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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 15:04



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(21)  Où Abel Beaujour pose ses conditions


Lorsque les trois notes de la sonnette d’entrée retentirent, Abel était sous la douche. Le bruit de l’eau ayant étouffé le son, le talent de Myrtille à imiter tous les bruits qu’elle entendait informa le vieil homme de la présence d’un visiteur. Il s’essuya rapidement et enfila une robe de chambre pour aller ouvrir. Il eut quelque peine à reconnaître sous la toque poudrée de fins flocons et l’écharpe remontée jusqu’au nez, le visage de monsieur le Maire. Comme un froid spectral s’engouffrait par l’embrasure de la porte, il encouragea Gontran à se mettre au chaud et à l’abri. L’ayant débarrassé de son manteau, il l’invita à le suivre dans la cuisine et lui proposa une tasse de café. Pendant qu’Abel remplissait d’eau la cafetière, l’édile s’approcha de la fenêtre et les yeux fixés sur les points blancs qui flottaient dans l’air prit la parole avec une voix vibrant d’émotion.
 
« Je te remercie Abel de m’avoir ouvert ta porte. Vois-tu, je tenais à te voir le plus vite possible. Je regrette sincèrement ce qui s’est passé hier. Nous nous sommes conduits… enfin, je veux dire… Je me suis conduit comme un con. Excuse-moi pour le langage, mais il n’y a pas d’autre mot pour qualifier la chose. J’ai bien réfléchi… En réalité, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit… Je souhaite que tu reviennes sur ta décision. Nous avons besoin de toi au conseil, de toi et de tous les autres… » Le maire laissa les derniers mots planer comme s’il attendait le soutien d’Abel.
 
« Tu veux dire que tu as besoin de moi et de Laforgue ? » Questionna le bonhomme tout en mesurant une dose de café moulu.
 
« Oui… Toi… Laforgue…Tout cela est allé beaucoup trop loin. Je ne sais pas quel vent de folie a soufflé hier sur la mairie… mais je te promets que cela ne se reproduira plus. Je ne partage pas les opinions de Laforgue, les tiennes non plus d’ailleurs… tu le sais depuis longtemps… Ce n’est pourtant pas une raison pour vous traiter de la sorte. Je suis prêt à écouter vos arguments et à en discuter entre gens intelligents. Il y a sûrement un moyen de mettre tout le monde d’accord… Qu’en penses-tu ? »
       
Abel resta songeur quelques secondes. Ses traits ne reflétaient aucun sentiment. Il observa Gontran debout près de la fenêtre, puis lui désigna une chaise et l’invita à s’asseoir.
     
« Je pense qu’il y a beaucoup de mal à réparer. Les attaques et critiques ne datent pas d’hier. Laforgue ne mérite pas le traitement que tu lui fais subir. Moi, il y a longtemps que tes sarcasmes ne me blessent guère. Tu donnes le ton, Gontran… et les autres te suivent… Comme ce matin tu as l’air sincère, je veux bien essayer, mais à une condition… »
    
Le maire leva des yeux interrogateurs.
 
« Je souhaite qu’à la cérémonie des vœux qui aura lieu en janvier, tu invites Laforgue et sa femme… » 
  
Gontran fronça le nez, mais se tut.
    
« Il est grand temps qu’elle retrouve sa place dans notre communauté et que tu veilles à ce qu’elle soit traitée avec tous les égards… à commencer par ta propre épouse. Ce ne sera pas chose facile, j’en conviens, mais j’y tiens. C’est donc à prendre ou à laisser. » 
     
Ce fut au tour de Gontran de plonger dans le doute et l’expectative. Les premières gorgées d’un café corsé vinrent desceller ses lèvres.
    
« J’accepte, Abel… La partie ne s’annonce pas gagnée d’avance mais je te fais le serment de m’employer à ce que tout se passe bien, y compris avec ma propre femme. Je te le promets… »
       
Les deux hommes se sourirent et se serrèrent la main. La discussion prit un ton plus badin, chacun explorant sa mémoire pour dénicher les moments hauts en couleurs des relations agitées de leurs ancêtres réciproques. Lorsqu’ils eurent terminé de raviver le passé, l’ombre de la discorde avait disparu de leurs pensées. Abel raccompagna le maire à la porte mais avant de le quitter, il voulut savoir comment Gontran avait appris à siffler avec les doigts.
     
