dès que les sinus de mon ami se débouchaient, d’affoler par des pas de danses diaboliques et des cris stridents le pauvre putois enfermé dans sa cage avec le résultat que l’on connaît.

 

Je mis ces preuves de méchanceté sur le compte de l’exécrable influence de La Tourmentine car le reste du temps, sa légèreté, sa grâce, ses élans de générosité faisaient presque oublier ses mauvais penchants.

 

L’épisode du putois prit fin au début du mois d’octobre, la réserve d’essence de fleurs qui protégeait La Parisette étant épuisée. L’animal fut libéré de sa cage et manifesta sa panique par un nouveau cadeau olfactif.

 

Je pensais que nous allions retrouver l’amusante routine et que, Lorentz une fois guéri, nous pourrions reprendre mon éducation, là où sa sinusite l’avait laissée en attente.

 

Hélas, trois fois hélas, le pire était à venir…

 

Le malheur s’annonça par de sourds coups répétitifs qui firent s’envoler les oiseaux, déguerpir les lapins de leurs terriers, trembler la sapinière des racines à la cime.

 

Vous frissonnez dans votre sommeil ? Pourtant vous n’êtes pas au bout de vos peines… Remontez les couvertures et attendez-vous au pire…

 

 


 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 


 

 

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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 12:14


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Une histoire ...  (4)


 


 


La cohabitation s’annonçait plutôt difficile mais mon ami Lorentz s’arma d’une patience admirable pour supporter les multiples taquineries, les petits sorts inoffensifs mais tellement agaçants dont la Parisette usait à son encontre. Je ne compte plus le nombre de fois où  elle affubla ses pieds délicats de sabots de bouc, son front bombé de cornes de chamois, ses doigts menus de griffes d’ours et les centaines de douches à la bave de limace qu’il endura sans laisser échapper le moindre soupir.

 

Une telle abnégation, un tel dédain des offenses porta partiellement ses fruits. La Parisette ne trouvant aucun écho à ses provocations, elle finit par se lasser et le laisser en paix. Une guerre où l’un des deux clans refuse de se battre n’excitait plus ma jolie lutine. Il arriva même, certains jours de printemps, que nous jouions à trois au jeu des devinettes dans une ambiance de franche camaraderie. Malheureusement, Lorentz ayant l’esprit le plus aiguisé de nous trois, le jeu souvent tournait court et la lutine décida de l’affubler du sobriquet « Monsieur-je-sais-tout ». Il ne releva pas la formule, se contenta d’hocher la tête en souriant gentiment.

 

« Dois-je faire semblant de ne pas savoir ? » me questionna-t-il un jour où, baveux et limaceux des pieds à la tête, il venait de gagner une nouvelle partie. « Dois-je mentir pour perdre et la laisser gagner ? ».

 

Que mon ami, vienne auprès de moi chercher conseil me remplit d’orgueil, sentiment que je n’avais pas encore expérimenté. J’étais, hélas bien trop jeune pour le conseiller et pour être totalement franc leurs différences m’amusaient bien plus qu’elles ne m’irritaient.

 

J’ai grandi ainsi une année entière entre les jeux de La Parisette et les leçons de choses de l’Argoulet. Pour reprendre une image que vous affectionnez dans vos livres de psychologie et dans vos débats télévisés, j’ai quitté progressivement et en douceur l’unique principe de plaisir pour me frotter à celui de réalité.

 

Hum ! Je vois les plus jeunes d’entre vous froncer des sourcils dans leur sommeil. Je vais tenter d’être plus clair : je ne passais plus mon temps à jouir sans modération des rayons du soleil, à me gaver d’eau à la moindre ondée, à puiser dans mes racines la nourriture n’importe quand, c’est-à-dire presque tout le temps, mais je commençais à attendre les rayons de soleil pour mieux en sentir la chaleur, à profiter de la pluie pour me désaltérer seulement quand j’avais vraiment soif ; j’avais compris que si je voulais manger tous les jours, il me fallait contrôler ma faim. Cela, mes jeunes amis, ne m’attrista pas un seul instant car je découvris que le plaisir est encore plus intense lorsque l’on ne cède pas immédiatement à ses envies. Pas de quoi être désespéré, bien au contraire !

 

« Monsieur-je-sais-tout », pardon… Lorentz… comprit vite la transformation qui s’opérait en moi et s’en réjouit ouvertement déclenchant une fois de plus les sarcasmes de La Parisette qui le gratifia d’un second surnom « Monsieur-pisse-vinaigre ».

 

Il prit la chose comme il avait pris la première… avec le sourire et sans le moindre ressentiment.

 

Toutes ces chicaneries prirent fin au début de mon second été, lorsque La Parisette reçut la visite de la Tourmentine. Tout d’abord et me fiant à ce que mon amie m’avait raconté sur la diablesse, je crus qu’elles allaient se crêper le chignon. Quelle ne fut pas ma surprise de les voir, bien au contraire se dire des messes basses, ricaner comme de vraies complices, partir bras dessus bras dessous dans le sous-bois en sifflotant et en nous jetant de furtifs regards moqueurs.

