Je m’en veux d’avoir altéré la qualité de votre sommeil. Je sais ce qu’il me faut faire : un peu de yoga, quelques exercices de respiration, de pranayama comme dirait ma Parisette très versée en philosophie indienne et me voici prêt à vous narrer la suite des événements. Et puis, même si l’honnêteté intellectuelle est une qualité que j’ai apprise sur le tard, je dois reconnaître que la fréquentation quotidienne d’une lutine au tempérament farceur ne présente pas que des inconvénients, bien au contraire.
Pendant les longs mois d’hiver que nous passèrent ensemble, - elle, au couvert de mon plumeau d’aiguilles, moi, sous le charme de sa joliesse et de ses tours de magie - elle m’apprit beaucoup de choses très utiles dans la vie : tromper l’ennui des longues soirées de décembre en jouant au morpion dans la neige, fabriquer un chaud tapis de sol avec des poils d’écureuils, attirer des Sotré en chantant des comptines pour leur chiper leurs colliers de champignons séchés, s’éclairer la nuit en confectionnant un capteur de rayons de lune, se boucher les oreilles avec des boules de lichen lorsque Rübezalh, le Seigneur des montagnes, vocifère ses ordres aux gnomes et mauvais esprits de la terre et déclenche des avalanches meurtrières. La liste est loin d’être exhaustive et j’hésite à vous raconter par le menu tous les tours pendables que dans sa malice et mon innocence nous expérimentèrent sur une bonne partie du petit peuple des forêts. Toujours est-il que cette délicieuse classe d’hiver avec un professeur « es farceries » me rendit plus dégourdi et espiègle que vous ne pouvez - pour l’instant - l’imaginer.
Elle était non seulement coquine, mais capable aussi, entre deux facéties, d’élans de générosité sincères et quand pour mon premier Noël, elle m’offrit un bouquet d’étoiles enveloppées dans un film de poussières de comètes, mon cœur fondit.
Pourtant le plus beau cadeau que je reçus en ce début d’existence, je le dois au hasard. Un jour de janvier où ma Parisette s’était éloignée pour chantonner quelques comptines dans l’intention de se réapprovisionner en colliers de champignons, le vent se leva en tourbillons et je sentis l’extrémité d’une de mes branches ployer très légèrement.
Je ne distinguai d’abord rien qui puisse justifier la nouvelle courbure du rameau, pas même l’ombre d’un duvet d’oiseau et mon réflexe fut de secouer mes aiguilles pour les redresser tout de go vers l’azur. Une bordée d’injures m’arrêta dans mon élan.
Je vous conseille vivement d’être toujours muni d’une paire d’yeux de lynx, d’aigle, ou à défaut d’une loupe à fort grossissement (plus pratique à ranger dans sa poche qu’un microscope binoculaire) et de vous en servir à la moindre sensation d’effleurement.
Heureusement mon âge tendre m’assurait un regard perçant et c’est ainsi que je découvris, en équilibre sur une aiguille, un Argoulet minuscule à museau de belette. Voyant que je l’avais découvert, il me gratifia d’une révérence gracieuse et d’une voix qui me parut fort portante pour un être de si petite taille, il m’informa qu’il se prénommait Lorentz.
Elégant dans son manteau d’écailles de lépiotes, raffiné, cultivé et courtois en dehors de quelques jurons qu’il n’employait, m’assura-t-il, que lorsque sa vie était en danger, il présentait également l’avantage de ne se nourrir que des parfums de sous-bois et des vapeurs de rosée. Comme il me demandait, avec maintes formules de politesse, le gîte et le couvert, ce dernier point m’ôta toute forme de réticence. Empruntant mes branches et mon jeune tronc ainsi qu’un toboggan, il glissa jusqu’au tapis de poils d’écureuils que j’avais tissé avec la Parisette, puis me livra de multiples secrets dont celui de parler grâce au vent et aux oiseaux migrateurs ; talent dont j’use auprès de vous maintenant.
Je mis à profit l’absence de ma lutine pour accroître mes connaissances. Séduit par ses belles manières, ses doctes paroles mais aussi son franc parler, la simplicité et la gentillesse avec laquelle il m’expliquait les choses les plus compliquées, partageait avec moi son savoir, je sentis poindre au plus profond de mon bois deux sentiments troublants et inaltérables : le respect et l’amitié.
Lorsque la Parisette revint les bras chargés de colliers de champignons séchés, elle jeta un regard noir à l’attention de mon nouveau compagnon. Se crût-elle ignorée, remplacée au pied de mon tronc par un étranger envahissant? Toujours est-il qu’elle affecta un air méprisant, repoussa avec rudesse Lorentz à l’extrême bord du tapis et m’enfonça cinq ongles acérés dans l’écorce.
La jalousie est un sentiment que j’ignorai quelques instants auparavant.
C’est alors que Lorentz me murmura ces mots : « un vieux proverbe dit : l’ami de tout le monde, n’est l’ami de personne. »
Je lui souris béatement, sans avoir réellement compris le sens de sa phrase. L’avenir m’en fit comprendre toutes les nuances.
Je sens votre attention faiblir. De toute manière, un corbeau vient de m’annoncer l’arrivée imminente de
plusieurs rafales de vent. Je laisse le temps à la bourrasque de passer.
M'attendrez-vous? N'allez-vous pas en profiter pour partir à la quête de rêves ailleurs ?
A suivre...
©Alaligne
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