« Je ne sais pas Abel… ça m’est venu hier comme cela. Quand je t’ai vu partir, je n’ai pas résisté à l’envie de te rappeler…Instinctivement, je t’ai sifflé… J’espère que tu ne l’as pas mal pris ? »
     
« Au contraire… j’ai adoré... » répondit Abel, le regard malicieux.
 
Son hôte une fois parti, il s’habilla rapidement et appela Filou qui dormait sur le tapis de la chambre pour découvrir la nouvelle consigne du calendrier. La case dix-neuf fut ouverte avec autant de soins que les précédentes.
         
« Comme l’a si bien écrit Edgar Poe, ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis. Cher ami rêveur nous souhaiterions que le vœu de ce jour permette à un être muré dans sa conscience de partager ses rêves avec un être qui l’aime de tout son cœur. Que votre choix sincère et motivé soit fait en toute conscience ! Le Calendrier »
         
« Hé bien Filou! Si tu as compris quelque chose à cette consigne, surtout n’hésite pas à m’aider… » murmura Abel à l’attention de son compagnon à quatre pattes.
       
Le petit fox remua la queue mais resta muet. Abel en conclut qu’il devait tout seul arriver à résoudre l’énigme. Le ciel se chargeait de nombreux nuages cotonneux et la neige s’accumulait sur le rebord des fenêtres. La promenade de Filou devenait hasardeuse. Abel vérifia l’état des trottoirs avant de s’engager avec le chien dans les ruelles de la ville. Il s’arrêta chez le libraire pour acheter un manuel de philosophie traitant de la conscience et regagna sans musarder outre mesure sa demeure.
    
Le jeune Cédric devait venir vers quatre heures, ce qui laissait du temps à Abel pour décrypter le message du calendrier. Pourtant au moment où l’enfant s’installa dans le salon pour goûter, il n’avait toujours pas progressé dans sa réflexion. Le gamin engloutit son bol de chocolat, dédaigna les gâteaux et s’enquit de la forme de Myrtille. Abel qui avait compris le message, n’entendait pas céder aussi vite au désir de l’enfant. Il sortit d’un tiroir un porte-plume, une bouteille d’encre et un bloc de papier vélin de fort grammage. Il écrivit les paroles du cantique de Moreau en prenant soin de respecter les pleins et les déliés, puis il tendit l’instrument à Cédric en lui recommandant d’en faire autant. Surpris, le gamin examina avec méfiance la plume Sergent major, la trempa jusqu’à la garde dans la bouteille et s’essaya à la plus belle des cursives. La plume crissa sur le papier, arracha quelques fibres et une gerbe de gouttelettes bleu-nuit parsema la surface du papier.
         
Dépité, le bout du majeur et de l’index maculé d’encre, il regarda Abel la mine chagrine. Le vieil homme lui prit la main, dégagea les doigts qui enserraient la plume, détendit le poignet crispé et l’encouragea à recommencer. Au bout de dix minutes d’exercices répétés, le gamin parvint à écrire le premier couplet sans tâches ni fautes d’orthographe. Un quart d’heure plus tard, sur une feuille vierge, il écrivait la moitié du cantique avec dextérité. Ils s’extasièrent ensemble sur la qualité de l’écriture, son esthétisme et sa clarté. Abel posa le disque de Moreau sur la platine ; ils l’écoutèrent, le repassèrent et le chantèrent à l’unisson. Quand le vieil homme fut certain que le texte était connu dans son entier, il proposa à Cédric de l’enseigner à Myrtille, à condition que l’enfant lui confie préalablement les raisons de son aversion pour l’école. Le visage du petit se ferma mais il ne prononça pas le fatal « J’sais pas ».
     