 

Je m’en ouvris auprès de Lorentz qui prit le parti d’en rire et de me signaler que cela nous laisserait plus de temps et surtout plus de calme pour poursuivre mon éducation. Comme beaucoup de personnes attachées au savoir, mon ami Argoulet se concentrait sur la mission qu’il s’était fixée à mon endroit et fermait les yeux devant une évidence toute bête : les deux lutines préparaient un tour à leur manière.

 

Il profita de ces longs moments de répit pour m’enseigner les bases de l’arithmétique, les propriétés du triangle isocèle, eu égard, m’expliqua-t-il à ma forme géométrique et me récita par cœur les pensées de Montaigne, ce qui occupa beaucoup, beaucoup, de  notre temps !

 

Je compris alors que la devise « Que sais-je ? » du grand philosophe gouvernait à la fois son cœur et son esprit.

 

Oups ! Je vous sens glisser dans un sommeil profond… Je vais lutter de toutes mes forces et profiter des courants ascendants pour porter jusqu’à vos oreilles la suite de mon histoire. Ce n’est guère le moment de lâcher le fil, les événements vont s’enchaîner inexorablement…

 

 


 

 

 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 

 

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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 15:27


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Une histoire ...  (3)


 



 

Je m’en veux d’avoir altéré la qualité de votre sommeil. Je sais ce qu’il me faut faire : un peu de yoga, quelques exercices de respiration, de pranayama comme dirait ma Parisette très versée en philosophie indienne et me voici prêt à vous narrer la suite des événements. Et puis, même si l’honnêteté intellectuelle est une qualité que j’ai apprise sur le tard, je dois reconnaître que la fréquentation quotidienne d’une lutine au tempérament farceur ne présente pas que des inconvénients, bien au contraire.

 

Pendant les longs mois d’hiver que nous passèrent ensemble, - elle, au couvert de mon plumeau d’aiguilles, moi, sous le charme de sa joliesse et de ses tours de magie - elle m’apprit beaucoup de choses très utiles dans la vie : tromper l’ennui des longues soirées de décembre en jouant au morpion dans la neige, fabriquer un chaud tapis de sol avec des poils d’écureuils, attirer des Sotré en chantant des comptines pour leur chiper leurs colliers de champignons séchés, s’éclairer la nuit en confectionnant un capteur de rayons de lune, se boucher les oreilles avec des boules de lichen lorsque Rübezalh, le Seigneur des montagnes, vocifère ses ordres aux gnomes et mauvais esprits de la terre et déclenche des avalanches meurtrières. La liste est loin d’être exhaustive et j’hésite à vous raconter par le menu tous les tours pendables que dans sa malice et mon innocence nous expérimentèrent sur une bonne partie du petit peuple des forêts. Toujours est-il que cette délicieuse classe d’hiver avec un professeur « es farceries » me rendit plus dégourdi et espiègle que vous ne pouvez - pour l’instant - l’imaginer.

 

Elle était non seulement coquine, mais capable aussi, entre deux facéties, d’élans de générosité sincères et quand pour mon premier Noël, elle m’offrit un bouquet d’étoiles enveloppées dans un film de poussières de comètes, mon cœur fondit.

 

Pourtant le plus beau cadeau que je reçus en ce début d’existence, je le dois au hasard. Un jour de janvier où ma Parisette s’était éloignée pour chantonner quelques comptines dans l’intention de se réapprovisionner en colliers de champignons, le vent se leva en tourbillons et je sentis l’extrémité d’une de mes branches ployer très légèrement.

 

Je ne distinguai d’abord rien qui puisse justifier la nouvelle courbure du rameau, pas même l’ombre d’un duvet d’oiseau et mon réflexe fut de secouer mes aiguilles pour les redresser tout de go vers l’azur. Une bordée d’injures m’arrêta dans mon élan.

 

Je vous conseille vivement d’être toujours muni d’une paire d’yeux de lynx, d’aigle, ou à défaut d’une loupe à fort grossissement (plus pratique à ranger dans sa poche qu’un microscope binoculaire) et de vous en servir à la moindre sensation d’effleurement.

 

Heureusement mon âge tendre m’assurait un regard perçant et c’est ainsi que je découvris, en équilibre sur une aiguille, un Argoulet minuscule à museau de belette. Voyant que je l’avais découvert, il me gratifia d’une révérence gracieuse et d’une voix qui me parut fort portante pour un être de si petite taille, il m’informa qu’il se prénommait Lorentz.

