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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 12:47

 

 

 

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Nouvelle: 1ère partie (1/2)

(texte déposé et protégé ©)


  ( sur le lecteur Deezer en colonne de droite, vous pouvez écouter la version originale de la chanson "it's murder" qui est citée dans cette nouvelle)


La rue de Pigalle est déserte. La pluie glacée laque les pavés disjoints. Un panneau publicitaire, veuf de plusieurs lettres affiche son slogan aussi clairement qu'un rébus directement sorti des pages de l'Almanach Vermot. Le "j" et le "f" y pendent lamentablement, comme les testicules d'Enoch Poznali, dit La Volga, après son exécution. Les flonflons du Front populaire ne feront pas, ce soir, chavirer le cœur du quartier interlope. Inutile de chercher sous une porte cochère, dans l'embrasure d'un hôtel de passe, les appâts d'une putain aux jambes gainées de soie.


Un œil attentif, scrutant les encoignures noires pourrait surprendre quelques silhouettes furtives, un pan d'imperméable, deux ombres discutant dans une tire, la flamme d'un briquet à essence.


Une oreille, tout aussi attentive, percevrait derrière les volets clos du cabaret, au numéro 66, les éclats de voix et résonances de la grande messe des marlous de la Butte.


Ce soir, les malfrats ont troqué casquettes canailles et vestes à carreaux pour leur tenue de deuil : alpagues noires, oxfords blanches, vernis et crocos. Leurs poules, nippées en bourgeoises, ont sagement enfermé quelques mèches rebelles dans des turbans de velours noir, pincés par des diams de chez Mauboussin. Un unique requiem pour tout ce beau monde: Le Bricktop's va fermer définitivement ses portes ! Les plus fines gâchettes et les meilleures gagneuses se coudoient au zinc déjà poissé par des débords de Veuve Cliquot.

Les « Corses » ont investi l'endroit dès minuit et faisant taire les rivalités ordinaires, se croisent, s'embrassent, se tapent sur l'épaule comme de francs compaings. Rocca-Serra chuchote dans l'oreille d'un Battestini qui tente de tenir à distance une blonde platine, emmaillotée dans un fourreau Lanvin. On sort les havanes et dans la plus totale confiance, on batifole sur les mérites comparés du trafic d'héroïne et de la traite des blanches. Il n'y a guère que deux ou trois lieutenants qui gardent l'œil, refusent d'un geste sec les coupes pétillantes. Deux accords plaqués sur un Gaveau modern style donnent le signal de la fête. Le pianiste est un black qui a cédé aux charmes de la capitale et refusé de suivre le Duke en tournée. Humour ou provocation ? Il entame « It's murder » et le swing couvre petit à petit les rires et les conversations. Qui aurait pensé que le Bricktop's prendrait en cette ultime soirée d'agapes des allures de Savoy avec cette faune trempée dans la bonne gâche ? Les guiboles s'agitent, les décolletés se trémoussent, les bouchons sautent à la fréquence d'une salve de mitraillette. Le pianiste enchaîne les bœufs et fait crépiter sous ses doigts les touches d'ébène et d'ivoire.

Du grand jus... une soirée de ribouldingue à ingurgiter jusqu'à la nausée tout ce que la boîte contient d'alcool et de tord-boyaux.

A quatre heures du mat' on éteint les lumières. Ada, la taulière, a prévenu : ce sera du jamais vu... Antonelli en profite pour faire admirer à Battestini la montre qu'il porte au poignet gauche. Les aiguilles fluorescentes d'une Panerai Radiomir affichent dans l'obscurité quatre heures et deux minutes. A peine un murmure d'étonnement de la part du malfrat ; il est tellement cuit que la montre aurait bien pu se transformer en horloge parlante ! On réclame le silence... Les lourds rideaux rouges du fond de la salle s'écartent et quatre balèzes hissent à bout de bras une énorme pièce montée d'un mètre soixante de haut, couronnée d'une dizaine de fontaines d'artifice enflammées. Les oh ! les ah ! fusent au milieu des claquements de mains. Nouvelle tournée de champagne dès le rallumage des loupiottes. Battestini vomit sur le fourreau de sa blonde. Deux gars fendent la foule, le soutiennent et l'entraînent vers les toilettes. La fille, choquée, s'effondre en larmes sur les genoux du pianiste. Rocca grimace. Il ne tient pas à ce que la fête dégénère et que l'alcool aidant, les luttes de clans refassent surface. La trêve est fragile et trop de cadavres sur les ardoises. Les flics n'attendent qu'un dérapage, le crachat indiscret d'un revolver pour jeter leurs filets ; il le sent, il le craint, mais le champagne a ramolli ses sens. Place au plaisir et tournée générale! Chocs des verres et cul sec ! Il cherche du regard Marco, son fidèle bras droit, qui tangue maintenant dans les bras d'une grosse rouquine à deux automnes de la retraite.

