Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Ecritures à la loupe
  • Ecritures à la loupe
  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
  • Contact

Mes romans

histoire

  couv-pour-OB.jpg




27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 16:10

 

spectre

 

 

IX

 

 

 

 

Le village, construit sur un escarpement rocheux, abritait un dédale de ruelles pentues que la brume poisseuse avait rendues glissantes. Le chat, acrobate de naissance, se jouait de la difficulté. Incapable de marcher au tempo de l’allure humaine, il bondissait de quelques mètres, s’arrêtait, tendait l’ouïe au moindre bruit, puis filait à nouveau, aussi à l’aise sur le sol miroitant qu’un patineur exécutant un programme de figure libre. Il poussait le vice jusqu’à se laisser glisser jusqu’au prochain lampadaire où, bombant le dos, il se caressait, laissant ainsi ses phéromones indiquer sa présence amicale à ses congénères. Jules, encore dans un état second, peinait, hésitait à chaque minime enjambée et il lui fallut pas moins d’un bon quart d’heure pour rejoindre sa demeure. Arrivé sur le seuil, il fouilla ses poches à la recherche de son trousseau de clés, puis fit pivoter la lourde porte de chêne en évitant soigneusement de la faire grincer sur ses gonds rouillés. La pénombre régnait dans la maison mais une douce chaleur les accueillit dès l’entrée ainsi que le fumet d’un ragoût qui éveilla l’appétit des deux larrons. Le cantonnier ôta ses godillots humides et les pieds tire-bouchonnés dans des chaussettes de laine trop grandes à force d’être portées, il avança à pas de loup sur le vieux parquet, tandis qu’Arsène flairait d’un air circonspect ce lieu, pour lui encore inconnu. La porte de la chambre de Charlotte était entrouverte, si bien que Jules put l’apercevoir la tête nichée au creux de l’épaule de Christine, elle-même enlaçant la taille de sa propre fille ; les trois frêles silhouettes s’étaient assoupies, toutes habillées sur le lit. Un instant, il s’en voulut d’avoir tant tardé et de rentrer dans un si pitoyable état. Partagé entre l’envie de réveiller Christine et celle de céder à la tentation de goûter au ragoût qu’elle lui avait préparé, il tergiversa, les sourcils froncés en signe de profonde concentration. Le matou était tout autant perplexe : devait-il satisfaire sa curiosité en s’approchant des humaines qui lui offraient une place douillette, juste à sa taille au creux du lit, ou obéir à ses entrailles qui lui criaient famine comme à chaque fois que l’odeur d’un mets effleurait ses narines ? Il faut croire que ces deux là étaient faits du même bois car sans se concerter Jules referma doucement la porte à l’instant précis où Arsène pivotait en direction de la cuisine. Sur le fourneau, une épaisse marmite de fonte tiédissait en les attendant. Jules alluma la suspension au-dessus de la table : son couvert était disposé à la place habituelle. Il fit réchauffer à petit feu le repas et se versa, sous l’œil réprobateur du chat, un grand verre de vin rouge. Après avoir vérifié que la porte était bien fermée et que personne en dehors de Jules ne pouvait l’entendre, Arsène reprit sa voix de baryton :

 

- Ne pensez-vous pas qu’un grand verre d’eau fraiche serait préférable à ce tord-boyaux qui vous détruit l’estomac et les neurones ?

 

Jules qui avait fini par oublier le nouveau don de son compagnon sursauta en entendant la voix et faillit renverser son verre sur sa chemise.

 

- Dis-donc, toi… Si tu retrouves la voix pour me faire la morale, tu ferais bien de garer tes miches et de te rentrer une bonne fois pour toutes, dans ta petite cervelle de greffier, qu’il n’y a pas que les coqs ici que l’on saigne à blanc !

 

Le ton était réellement menaçant et Arsène avait couché instinctivement les oreilles en arrière, bandé ses muscles, prêt à fuir. Seulement voilà, l’odeur du ragout était trop délectable pour que la colère de Jules durât bien longtemps. La viande commençait à attacher au fonds de la marmite et il s’empressa de remuer le ragout qui exhala ses senteurs de laurier sauge et de thym frais. Rendu à de meilleurs sentiments, il préleva un tendre morceau de jarret de bœuf, le coupa en lamelles qu’il disposa dans une soucoupe à l’attention du chat et Arsène, qui avait compris la leçon, ne broncha pas lorsque son hôte avala d’un long trait son verre de vin. Seul le bruit des mandibules retentit dans la cuisine pendant un long moment.

