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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 15:43

 

 

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PASO DOBLE

 

 

 

Une chaleur lourde et poisseuse engluait Madrid en ce vendredi 13 mai. La ville bourdonnait à une heure où d’habitude les madrilènes peinaient à ouvrir l’œil. Des volets clos pour contrer les rayons d’un soleil déjà torride, un gai charivari s’échappait en une volute sonore qui  ondulait dans les ruelles jouxtant la Plaza Mayor.

 

Pépé venait d’ouvrir sa boutique de coiffeur dans la calle de la Cava Baja et lavait le trottoir à grands seaux d’eau avec une diligence toute inhabituelle : les festivités de San Isidro allaient commencer et il ne comptait pas y faire défaut. Neuf jours de réjouissances qui attiraient beaucoup d’espagnols et de touristes du monde entier, neuf jours pendant lesquels des cinq heures de l’après-midi, il pourrait assouvir sa passion d’aficionado. Ce vendredi, il travaillerait non-stop jusqu’à quinze heures puis baisserait le store, juste le temps de prendre une douche et de se rendre à pied à la Plaza de la Ventas pour assister à la première des neufs corridas de la fiesta. Il avait économisé en prévision de l’instant magique pendant de longs mois. Son rêve ?  s’offrir une place dans la zone dix, l’une des plus convoitées de l’arène. Le petit pactole accumulé au fil du rasoir et du blaireau avait rendu le rêve réalité et il gardait ses neuf précieux tickets d’entrée dans un coffre-fort au fond de l’arrière boutique. Pépé était en train d’empiler des serviettes fraîches près du bac de lavage, tout en fredonnant un air de Lagrimas Negras, lorsque la silhouette d’Antonio s’encadra dans la porte de sa boutique. Son ancien compagnon de collège avait des jambes courtes et bancroches, un long nez biscornu ainsi qu’une verrue fort peu esthétique au menton. Mais ce n’était pas pour ces singularités physiques que Pépé l’avait surnommé El Diablo. Non, Pépé habitué à l’apparence disgracieuse de ce quasimodo du barrio Lavapiés, ne percevait de lui que la beauté d’un regard cristallin et d’une âme franche et simple.  Il connaissait et appréciait ses multiples activités bénévoles.  Ils s’étaient retrouvés en 2010 au coude à coude au milieu d’une foule imposante lors de la Journée internationale du refus de la misère. Issus tous deux des classes populaires, le sort des miséreux les liait en une fraternité spontanée. Pourtant voilà… depuis deux ans Antonio avait rejoint les rangs du PROU, un collectif de défense des animaux qui avait réussi à faire interdire la corrida en Catalogne. Non seulement Antonio militait mais il était devenu dans la foulée le responsable de l’antenne locale, et cela, Pépé ne pouvait le supporter… Voir son ancien ami entrer dans sa boutique relevait du cauchemar et était aussi incongru que d’élever des piranhas dans un aquarium de pacifiques Tetras ou que de voir un hétéro ouvrir un bar branché dans le quartier gay de La Chueca.

 

Leur amitié, hier une et indivisible, filait depuis à l’asymptote.

 

- ¿Qué tal, El Diablo? demanda d’un ton bourru Pépé.

 

Antonio sourit au sobriquet et d’un geste imitant des lames de ciseaux, montra sa longue tignasse aussi drue que la laine d’un mouton mérinos.

 

Pépé soupira et indiqua d’un geste négligent à son ancien ami une place au bac. En temps normal, Pépé était connu pour sa bonne humeur, son optimisme jovial, mais là, il faisait carrément la gueule.  Il traîna des pieds jusqu’au  lecteur de CD près de la caisse, inspecta soigneusement la pile de musiques rangées dans une tour, fit son choix et appuya sur Play. Aussitôt  les accords enflammés d’une banda résonnèrent entre les murs. Il avait choisi à dessein  Cielo Andaluz…  Antonio faillit bondir de son siège, mais Pépé le maintint avec vigueur le dos collé au fauteuil, lui bascula la tête en arrière et fit couler dessus un jet d’eau glacial qui par une inadvertance totalement coupable et parfaitement volontaire glissa le long de la nuque et mouilla le col de chemise. El Diablo couvert d’eau puis d’une dose de shampoing assez importante pour décrasser toutes les têtes pouilleuses du quartier de Baranquillas, ne pouvait bouger sans risquer de ruiner et sa veste de serge à effet de chevron, et son pantalon de flanelle. Il enrageait ;  sa verrue se mit à trembler au bout du menton. La face écarlate, il flirtait dangereusement avec l’apoplexie. Rassemblant toute son énergie, pendant que trompettes, trombones, hélicons, sax et clarinettes glorifiaient l’art tauromachique, il entonna d’une voix tonitruante un couplet vengeur :

 

« Festejo criminal, vergüenza

Torero, eres la vergüenza de una nación

Torero, eres la violencia en televisión

Torero, eres asesino por vocación

Torero, me produce asco tu profesión… »

 

 

Aussitôt Pépé appuya sur la télécommande et poussa le volume du CD à fond. De son côté Antonio s’époumonait à s’en briser les cordes vocales :

 

 

« Llamar cultura al sadismo organizado
A la violencia, a la muerte o al dolor
Es un insulto a la propia inteligencia
Al desarollo de nuestra evolución… »

 

Par la porte laissée grande ouverte, une cacophonie assourdissante emplit la calle de la Cava Baja et les voisins accourus pour se régaler du spectacle prenant subitement fait et cause pour l’une ou l’autre des parties reprenaient, qui de voix de stentors, le chant andalou traditionnel, qui de voix de ténors, le refrain anti-tauromachique. La fête de San Isidro débutait en fanfare…

 

 

 


 


 

©Alaligne


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commentaires

voyance gratuite par mail 22/01/2016 15:07

Merci pour tout ce travail que cela représente et pour tout le plaisir que j’y trouve .