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  • : Ecritures à la loupe
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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 15:13

 

 

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Gamers

 

(9 et 10)

 

 

   Le sponsor d’Intel se leva pour l’accueillir et la présenter à l’homme dont elle ne connaissait jusqu’à présent qu’une nuque plantée sur un corps limite obèse. Lorsqu’elle vit son visage, Gladys eut un bref moment de surprise. La couleur de la peau, la face lisse et ronde, les yeux tirés en amande signaient des origines asiatiques évidentes sans que Gladys puisse en déterminer l’origine exacte. Japonais, coréen, chinois… ? Pour elle, ils se ressemblaient tous.

   - Mister Wang, puis-je vous présenter Gladys Murphy, que vous connaissez sans doute mieux sous le pseudonyme d’Ovocyte007 ? Gladys... Mister Wang… un passionné de sports électroniques et un homme d’affaires réputé à Pékin…

   L’homme hocha la tête et émit un bref « enchanté » sans pour autant daigner afficher un quelconque sourire. D’une main boudinée à l’annulaire orné d’une bague où scintillait un énorme diamant, il indiqua le siège libre à sa droite. D’emblée, Gladys le trouva antipathique. Le mec suait par tous les pores de la peau, le nouveau riche, le requin affairiste sous des airs patelins. À part lui subtiliser son caillou « m’as-tu-vu », il ne présentait à ses yeux pas le moindre intérêt. Elle s’assit du bout des fesses sur la chaise prête à battre en retraite à la moindre occasion, puis elle posa son verre humide sur la table basse, curieuse de découvrir le tour qu’allait prendre la conversation. Ce fut à nouveau le gars d’Intel qui brisa le silence.

   - Mister Wang nous fait l’honneur d’assister cette année au tournoi de la MGL, en dépit d’un emploi du temps particulièrement chargé. Mister Wang parle merveilleusement notre langue et il sait allier à la perfection business et mécénat.

   Il guetta en vain une réaction de la part du chinois.

   - Il est également ici pour inaugurer l’exposition du célèbre peintre chinois Zao Wou-Ki et il y a de fortes chances pour qu’il vous invite au vernissage qui aura lieu en début de semaine prochaine, surtout si vous remportez le titre dans Starcraft ! Vous n’êtes pas la moins performante à ce jeu, me semble-t-il ?

   Gladys se demanda si elle devait apprécier la litote à sa juste valeur ou ne retenir que le ton légèrement ironique sur lequel la phrase avait été prononcée. Les vernissages la faisaient carrément chier et son intérêt pour la peinture s’était arrêté le jour où son institutrice avait déclaré en admirant une gouache représentant Winny, son ourson favori, « Bravo Gladys, il est très beau et très coloré ton tumulus ! ». Qu’est-ce que ces deux zèbres lui voulaient et pourquoi le chinois avait-il rencontré Gary à l’XO? Elle n’imaginait pas un seul instant son pote et le bridé papoter sur les nouveaux courants de la peinture chinoise.

   - Très aimable à vous, déclara-t-elle en fixant droit dans les yeux le soi-disant mécène. Vous m’excuserez, mais, je ne vais pas pouvoir rester longtemps. J’étais descendue pour grignoter quelque chose et je dois me lever tôt demain matin. Une rude journée m’attend… Il est clair que je vais remporter le tournoi en solo de Starcraft et que notre équipe va exploser toutes les autres dans Call of Duty… alors pour les invitations, prévoyez-en cinq… Sur ce…

   Gladys vida d’un trait son verre et se leva de sa chaise.

   - Vous paraissez très sûre de vous, jeune fille…cela dénote du cran… mais nous avons en Chine un proverbe qui dit : « Alors que tu chasses un tigre par la porte de devant, un loup peut entrer par celle de derrière ». Rien n’est jamais acquis d’avance… Cela étant, vous me plaisez… alors je vous souhaite bonne chance, à vous et bien entendu à toute votre équipe. Si par malheur votre parcours n’était pas aussi brillant que vous le prévoyez, n’hésitez pas à me contacter, voici ma carte de visite…

   Le gars lui tendit un bout de bristol au design d’un mauvais goût remarquable. Gladys grimaça un sourire et fit disparaître l’horreur dans la poche arrière de son jean. Elle prit congé, furieuse de n’avoir pas trouvé une réplique assassine pour clouer le bec à ce jean-foutre. Qu’il aille se faire voir avec ses proverbes à la con ! Les nerfs en pelote, elle regagna le bar pour commander un sandwich. Les deux casse-couilles étaient toujours perchés sur leurs tabourets et sirotaient un énième bourbon. Leurs tronches glauques lui donnèrent envie de gerber.