 

Elégant dans son manteau d’écailles de lépiotes, raffiné, cultivé et courtois en dehors de quelques jurons qu’il n’employait, m’assura-t-il, que lorsque sa vie était en danger,  il présentait également l’avantage de ne se nourrir que des parfums de sous-bois et des vapeurs de rosée. Comme il me demandait, avec maintes formules de politesse, le gîte et le couvert, ce dernier point m’ôta toute forme de réticence. Empruntant mes branches et mon jeune tronc ainsi qu’un toboggan, il glissa jusqu’au tapis de poils d’écureuils que j’avais tissé avec la Parisette, puis me livra de multiples secrets dont celui de parler grâce au vent et aux oiseaux migrateurs ; talent dont j’use auprès de vous maintenant.

 

Je mis à profit l’absence de ma lutine pour accroître mes connaissances. Séduit par ses belles manières, ses doctes paroles mais aussi son franc parler, la simplicité et la gentillesse avec laquelle il m’expliquait les choses les plus compliquées, partageait avec moi son savoir, je sentis poindre au plus profond de mon bois deux sentiments troublants et inaltérables : le respect et l’amitié.

 

Lorsque la Parisette revint les bras chargés de colliers de champignons séchés, elle jeta un regard noir à l’attention de mon nouveau compagnon. Se crût-elle ignorée, remplacée au pied de mon tronc par un étranger envahissant? Toujours est-il qu’elle affecta un air méprisant, repoussa avec rudesse Lorentz à l’extrême bord du tapis et m’enfonça cinq ongles acérés dans l’écorce.

 

La jalousie est un sentiment que j’ignorai quelques instants auparavant.

 

C’est alors que Lorentz me murmura ces mots : « un vieux proverbe dit : l’ami de tout le monde, n’est l’ami de personne. »

 

Je lui souris béatement, sans avoir réellement compris le sens de sa phrase. L’avenir m’en fit comprendre toutes les nuances.

 

Je sens votre attention faiblir. De toute manière, un corbeau vient de m’annoncer l’arrivée imminente de plusieurs rafales de vent. Je laisse le temps à la bourrasque de passer.


M'attendrez-vous?  N'allez-vous pas en profiter pour partir à la quête de rêves ailleurs ?

 

 


 

 

 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 

 

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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 15:10


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Une histoire ...
  (2)


 




N’ayant jamais été précoce, il me fallut attendre la fin du printemps pour émerger de mon nid douillet et prendre toute la mesure de la beauté de ma pouponnière sylvestre. Il faut surtout vous dire que j’ai débuté mon existence dans un écrin de verdure, un monde magique, le Scwarzwald. Je sais, ce mot chuinte beaucoup, mais si je murmure ce nom, il glisse comme de la guimauve, s’effiloche comme de la barbe à papa.

 

Vous n’êtes pas convaincus ? Bon, alors si je vous dis, la Forêt-Noire… Pas le gâteau, bande de gloutons, mais la belle et profonde forêt, celle des contes des frères Grimm, de Hänsel et Gretel, du petit Hans, des musiciens de Brême, des trolls et des lutins. Si j’ajoute que j’ai grandi dans les senteurs des digitales, des orchidées sauvages, de la gentiane et des pensées sauvages, que mes premiers compagnons de jeux furent des faons, puis des chevrillards, de jeunes chamois, des daguets, et des marcassins, que j’ai été bercé par le chant des fauvettes, des bergeronnettes des ruisseaux, du bruant jaune, de la gelinotte et des mésanges, que j’ai été veillé la nuit par des hiboux et des chouettes, vous comprendrez aisément que cette période de ma vie sous la houlette du principe de plaisir ait duré un peu plus longtemps que pour certains de mes congénères, élevés en rase campagne. Pas de quoi entrer en thérapie, mais quand même !

 

Une enfance bénie par Dame Nature, sans contraintes, sans soucis. Mon premier été fut un délice. Chaque journée apportait son lot de nouvelles découvertes et je me m’enivrais de bonheur en sentant ma jeune sève darder jusqu’à la pointe de mes premières aiguilles, les propulser de quelques millimètres supplémentaires vers le ciel. Je n’ose à peine vous avouer les rêves de grandeur qui m’envahissaient dans ces moments là, particulièrement quant au loin j’apercevais ma mère droite comme un « i » dominant du haut de ses vingt toises un parterre d’épines roussies. Oui, un jour, moi aussi, je pourrai faire le fier, jeter mon ombre sur les eaux scintillantes du Schluchsee, devenir le refuge des écureuils, abriter à mon tour des couples de becs-croisés.

 

Le premier bémol à ce tableau paradisiaque arriva un soir d’octobre. Tout d’abord je crus que mon ami Markus, le hibou, perdait son duvet de plumes blanches. Mais au rythme où les plumes tombaient sur le sol et noyaient de blanc le paysage alentour, je dus me rendre à l’évidence : un seul Markus ne pouvait être à l’origine d’une si profonde transformation. De petits picotements dans mes racines, le silence qui régnait sur la forêt, la livrée de ma mère qui devenait bicolore, tout cela me parut fort bizarre. Instinctivement, je serrai mes aiguilles, me recroquevillai sur mon tronc, lorsque soudain elle m’apparut.

