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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 09:34

 

 

 

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Chassé-croisé

 

 

Il y a des gens que tout sépare ; l’origine, la culture, la religion, les moyens financiers, que sais-je encore… Ginette et Archibald en faisaient partie.

 

Après avoir poussé plus vite que du chiendent  entre les pavés disjoints d’un passage oublié du haut Belleville, à une époque où la feuille de menthe et le couscous n’avaient pas encore succombé aux effluves des nems et du nuoc mam , la famille de Ginette avait été boutée hors de la capitale faute de moyens financiers adéquats pour résister à la hausse des loyers.  Au nadir de l’échelle sociale, deux barreaux les séparaient du bitume. C’est dans le bas Fontenay que la famille s’était retranchée dans un HLM, habitat lézardé et moche, comme l’avait baptisé le père de Ginette, cheminot syndiqué, athée, esthète du dimanche et salarié tatillon sur les horaires, déformation professionnelle d’une époque aujourd’hui révolue.  Un CAP de secrétariat commercial en poche et un gros coup de bol avaient permis à la jeune Ginette de rentrer dans la Société Kodak à l’âge de vingt ans. Plutôt que de courir les jobs, à l’heure des encore « glorieuses », elle avait assuré le sien. Quarante ans dans la même boîte, souffrant en silence les restructurations successives, les changements de patrons, elle avait fait partie des meubles au même titre que le siège de moleskine qui déménageait avec elle à chaque changement d’affectation dans la société.  On ne l’avait jamais vu jeter un coup d’œil à son bracelet montre, dire un mot de reproche à quiconque, prendre une seule journée de congé maladie.  Elle était restée célibataire et ses économies lui avaient servi à gâter ses neveux et ses nièces. Discrète à la limite de la transparence, la retraite l’avait cueillie à la surprise de tout le monde, y compris la sienne.  Ginette partait, le Kodachrome en fit de même, l’Eldorado de l’argentique entamait sa phase terminale.

 

Archibald était né coiffé, dans une grande famille bourgeoise, sise dans le 7ième. Au zénith de l’échelle sociale, deux barreaux les séparaient de l’opulence. Deux barreaux que le père d’Archibald, déjà rentier, catholique traditionnaliste convaincu et proche de l’Ecclesia Dei, était néanmoins prêt à franchir via la réussite exemplaire de son fils qui fut dument envoyé faire ses humanités en contrées protestantes, d’abord en  Angleterre puis aux Etats-Unis, à la Rochester University.  D’excellents résultats et la fréquentation assidue de l’Alpha Delta Phi fraternity , passage obligé de la réussite, scella son avenir.  Il est vrai également que lorsqu’il ferra au bout de son hameçon la nièce de Gerald B. Zornow, futur président de Kodak, certains mauvais esprits, aux synapses tordus, le traitèrent d’opportuniste. Quarante ans dans la même boîte, souffrant en silence les nominations les plus variées dans des pays au climat parfois gluant,  jusqu’à ce qu’on lui confie la direction de la filiale française, Archibald avait fait partie des meubles au même titre que ceux en loupe de citronnier qui déménageaient avec lui  à chaque nouvelle mission.  On ne l’avait jamais vu autrement qu’habillé en Cerruti, qu’au volant d’une grosse cylindrée, et ne déjeuner ailleurs, une fois revenu en France, que chez Maxim’s. Il n’avait jamais eu d’enfant, raison pour laquelle sa femme l’avait quitté et pilier d’une entreprise qu’il considérait comme sa seule famille, il avait converti tout son patrimoine en actions. Funeste erreur! Lorsqu’il prit sa retraite, ses plus proches collaborateurs et ennemis jurés réclamaient depuis longtemps en loucedé son scalp pour n’avoir pas anticipé l’arrivée du numérique.  Archibald partait, la boîte était déjà au bord de la faillite.

 

Ginette avait gardé une peau de jeune fille avec juste ce qu’il faut de légères touches de poudre pour lui donner le velouté de la pruine sur une grappe de raisin. À petits pas elle se dirigeait maintenant vers le banc au fond du parc d’où la vue sur deux chênes centenaires était imprenable.

 

Archibald avait le teint cireux, indice d’une maladie qui rongeait ses entrailles, mais le regard était encore vif et d’un bleu de cyan. À petits pas il se dirigeait maintenant vers deux chênes centenaires d’où la vue sur un petit banc de pierre était imprenable.

 

Trois cents mètres séparaient Ginette d’Archibald, autant dire, un gouffre,  une distance incommensurable. Ayant cotisé à la même caisse de retraite, leurs chemins se rejoignaient en bout de course, là, aux confins de la Seine et Marne, dans une bâtisse  sans charme et ce, sans aucune chance de volte-face, aurait dit Ginette, de palinodie, aurait dit Archibald.


Aussi quand leurs regards se croisèrent, c’est d’un même élan qu’ils levèrent la main pour un tendre et timide salut amical.

 

 


 


 

©Alaligne


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commentaires

voyance par mail gratuite 22/01/2016 15:07

Bonjour, j’adore vraiment ce que vous faites je me demande comment j'ai pu rater votre blog.