   - Ça marche pas fort, ton petit business, on dirait… Hein, poulette !

   Ces connards la prenaient pour une pute. Aussitôt, ses neurones sonnèrent le branle-bas. Ils ignoraient qu’elle était une spécialiste du « mae moroté jimé », autrement appelé, étranglement de face en jujitsu, et que seule sa fidélité au serment de n’utiliser son savoir qu’en cas d’ultime nécessité lui interdisait de leur faire goûter les poils synthétiques de la moquette. Elle les toisa avec dédain et évalua leur dangerosité à un niveau en dessous du zéro absolu.

   - J’cause pas à des lavettes… susurra-t-elle en faisant vibrer ses longs cils.

   Le moins bourré des deux retint par le bras son compagnon de beuverie dont la face arborait subitement une admirable couleur violette.

   - Laisse tomber, tu vois pas qu’on a à faire à une geekette… sûrement pas clean en plus, vu la tenue destroy… Vise un peu son jean et son T-shirt Starcraft…

   Et de fait, ils laissèrent tomber…

   Gladys profita de l’instant de répit pour enfin commander son sandwich : un «King Trébizonde», aux morceaux d’agneau, de tomates et d’oignons saupoudrés de paprika, le tout arrosé d’huile d’olive et enveloppé dans du pain Pita. De quoi étouffer une armée entière de Zergs.

   - Avec un verre de Muscadin, heu… de Muscadet peut-être ? interrogea le barman.

   Gladys hésita en pensant à la tête qu’elle aurait pour la séance de photos du lendemain. La colère continuait pourtant à faire bouillir le sang dans ses veines. Le chinois, les deux trouducs et le stress accumulé pendant la journée d’entraînement eurent raison de ses bonnes résolutions.

   - Pas un verre mais une bouteille… et glacée mec…

   Il lui restait un peu moins de cinq heures pour récupérer.


 

***

 

 

   Il était tôt et la salle de restaurant était quasiment déserte. Peter se sentait confiant. Après des débuts difficiles, l’équipe avait fini par trouver un mode de fonctionnement plus que satisfaisant. La rivalité entre Gary et Anton s’était estompée pour céder la place à une émulation féconde et John s’était révélé un sniper d’enfer, protégeant le reste du clan avec une efficacité redoutable sans jamais abuser du « quick scope *». Quant à Max, il lui avait laissé peu à peu reprendre son rôle de leader et n’était intervenu que pour distiller au compte-goutte quelques conseils. Il versa une longue rasade de sirop d’érable sur ses pancakes tout en repassant dans sa tête la stratégie qu’il avait concoctée comme un maniaque dans la nuit pour le tournoi du lendemain. Il but une gorgée de café brûlant et choisit sur son Iphone le dernier CD de John Mayer afin de démarrer la journée sur une tonalité carrément cool et folk. Les premiers accords de guitare de « Born and raised » ondulaient dans ses oreilles lorsque Gladys fit son apparition.

   Quelle tronche ! Visiblement, la hardcore gameuse de choc avait passé une nuit blanche. Les traits tirés, des cernes bleuâtres sous les yeux, les cheveux en pétard, elle avançait vers lui comme un robot en rupture de Lithium. Gary enleva ses écouteurs et l’observa avec inquiétude.

   - T’as pas franchement l’air dans ton assiette !

   - Sans dec… ! J’ai un mal de crâne à faire exploser ma cervelle…heu… pour tout te dire, j’ai biberonné au muscadet une partie de la nuit et le vin blanc ça me déglingue sévère. Pas fermé l’œil…Un excès de sulfite et piouff, j’ai les neurones qui s’entrechoquent. Mais, ça va passer, t’inquiète… Y a quoi à becqueter pour le p’tit dèj ?