 

Haute de dix pouces, elle cachait une délicate chair d’un rose pale sous de longs cheveux piquetés de mousse et sous une cape translucide d’ailes de papillon. Pieds nus dans le tapis de plumes blanches, elle tremblait de tous ses membres, jetait des regards éperdus dans ma direction.

Mon inexpérience et mon inconscience m’inclinèrent à lui proposer l’abri de mes chétives branches pour lui venir en secours. Elle ne se fit guère prier pour accepter mon offre.

 

Je découvris un sentiment sans l’aide de personne: celui de l’autosatisfaction.

 

Blottie contre moi, elle m’expliqua qu’elle était une Parisette, lutine connue pour son humeur joyeuse, mais impitoyablement poursuivie par les maléfices de son ennemie jurée, la Tourmentine. Jalouse de sa beauté, celle-ci l’avait condamnée à ne vivre qu’une saison et à périr dès les premières gelées. La jeune lutine cherchait un moyen de déjouer les plans de l’odieuse créature et profitant de son aversion des sapinières, s’était réfugiée au cœur du domaine des grands épiceas pour échapper au sortilège. Hélas, l’hiver avançait à grands pas et ce que j’avais pris pour des plumes blanches étaient, me précisa t-elle, des flocons de neige, signes annonciateurs de son imminent trépas.

 

Que ne l’ai-je alors rejetée à son sort, que ne l’ai-je laissée grelotter sous les flocons assassins, que n’ai-je résisté à ses adorables yeux bleus emplis de fausse candeur. Elle s’était bien gardée, la traîtresse, de me préciser que de sa dépouille renaîtrait au printemps une nouvelle Parisette et qu’il en était ainsi depuis la nuit des temps.

 

La colère me fait perdre le souffle et les oiseaux migrateurs, eux-mêmes glacés par mes propos, battent moins bien des ailes.


Vous ont-ils transmis mes paroles ? M’avez-vous entendu ? Dormez-vous toujours ?

 

 

 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 

 

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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 09:50


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Une histoire ...
(1)



 


J’ai longtemps hésité avant de vous raconter mon histoire. Cette hésitation n’est  pas le reflet d’une quelconque pudeur, encore moins d’une certaine humilité. Ces sentiments, je vous les laisse, personne ne me les a appris.

 

Non, si j’ai hésité si longtemps, c’est parce qu’il me fallait des circonstances favorables, voire exceptionnelles : un ciel dégagé du moindre cumulus, un vent ni trop fort, ni trop faible, un temps sec et la souplesse des ailes de quelques oiseaux migrateurs pour porter mes mots, leur faire franchir des lieux par milliers, les glisser par quelques fissures ou entre bâillements de portes, les faufiler sous les couettes, leur permettre de  chatouiller vos oreilles dans votre sommeil et ce, la nuit de Noël.

 

Il est vrai que vous ne me facilitez pas la tâche. Entre vos pollutions qui dressent des obstacles à chaque syllabe de mes mots et les précautions que vous prenez pour lutter contre ce même fléau en calfeutrant vos demeures, vos appartements, avec vos doubles vitrages, vos joints de silicone, vos fermetures hermétiques, vos laines de verre, je ne compte plus les embarras, les bosses, les plaies, les écorchures. Un miracle si mon récit parvient à peupler vos rêves !

Pourtant, il s’agit bien d’une histoire à dormir debout.

 

Il se peut que chahuté par tant de mésaventures, le fil de ma narration ne prenne les allures d’un texte en code Morse avec ses silences, ses ti ti ti et  ses ta ta ta. S’agit-il pour autant d’un signal de détresse ? Rassurez-vous, je ne suis pas du genre geignard  et si ma vie prend parfois des allures de cauchemar, j’espère qu’à votre réveil c’est le sourire qui s’épanouira sur vos lèvres.

 

Bon, là, le vent se calme, mes paroles vous parviennent plus lentement mais aussi plus distinctement. C’est le bon moment. Tendez l’oreille…

 

Ma naissance, je la dois à un bec-croisé - croix de bois, croix de fer, si j’meure, j’vais en enfer- pour être précis, à une femelle bec-croisé qui avait nidifié sur une branche horizontale au sommet de ma mère.

 

A titre personnel, j’eus préféré son époux  au plumage chatoyant et au croupion écarlate. Madame n’arborait qu’un terne manteau grisâtre, couleur qui se révélera plutôt en phase avec certaines époques de mon existence.  Donc, Madame bec-croisé, toute de gris vêtue, s’affairait à décortiquer un cône que ma mère dans son infinie générosité laissait pendre au bout d’une longue branche. Usant de ses pattes et de son bec comme un cacatohes huppé, elle extrayait les graines qui, peu à peu, glissaient sur sa langue. L’effort et la concentration accaparaient ses sens à tel point qu’elle ne vit pas l’ombre planante dont les cercles rapprochés menaçaient son nid.