Que son Rudolph Valentino de service arbore un sourire béat devant cette vieille masse de gélatine, « désembulle » quelques uns de ses neurones. Il est temps de quitter les lieux. Pas besoin de consignes, de gestes particuliers, il suffit qu'il se lève pour que le message à ses lieutenants soit clair. Enfin, se lever... c'est là le problème. Il s'y prend à trois fois, sous le rire hystérique de la femme de Battestini, une starlette, dont le seul haut fait de plateau, se résume à trois répliques insipides dans le dernier film de Duvivier, Pépé le Moko. La main en forme de clapet, il lui fait signe de la boucler et retombe avachi une nouvelle fois sur son siège. La fille doit non seulement être idiote, mais aveugle, car elle rigole de plus belle. La claque part : empreinte de chevalière sur la joue et boucle d'oreille qui valse à trois mètres. Ada s'approche de Rocca, le regard assassin. Il faut avouer qu'elle préfère de loin ses « lovely parties » avec Cole Porter, la compagnie de Scottie, d'Eliot ou d'Ernest H, à celle de ces truands qui transforment son cabaret select en vomitoire et en officine de tabassage. Peu impressionnée par le caïd qui peine à garder l'équilibre, son tempérament afro-américain mâtiné d'une pointe d'écossais s'apprête à frapper fort. Le sourire crispé aux lèvres, un soupçon d'accent virginien dans une voix graillonneuse, elle lui demande en insistant sur chaque syllabe de « calter » au plus vite. Le nœud papillon en soie blanche de Rocca tressaute. Sa pomme d'Adam en dit long sur l'estime qu'il porte à cette ex-guincheuse métisse devenue en quelques années la coqueluche du Tout Paris huppé. Si la chaloupeuse tient à lui faire perdre la face, c'est perdu d'avance car il sait que le flouze la ramènera à de meilleurs sentiments. D'un claquement de doigts, il avise son avocat - homme d'affaires - comptable, un juif polonais répondant au sobriquet de « l'artiche ». Pas besoin de lui faire un dessin : une épaisse liasse de billets s'abat sur la table. Ada soupire, hausse les épaules et empoche. Antonelli qui a observé la scène, se rapproche de Rocca et lui suggère de finir la nuit au Monico où Alix Combelle officie à la clarinette. Une dernière coupe de champagne scelle le compromis. Peut-être la coupe de trop...

(à suivre)...

 

 

© Alaligne

 


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commentaires

voyance gratuite par telephone 02/08/2016 15:06

Votre travail m’a beaucoup surpris car ça fait longtemps que je n’ai pas trouvé comme ce magnifique partage.

krismalo 01/05/2009 23:50

Je lis la suite dès que je peut eh oui le week end est chargé la famille des amismais en tout cas je vais poursuivre...........amicalementkrismalo

Lud 27/04/2009 15:46

Du titre au récit c'est du haut niveau. Le titre me rappelle celui d'un film mais je ne saurais dire lequel... Un vieux truc avec Jean Gabin il me semble.En tout bravo, la grande classe.

Romain Ravignot de Chevrier 24/04/2009 19:23

Je vois que nous avons participé au même concours, celui des Editions Grimal, peut-être que je me trompe, non? En tout état de cause, j'aprécie votre nouvelle. Je trouve que vous avez une écriture, très rythmée, enfin c'est ce que je ressens en vous lisant = ) J'espère encore vous lire, Cordialement RRdC

Marie Alster 23/04/2009 22:14

Merci pour l'accès à la communauté! Je vais me faire un plaisir de lire de ci de là...

Marie Alster 23/04/2009 22:13

Merci pour l'accès à la communauté! Je vais me faire un plaisir de lire de ci de là...

Alaligne 24/04/2009 11:30



Blog à ta disposition Marie... ;) Passe sur le forum pour présenter ton blog et connaître d'autres blogueurs...



nagaelle 23/04/2009 16:12

Bravo ! j'aime beaucoup le style et l'ambiance, même si c'est à des kilomètres de ce que je lis d'habitude (en ce moment, je relis Jane Austen) ;-) Ceci dit, cela fait du bien de changer aussi !Vivement la suite !

Alaligne 24/04/2009 11:29



C'est aussi à des kilomètres de ce que j'écris d'habitude... et c'est cela qui m'a tenté... ;)



Corn-Flakes 23/04/2009 13:03

Yeah ! Excellent ambiance, on ressent parfaitement l'idée que l'on se fait des soirées dans les années 30-40. Un vocabulaire ancien mais qui est employé d'une manière stylée, les descriptions à grand coup de marques font leurs effets, etc. Un texte qui suinte de très grande classe. Si t'es même pas sur le podium avec ça, j'ai de quoi douter de mes chances de mon côté. :)

Alaligne 24/04/2009 11:28



Merci Corn-Flakes... j'ai effectivement essayé de rendre l'ambiance par la description et le vocabulaire... cela me semblait important... quant au podium,
ne t'inquiète pas, je connais une partie de l'explication...;) sans que cela ôte quoi que se soit à la qualité des textes primés... ;)
Ne doute pas. A titre personnel j'ai beaucoup aimé ta nouvelle, décapante et très bien écrite... j'espère fort en toi...



Corn-Flakes 23/04/2009 13:03

Yeah ! Excellent ambiance, on ressent parfaitement l'idée que l'on se fait des soirées dans les années 30-40. Un vocabulaire ancien mais qui est employé d'une manière stylée, les descriptions à grand coup de marques font leurs effets, etc. Un texte qui suinte de très grande classe. Si t'es même pas sur le podium avec ça, j'ai de quoi douter de mes chances de mon côté. :)

louly cot cot cot ! 23/04/2009 11:28

coucou alaligne !merci pour mon Br !!! aujourd'hui 77, hier 79, faut continuer.....j'espère y arriver bisous