Le repas terminé, Jules bourra une vieille pipe courbe en bois de bruyère et versa au fond de son verre une bonne rasade d’eau-de-vie de poire d’Olivet. Arsène détourna la tête et mordit le bout de sa langue pour s’empêcher de protester. Le cantonnier remarqua le manège du chat, mais sourit en tirant sur sa bouffarde.

 

- Arrête de faire cette tête avec ton point d’interrogation entre les oreilles ! Une bonne eau-de-vie n’a jamais fait de mal à personne, non ? Si non, tiens pardi, pourquoi que ça s’appellerait de l’eau-de-vie ? Faut pas être né de la cuisse de Jupiter pour comprendre cela… De l’eau-de-vie, je te dis… faudrait que tu essaies un coup le chat.

 

Accompagnant le geste à la parole, Jules remplit la soucoupe d’Arsène du liquide légèrement ambré. Si tôt les vapeurs d’alcools libérées dans la pièce, le matou sentit sa tête tourner et éternua trois fois.  Décidemment son instinct ne le trompait pas et l’alcool ne faisait pas partie de ses amis. Il décida, pour dévier la conversation sur un terrain moins alambiqué de ramener le cantonnier aux visions qui avaient été à l’origine de son malaise, histoire de noyer le poisson, bien que cela soit une offense aux habitudes nutritionnelles de son espèce.

 

- Vous me disiez que la Marthe était sur le point de faire une déclaration avant que le fantôme de votre propre fille n’apparaisse et que vous ne perdiez connaissance. Auriez-vous la moindre petite idée de ce que cette brave berrichonne était sur le point de révéler ?

 

Jules tassa le brulot de tabac au fond de sa pipe avec le manche de son couteau, prit le temps de réfléchir et soudain son visage s’éclaira d’un sourire.

 

- J’ai ma petite idée sur ce que cette brave berrichonne, comme tu le dis si bien, allait  raconter. Je la connais suffisamment pour savoir qu’elle ne manque pas une occasion de semer la zizanie autour d’elle et de faire battre des montagnes, juste pour passer le temps. Elle s’ennuie toute seule, ça l’occupe… faut dire qu’elle a des excuses la vieille pie… Veux-tu que je te raconte comment est mort son mari ?

 

Arsène hocha la tête, car s’il avait acquis subitement l’usage du parler des humains, il en avait également découvert les ridicules mimiques.

 

 


 

 

à suivre...

 


 

©Alaligne

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

voyance rapide 27/05/2016 11:45

Je viens tout juste de découvrir votre site, wow, il est vraiment bien et en français. Félicitations, continuez votre beau travail. Je vais revenir et faire de la pub pour votre site.

Sifranc le correcteur 31/08/2011 00:18



"et ......................... béants d’extase."


Bien sûr, avec s à béants


Avec ma haute considération et mon amitié, Sifranc


 



Alaligne 01/09/2011 19:05



Merci Francis... ;) Avec ma fidèle amitié et éternelle reconnaissance ;)))))))))))



Farfadet 86 29/08/2011 12:32



L'eau de vie pour un chat qui, déjà en a 7, c'est tout bénef ! ...


Et voilà que pour l'eau, minet râle !...


Bon suspense  en tous cas, on patientera voloniers por ensavoir plus ...


Bises des farfadets 


 


 


 



Alaligne 29/08/2011 13:16



Merci également Patrice pour ta fidélité et ta... patience, moi qui t'ai donné l'habitude de publier régulièrement la suite de mes contes... Et si j'avais
pour excuse d'être partie en vacances, mais ce n'est même pas le cas! Je t'embrasse fort!



catherine 29/08/2011 08:52



ah... la suite... j'imagine qu'effectivement tu as beaucoup d'autres choses à faire. J'ai tardé un peu à lire ton texte ayant un malade à la maison dont il faut s'occuper et ça n'est pas simple.
Quel plaisir de retrouver Jules et Arsène, j'ai presque sursauté aussi en le lisant parler et ton ragout sent si bon que ça se lit parfaitement dans tes mots. Je partage avec plaisir Catherine en
attendant la suite. Bonne et heureuse rentrée et à très vite.



Alaligne 29/08/2011 11:49



Comme d'habitude Catherine, je mène plusieurs chantiers en même temps. Du coup Arsène et Jules m'apportent un grand bol d'air... ;). Ta fidélité me donne
du courage pour écrire la suite... Un très grand merci à toi. Bonne rentrée itou!