 

Lorsque l’ombre fondit sur l’oisillon, Madame bec-croisé n’eut d’autre recours que de prendre la fuite. Et oui ! Tout le monde ne peut bénéficier de l’agressivité naturelle du rouge gorge et de sa rage à défendre son territoire. Madame bec-croisé s’envola donc à tire d’ailes loin du carnage et lorsqu’elle lança dans les airs son « chip-chip » strident et désespéré, ce qui devait devenir moi, s’échappa de son gosier et après une lente et délicate descente vint se déposer dans l’humus frais de cette matinée baignée de rosée. Ce moi en puissance (excusez du peu) se nicha juste là où il fallait… A l’abri d’un bosquet de noisetiers et de grandes fougères qui me protégeraient des rayons trop ardents du soleil l’été, de la morsure de la bise et du gel l’hiver. Chère Madame bec-croisé comme il est doux votre « chip-chip » à mes oreilles et si mon cœur se serre à l’évocation du malheur qui fut ce jour là, le vôtre, il ne se serre qu’à moitié.

 

La pitié est un sentiment que l’on ne m’a pas convenablement enseigné.

 

Oups, j’ai senti un léger battement de vos cils…sachez réfréner votre indignation. Ce n’est pas le moment de vous éveiller si vous voulez connaître la suite…

Là, tout doux… et pas de ronflements qui perturberaient la transmission.

 

 

 

 

A suivre...

 

 


©Alaligne

 

 

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 09:11

 

 

 

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Nouvelle: 2ième partie (2/2)

(texte déposé et protégé ©)

 

 

  ( sur le lecteur Deezer en colonne de droite, vous pouvez écouter la version originale de la chanson "it's murder" qui est citée dans cette nouvelle)

 


Dehors, la pluie a cessé de tomber. Derrière le volant de sa Traction 7 C, le commissaire Guillaume perd patience. Pourtant l'indic du brigadier Lemoine avait été formel : un tel rassemblement de nerveux de la gâchette ne pouvait se terminer qu'en bain de sang. Attendre la bavure... Guillaume a trop d'expérience pour y croire. La pègre sait se faire discrète et ranger les flingues au vestiaire les soirs de nouba. Bien sûr, coincer Rocca ou Battestini, il bosse dessus depuis des mois. Il en rêve. Mais cette nuit, sans l'insistance pressante du préfet de police, il serait au pieu, lui et la moitié de sa brigade. Le super flic a la vue qui se brouille à force de scruter le numéro 66. Pas de mandat et quand bien même... Le Bricktop's a une réputation hors de tout soupçon : aucun trafic, pas de prostitution. Pire ! Un lieu où des têtes couronnées viennent régulièrement s'encanailler et s'exercer aux charmes des onomatopées « skatées ». Il ne manquerait plus qu'un lord ou une duchesse se soit fourvoyé dans ce mini Harlem parisien, et justement ce soir. Le siège de la bagnole lui brise les fesses. Si rien ne bouge dans l'heure qui suit, il abandonnera la planque. Dans le rétroviseur, il aperçoit Monnier sous le porche du 52 allumer une cigarette. La lueur du briquet découpe le profil du flic avec une étonnante netteté. Ses yeux se ferment... Trop de sommeil en retard... Un coup de coude dans les côtes le ramène à la réalité. Berger, assis à ses côtés, lui désigne la porte du 66 qui s'entrouvre et régurgite ses noctambules.


Un groupe de six mecs se fraye un passage, puis une femme engoncée dans de la zibeline soutenant un homme aux jambes en flanelle. Berger siffle entre ses dents : il a reconnu au centre de la grappe humaine, Rocca et dans la silhouette de l'ivrogne, Battestini. Les caïds sont entourés de leurs fidèles lieutenants, tous aussi frais et luisants que des peaux de harengs. Ils semblent hésiter sur la direction à prendre. Des bribes de corse mélangées à de l'argot parviennent jusqu'aux oreilles des flics. Les truands se détachent peu à peu de l'entrée du cabaret et avancent en titubant dans la direction de Guillaume. Rocca zigzague sur le trottoir. Il s'arrête à la hauteur d'une juvaquatre, garée à une dizaine de mètres de la voiture du commissaire. Manifestement, il est pris d'une incoercible envie de pisser. Ses nervis s'esclaffent comme des potaches en bamboche et le mettent au défi d'atteindre d'un jet puissant les essuie-glaces du véhicule. Le commissaire n'en croit pas ses yeux ! Là, devant lui, à portée de menottes, Rocca déboutonne sa braguette et vise le pare-brise. Les sbires, l'encouragent et, chacun son tour, ils se lancent de nouveaux défis : la calandre, un rétroviseur... tout y passe. Battestini que la fraîcheur du soir dégrise, les rejoint et tente d'en faire autant. Erreur fatale : il inonde d'un jet fumant, les Weston du caïd. Le visage de Rocca se fige puis l'injure suprême jaillit de sa bouche: « Luchesu ! ».