   - Comme d’hab… au buffet, tu trouveras de tout. Tu ferais bien de te caler l’estomac avec du lourd et de retourner ensuite dans ta chambre te refaire une beauté. Si le journaliste d’Xbox, par malchance, te croise dans cet état, sûr qu’il faudra un pro de photoshop pour que tu ressembles enfin à une meuf potable.

   - Il arrive à quelle heure ?

   - Vers dix heures, d’après Max. T’as trois heures devant toi… C’est jouable… Qu’est-ce qui t’as pris de boire autant ?

   Gladys hésita un instant. Après tout, elle n’avait eu que des impressions négatives, des pressentiments, des doutes. La rencontre de Gary et du chinois n’était pas due au hasard, mais quelque soit l’objet de leur rendez-vous, depuis ce jour, le joueur n’avait manifesté aucune réaction anormale. Bien au contraire. Alors, pourquoi inquiéter Peter la veille du tournoi ? Elle se mordit les lèvres et opta pour un demi mensonge.

   - C’était l’anniversaire de mon défunt père. Mort d’une cirrhose du foie quand j’avais cinq ans. Une flèche dans la catégorie enfoiré-pochard. Une façon, tu vois, de lui rendre hommage…

   Peter parut gober l’explication au grand soulagement de Gladys qui n’en demandait pas tant. Elle en profita pour aller se servir au buffet une assiette de viennoiseries et quelques rogatons de salami. En longeant les consoles débordant de victuailles, elle croisa son reflet dans le grand miroir du restaurant. Peter avait raison. Elle avait une tête de mort-vivant.

   Le journaliste Franck Burneys n’était pas venu seul. Un jeune homme, crâne rasé, l’accompagnait portant à l’épaule, telle une caricature de grand reporter baroudeur, des tonnes d’appareils photos numériques et un caméscope Sony HD dernier cri. L’équipe d’AMD rassemblée dans l’un des salons de réception de l’hôtel arborait les nouveaux T-shirts de leur sponsor ; la séance photo-vidéo-interview pouvait commencer. Larry passa en premier. Il frimait et se montra intarissable pour vanter les mérites de sa Société. John, toujours en retrait, avait le visage livide et se rongeait les ongles avec une rage de damné. Gladys s’approcha de lui pour le réconforter.

   - T’es plus pâle que moi, il y a trois heures ! Ne crains rien… ils vont pas te manger… quelques photos et une p’tite interview de trois minutes. Tu n’auras qu’à me fixer dans les yeux pendant tout le temps du tournage. Je reste à tes côtés pour t’encourager…

   - C’est pas ça…

   - Ben, c’est quoi, alors ?

   - C’est mon frère qui me fait peur…

   - Ton frère ? Quel frère ?

   - Gary… souffla John en baissant la tête

   -  Gary, c’est ton frère ? C’est quoi cette histoire ?

   - En fait, mais tu gardes cela pour toi… je t’en supplie Gladys… Gary est mon demi-frère… on a été élevés par des mormons fondamentalistes qui pratiquent la bigamie. Même mère, mais deux pères différents, donc on ne porte pas le même nom. J’ai peur qu’il fasse une grosse connerie…

   - Quel genre de connerie ?

   - Je peux rien te dire Gladys… j’ai promis…

   - T’as promis cette nuit quand tu t’es pointé dans la chambre de Gary ?

   John parut stupéfait.

   - Je ne pouvais pas dormir… et quand j’ai décidé de descendre au bar boire un verre et manger un sandwich, je t’ai vu frapper à la porte de Gary. Qu’est-ce qui se passe John ? Qu’est-ce Gary trafique ?

   - J’peux pas Gladys… j’ai promis…

   - Je t’aime bien John, mais je te promets que si quoique ce soit met en péril mes chances de gagner ce tournoi, tu auras des comptes à me rendre… Tu te cales ça dans ta petite tête et tu y réfléchis à deux fois.

   - Mademoiselle Gladys Murphy, c’est votre tour…  brailla le journaliste.


*Quick scope : le quick scope consiste à viser et tuer avec un fusil de précision, en une fraction de seconde

 

 

à suivre…

 


 

 

 


 


 

©Alaligne, tous droits réservés


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commentaires

voyance mail gratuite 22/01/2016 14:55

Bonjour !
Votre blog est très intéressant ; et présente bien tout ce qui est bon Merci !