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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 09:40

Les bagatelles de l'Histoire (1)

 

 

 

-Dessin_de_la_guillotine.jpg

 

 

 

L’improbable dialogue

 

- Gelôse… hum ! Fouquier qu’en penses-tu ? Allons citoyen que diantre, un petit effort ! Il ne me reste que trois noms à trouver…l’hiver ne t’inspire donc rien ? Il me faut un son lourd et une mesure longue pour la prosodie de ces mots qui doivent faire frissonner. Gelôse… le gel, la neige, le froid, la bise glaciale qui raidit les cœurs…


Fabre griffonna nerveusement le mot au dos d’une page de l’acte II  de son Philinte.

Antoine le regardait faire avec mépris. Il avait d’autres projets en tête. La veille, la Convention nationale l’avait nommé à la tête du tribunal révolutionnaire. C’est peu dire que la charge l’honorait, et si Faure n’avait pas décliné la proposition, qui sait quelle machination il aurait ourdie pour obtenir la fonction. Accusateur public ! le mot claquait à ses oreilles comme une revanche grandiose.


- Enfin, Fouquier, me diras-tu si gelôse te sied ?


Décidemment le théâtreux commençait à l’énerver. Il ne lui pardonnerait jamais d’avoir écrit cette dernière pièce où, drapé dans une posture insolente, ce bellâtre des lettres s’était évertué à pourfendre certains de ses amis révolutionnaires. Il le soupesa du regard… un dispendieux, un escroc qui devenait radin dès que l’on sollicitait sa bourse… un freluquet, un pédant, qui chipotait pour trouver un nom qui irait rejoindre les autres dans un calendrier que l’on aurait tôt fait d’oublier. Et comme si sa vie en dépendait! Quel crétin ! Viendrait bientôt le jour où il lui ferait rendre gorge. Un homme de cette sorte se tient toujours au bord du gouffre… une chiquenaude, et il tomberait.


- Gelôse, m’évoque un pot de confiture Philippe…Le mot est certes beau mais je pencherais plutôt pour nivôse… la neige, c’est tellement plus poétique…


Il jeta un coup d’œil à l’homme de lettres que l’argument avait ébranlé. Fabre d’Eglantine reprit sa plume et écrivit avec soin nivôse à côté de gelôse sur la feuille de papier. Il compara les deux, tendit la feuille à bout de bras, la rapprocha, l’éloigna à nouveau, se la colla sous le museau comme un chien de trufficulture devant son champignon favori. Il buvait l’encre, l’humait avec délectation, s’enivrait des pleins et déliés de son ample et précieuse calligraphie…. Les coins des yeux plissés, il scrutait le mot en spécialiste. Les pupilles rapprochées comme les lentilles d’une binoculaire, les cinq lettres finirent par se graver au fond de sa rétine.


 –Nivôse, mais que n’y ai-je pensé avant toi! Ah mon ami, heu… cher citoyen, vois-tu à quels débordements ton génie m’entraine. Ma vue se trouble de larmes à la lecture de ce mot qui marque l’apothéose de notre calendrier. Nivôse, puis, allons… pourquoi pas pluviôse et que dirais-tu pour finir de ventôse ?... Calliope m’inspire…Nous touchons le sublime !


Fouquier retint avec peine un fou-rire. Décidemment la fatuité de ce gredin était inénarrable. Il allait le regretter le jour où la lame aiguisée de la guillotine lui décollerait la tête. Immense perte pour la farce humaine !  Mais la révolution ne reculerait devant aucun sacrifice et Fabre, insolent de nature, trouverait assurément un bon mot face au bourreau, de quoi assurer sa gloire posthume. Il le voyait parfaitement fredonner « Il pleut, il pleut bergère… » à l’instant fatidique. Il décida d’y aller d’une flatterie supplémentaire et de lui tendre un piège.


- Fabre, tout le mérite te revient… J’ai parlé sans réfléchir et le mot m’est sorti de la bouche par inadvertance… l’homme de génie c’est toi. Tu crées comme tu respires…Saint-Just n’est qu’un piètre orateur comparé à toi… et je me demandais si notre révolution ne mériterait pas un nouveau dictionnaire de la langue française, dont tu serais, bien entendu l’auteur. Tant de mots à inventer… Tiens par exemple… l’écu frappé au profil de Louis doit cesser d’exister, la révolution doit embraser l’Europe et faire tomber tous les tyrans, il nous faudra une monnaie unique, comment l’appellerais-tu ? Quant au bloc germano-prussien, il nous faut le couvrir de ridicule, frapper les esprits, monter le peuple contre ces affameurs. La Convention te sera à jamais reconnaissante ! Je t’en donne ma parole…


L’inanité de la promesse fit monter le rouge aux joues de Fouquier. Il n’avait aucun pouvoir sur l’Assemblée et il regretta aussitôt de s’être engagé à la légère. Fabre était homme à se faire l’écho de ses paroles, si le vent tournait en sa défaveur. Il se mordit les lèvres, mais il était trop tard pour revenir en arrière.


La tête entre les mains, ce dernier semblait prostré. Après un long silence, il leva un visage inspiré vers son compagnon.


- L’euro ! oui, l’euro !, la monnaie de tous les peuples européens… cela coule de source… Pour ces bouffons de Léopold et de Frédéric, nous appellerons leur alliance le « blogopru », ridicule, n’est-ce pas ? Ou plutôt le « blog » c’est plus court et tellement plus inepte…


Fouquier-Tinville avait vu juste. Il suffisait de titiller l’orgueil de Philippe pour lui faire perdre le sens commun. Pour l’euro, passe encore… mais le « blog », pouvait-on inventer un mot plus absurde ? Encore une ou deux fantaisies de ce genre et le sort de Fabre serait définitivement scellé. Le peuple a toujours besoin de coupables. Le rimailleur en serait.

 

 

 

 

 


 

©Alaligne

 


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