Battestini, la biroute à l'air, a les yeux qui lui sortent de la tête. Que lui, l'aîné d'une fameuse famille corse se fasse traiter devant sa régulière, de journalier émigré ! Le sang reflue à sa tête. Il se redresse et pointe l'index gauche vers la poitrine du trafiquant. Tout le monde a compris la signification du geste, même la starlette qui s'époumone : « Non, Dominique, pas ça ! ». Les hommes de mains se séparent et resserrent les rangs. Seul, en retrait des deux groupes, Marco, le fidèle de Rocca, plonge le bras à l'intérieur de sa veste. Cliquetis de holsters...


Une bande-annonce en noir et blanc s'imprime dans le cerveau du commissaire: les malfrats dans un remake corse de L'ennemi publique, avec Joseph Rocca dans le rôle de James Cagney. Il se tasse dans son siège, croise les doigts, le palpitant en alerte. Des perles de sueur glissent sur son front pendant qu'il espère le bruit sec d'une détonation. Berger s'énerve et lui réclame un ordre. Il imagine l'inspecteur Monnier prêt à intervenir et le reste de la brigade aux abois. Au lieu de cela, le patron hésite... Le crachat d'un browning le décide enfin à agir. Les portières de la Traction claquent. Les flics, arme au poing, se ruent sur les truands. Guillaume entend dans son dos Monnier aboyer un ordre sec. Des flics surgissent de tous côtés et les pavés résonnent sous la ruée des godillots. Puis tout s'arrête. Dans le noir, le commissaire cherche une forme humaine gisant dans la rue. Rien. Il s'approche à moins de deux mètres de Rocca qui, sourire narquois aux lèvres, lève les bras mollement au ciel.


-  Ah, c'est vous commissaire ! ... on traîne ce soir dans Pigalle ? On allait s'en jeter un dernier au Monico. Je vous y inviterais bien, le taulier est un ami, mais paraît qu'il n'aime pas la poulaille... Et là, vous débarquez avec toute la basse-cour. Une autre fois peut-être ?


Guillaume a une furieuse envie de lui casser la gueule. La fouille commence... les holsters sont garnis mais les revolvers sont froids. Adossée à la carlingue de la juvaquatre, la fille à la zibeline sanglote. Des traces de khôl se mêlent à un filet de sang sur sa joue enflée. Elle tremble des mains et à ses pieds gît un objet qui luit. Guillaume le ramasse : un Puppy à canon jais et crosse de nacre. La souris chiale de plus belle. Ça casse l'ambiance... Flics et truands, les uns, arme au poing, les autres, bite rabattue, ont l'air gênés. Battestini tente de refermer maladroitement sa braguette. Il a beau avoir les neurones embrumés, l'haleine chargée et une trace humide de vomis sur son oxford blanche, il prend l'initiative.


-  Ben ma poulette, tu laisses tomber ton flingue, un beau pétard de collection ! Qu'est-ce qu'il foutait dans ton sac ? Je t'ai déjà dit... c'est pas un jouet, le coup part tout seul... Tu t'rends compte que t'aurais pu te faire mal... P'tête même tuer quelqu'un !


La fille hoquette de plus belle, jette ses bras autour du cou de son mac et lui demande pardon.

Le commissaire Guillaume enrage. Il se jette sur le mac, lui saisit un bras qu'il replie à angle droit dans le dos. Battestini laisse échapper un grognement de douleur pendant que le policier en profite pour le ceinturer et lui passer les menottes. Sonnés, hagards, les autres comparses se laissent tour à tour neutraliser par les flics sans coup férir. Monnier qui ne digère pas une nuit humide passée en embuscade s'en prend au lieutenant de Rocca et lui décoche un coup de genoux dans les parties. Marco s'effondre en poussant un râle. Le commissaire tente de calmer le jeu et demande à un jeune gradé d'aller chercher le panier à salade garé dans une rue adjacente.

Rocca ricane et apostrophe Guillaume.


-  Arrêtez votre cirque ! Vous ne pouvez pas nous foutre en cabane. D'ailleurs, on peut savoir de quoi on est coupables ?


 - Juste cinq bites à l'air en plein Paris, exhibition, ivresse sur la voie publique, outrage aux bonnes mœurs, permis de port d'arme à vérifier et accessoirement, confusion entre une voiture appartenant à un policier et un urinoir... article 222-32 du code pénal... laisse-moi réfléchir Rocca... disons un an ferme assorti d'une amende... pas vrai Berger ?


L'inspecteur éclate de rire et confirme à l'intéressé que la juvaquatre est bien la sienne. Le caïd ne sait plus quoi penser. Lui, un dab respecté, tomber pour outrage aux bonnes mœurs ? Foutaises...

On entend couiner la porte du Bricktop's d'où s'échappe un grand échalas esquissant deux pas de swing. C'est Antonelli.


-  Alors, on se le prend ce verre au Monico ?


Le gars n'a rien vu, rien entendu et son invitation, il la lance à la volée.


 -  Une autre fois, peut-être ? Mais si tu veux rejoindre tes potes, il reste de la place dans la limousine.


Le commissaire lui désigne le fourgon Citroën qui s'arrête dans un grincement d'essieux au niveau des flics. On gueule, on se débat, la zibeline s'accroche à la portière, mais le fourgon engloutit fissa sa cargaison de viande frelatée et redémarre cahin-caha en direction de la Place Blanche. L'adrénaline retombe...


Il flotte. Guillaume remonte le col de son imperméable, ferme les yeux et esquisse un mince sourire en entendant le hululement de la sirène dans le petit matin.


Serrage de pognes... les policiers se séparent et leurs silhouettes noires se dissolvent dans la lueur blafarde de l'aube naissante.

Les mille et une putes du quartier vont pouvoir retourner l'esprit tranquille, au turbin.

 

FIN

 

 

© Alaligne

 


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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 12:47

 

 

 

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Nouvelle: 1ère partie (1/2)

(texte déposé et protégé ©)


  ( sur le lecteur Deezer en colonne de droite, vous pouvez écouter la version originale de la chanson "it's murder" qui est citée dans cette nouvelle)


La rue de Pigalle est déserte. La pluie glacée laque les pavés disjoints. Un panneau publicitaire, veuf de plusieurs lettres affiche son slogan aussi clairement qu'un rébus directement sorti des pages de l'Almanach Vermot. Le "j" et le "f" y pendent lamentablement, comme les testicules d'Enoch Poznali, dit La Volga, après son exécution. Les flonflons du Front populaire ne feront pas, ce soir, chavirer le cœur du quartier interlope. Inutile de chercher sous une porte cochère, dans l'embrasure d'un hôtel de passe, les appâts d'une putain aux jambes gainées de soie.


Un œil attentif, scrutant les encoignures noires pourrait surprendre quelques silhouettes furtives, un pan d'imperméable, deux ombres discutant dans une tire, la flamme d'un briquet à essence.


Une oreille, tout aussi attentive, percevrait derrière les volets clos du cabaret, au numéro 66, les éclats de voix et résonances de la grande messe des marlous de la Butte.


Ce soir, les malfrats ont troqué casquettes canailles et vestes à carreaux pour leur tenue de deuil : alpagues noires, oxfords blanches, vernis et crocos. Leurs poules, nippées en bourgeoises, ont sagement enfermé quelques mèches rebelles dans des turbans de velours noir, pincés par des diams de chez Mauboussin. Un unique requiem pour tout ce beau monde: Le Bricktop's va fermer définitivement ses portes ! Les plus fines gâchettes et les meilleures gagneuses se coudoient au zinc déjà poissé par des débords de Veuve Cliquot.

Les « Corses » ont investi l'endroit dès minuit et faisant taire les rivalités ordinaires, se croisent, s'embrassent, se tapent sur l'épaule comme de francs compaings. Rocca-Serra chuchote dans l'oreille d'un Battestini qui tente de tenir à distance une blonde platine, emmaillotée dans un fourreau Lanvin. On sort les havanes et dans la plus totale confiance, on batifole sur les mérites comparés du trafic d'héroïne et de la traite des blanches. Il n'y a guère que deux ou trois lieutenants qui gardent l'œil, refusent d'un geste sec les coupes pétillantes. Deux accords plaqués sur un Gaveau modern style donnent le signal de la fête. Le pianiste est un black qui a cédé aux charmes de la capitale et refusé de suivre le Duke en tournée. Humour ou provocation ? Il entame « It's murder » et le swing couvre petit à petit les rires et les conversations. Qui aurait pensé que le Bricktop's prendrait en cette ultime soirée d'agapes des allures de Savoy avec cette faune trempée dans la bonne gâche ? Les guiboles s'agitent, les décolletés se trémoussent, les bouchons sautent à la fréquence d'une salve de mitraillette. Le pianiste enchaîne les bœufs et fait crépiter sous ses doigts les touches d'ébène et d'ivoire.

Du grand jus... une soirée de ribouldingue à ingurgiter jusqu'à la nausée tout ce que la boîte contient d'alcool et de tord-boyaux.

A quatre heures du mat' on éteint les lumières. Ada, la taulière, a prévenu : ce sera du jamais vu... Antonelli en profite pour faire admirer à Battestini la montre qu'il porte au poignet gauche. Les aiguilles fluorescentes d'une Panerai Radiomir affichent dans l'obscurité quatre heures et deux minutes. A peine un murmure d'étonnement de la part du malfrat ; il est tellement cuit que la montre aurait bien pu se transformer en horloge parlante ! On réclame le silence... Les lourds rideaux rouges du fond de la salle s'écartent et quatre balèzes hissent à bout de bras une énorme pièce montée d'un mètre soixante de haut, couronnée d'une dizaine de fontaines d'artifice enflammées. Les oh ! les ah ! fusent au milieu des claquements de mains. Nouvelle tournée de champagne dès le rallumage des loupiottes. Battestini vomit sur le fourreau de sa blonde. Deux gars fendent la foule, le soutiennent et l'entraînent vers les toilettes. La fille, choquée, s'effondre en larmes sur les genoux du pianiste. Rocca grimace. Il ne tient pas à ce que la fête dégénère et que l'alcool aidant, les luttes de clans refassent surface. La trêve est fragile et trop de cadavres sur les ardoises. Les flics n'attendent qu'un dérapage, le crachat indiscret d'un revolver pour jeter leurs filets ; il le sent, il le craint, mais le champagne a ramolli ses sens. Place au plaisir et tournée générale! Chocs des verres et cul sec ! Il cherche du regard Marco, son fidèle bras droit, qui tangue maintenant dans les bras d'une grosse rouquine à deux automnes de la retraite.

Que son Rudolph Valentino de service arbore un sourire béat devant cette vieille masse de gélatine, « désembulle » quelques uns de ses neurones. Il est temps de quitter les lieux. Pas besoin de consignes, de gestes particuliers, il suffit qu'il se lève pour que le message à ses lieutenants soit clair. Enfin, se lever... c'est là le problème. Il s'y prend à trois fois, sous le rire hystérique de la femme de Battestini, une starlette, dont le seul haut fait de plateau, se résume à trois répliques insipides dans le dernier film de Duvivier, Pépé le Moko. La main en forme de clapet, il lui fait signe de la boucler et retombe avachi une nouvelle fois sur son siège. La fille doit non seulement être idiote, mais aveugle, car elle rigole de plus belle. La claque part : empreinte de chevalière sur la joue et boucle d'oreille qui valse à trois mètres. Ada s'approche de Rocca, le regard assassin. Il faut avouer qu'elle préfère de loin ses « lovely parties » avec Cole Porter, la compagnie de Scottie, d'Eliot ou d'Ernest H, à celle de ces truands qui transforment son cabaret select en vomitoire et en officine de tabassage. Peu impressionnée par le caïd qui peine à garder l'équilibre, son tempérament afro-américain mâtiné d'une pointe d'écossais s'apprête à frapper fort. Le sourire crispé aux lèvres, un soupçon d'accent virginien dans une voix graillonneuse, elle lui demande en insistant sur chaque syllabe de « calter » au plus vite. Le nœud papillon en soie blanche de Rocca tressaute. Sa pomme d'Adam en dit long sur l'estime qu'il porte à cette ex-guincheuse métisse devenue en quelques années la coqueluche du Tout Paris huppé. Si la chaloupeuse tient à lui faire perdre la face, c'est perdu d'avance car il sait que le flouze la ramènera à de meilleurs sentiments. D'un claquement de doigts, il avise son avocat - homme d'affaires - comptable, un juif polonais répondant au sobriquet de « l'artiche ». Pas besoin de lui faire un dessin : une épaisse liasse de billets s'abat sur la table. Ada soupire, hausse les épaules et empoche. Antonelli qui a observé la scène, se rapproche de Rocca et lui suggère de finir la nuit au Monico où Alix Combelle officie à la clarinette. Une dernière coupe de champagne scelle le compromis. Peut-être la coupe de trop...

(à suivre)...

 

 

© Alaligne

 


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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 18:40
Roman de gare


En cliquant sur ce titre énigmatique vous trouverez à quatre mains et deux voix une écriture simultanée.
Beaucoup d'entre vous sauront réattribuer à qui de droit...
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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 09:47

  

 

Illustration de la couverture
du
Calendrier de l'Avent


   

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Voici en avant-première pour mes amis lecteurs et lectrices le projet d'illustration réalisé par Jean-Pierre pour la couverture de mon conte de Noël,  qui sera publié (si tout va bien...), corrigé et légèrement modifié, en fin d'année.
Sur ma demande il y a fait figurer mes trois héros: Abel, Filou et Myrtille.
J'ai caviardé ce dessin préparatoire. On est jamais trop prudent...
Je retrouve trop souvent sur le net certains de mes textes sans que l'on ne m'en ai demandé l'autorisation préalable.
J'espère que ceux et celles qui ont lu ce petit conte y retrouvent mes personnages...

 

 

 

 

Bon Dimanche... Alaligne

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