Au moment où Abel abandonnait l’espoir d’en savoir d’avantage, Cédric poussa un long soupir et un flot de paroles rapidement noyé par un flot de larmes vint s’épancher en toute sincérité. Il parla, parla sans même reprendre son souffle : la venue d’un petit frère qu’il n’avait pas souhaité ; les idées sombres qu’il avait eu à son encontre; la crainte panique de voir ses parents ne plus l’aimer. Mais le pire était à venir. Il raconta la détresse de sa mère quand elle comprit que le bébé ne répondait pas aux caresses, son désespoir à le voir indifférent au son de sa voix. Il ne gazouillait pas, ne souriait pas et Cédric en avait tiré la conclusion qu’il était responsable de tout cela. Abel laissa les mots se tarir, puis il prit l’enfant dans ses bras et le serra très fort contre sa poitrine. Les hoquets se calmèrent peu à peu et la tête nichée contre le cou du vieil homme, le gamin suça son pouce.
       
« Que dirais-tu de lui fabriquer à ton petit frère un jouet pour Noël ? » Suggéra Abel dans le creux de l’oreille du minot.
      
« Que penserai-tu d’une petite auto en bois? Je commence dès demain et on la finira ensemble, si tu reviens me voir lundi…juste avant Noël »
           
Un hochement de tête et la caresse d’une mèche mouillée sur sa joue remplirent le cœur du bonhomme d’une paix joyeuse. L’amour le plus pur les étreignait dans sa force singulière, lorsque Abel ferma les yeux et formula le vœu.  
 
  
  
 
           

à suivre.... 


Pour accéder aux précédents chapitres, il suffit de cliquer dans la colonne de droite "Catégories": Contes et nouvelles

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commentaires

Aux éclats ! 19/12/2007 10:42

On change à nouveau de dimension avec cet épisode. J'adore la relation Abel Cédric depuis le début. On est pas dans le pathos car ton écriture n'y verse pas mais on est sincèrement touchés ...Abel est en train de s'affirmer, il a des revendications, il s'étoffe. Et qu'en est-il de sa crémeuse amie ??

Alaligne 19/12/2007 13:56

Ce couple, ce trio avec Myrtille m'a donné beaucoup de joie en écriture... quant au Pathos... je le fuis au max... question de sensibilité perso... mais ce n'est pas toujours facile de l'éviter étant donné le sujet... IL N'Y AURA PAS DE CUL DANS CE CONTE......... MDR!!!!!!!!! une autre fois peut-être? ;)

ced 17/12/2007 11:14

aaa ces cédric!!! de vrais coeurs en sucre...on retrouve la touche pro dans le fort grammage et ce tapis de cursives...écrit à la Sergent-major...s'il vous plaît! Gontran s'humanise en se disciplinant, Cédric passe du chenapan au "bon p'tit gars"...Abel philosophe sur la conscience de l'humanité...maintenant y a plus qu'à boucler ce "conte" à rebours de la plus fine des manières...t'embrasse...

L'Oeil regardait cahin-caha 10/12/2007 18:14

La mine chagrine, tu ne dois pas l'avoir en écrivant... (sur feuille ou sur écran).Bravo pour les rêves.

Alaligne 11/12/2007 10:35

Tu ne crois pas si bien dire... En réalité je passe par tous les états de mes personnages... rire, émotion, colère... c'est aussi cela la magie de l'écriture...

cyril 07/12/2007 14:14

Un épisode beau et émouvant... Quel homme cet Abel! Un vrai sage, quasiment un saint en fin de compte. Grosses bises Cathy!

Alaligne 08/12/2007 11:04

C'est bien ce qui me dérange Cyril... je ne voulais pas en faire un saint.Mais parfois les personnages échapprent à leur auteur. Gros bisous

LUCQUIAUD 06/12/2007 17:32

Flatté qu'il est le farfadet de voir que ses jouets ont de Beaujour ...Bises  à l'Abel Conteuse Les farfadets

Alaligne 07/12/2007 10:27

Et pas que ses jouets... ;) voir la suite...

Loula 05/12/2007 10:52

Abel l'homme de la patiente, de la bonté, de la solidarité. Les nouvelles consignes du calendrier nous permettent de lire la suite de l'aventure avec beaucoup de plaisir. J'attends toujours la prochaine consigne avec impatiente.LoulaP.S. Est-ce normal de ne pas apparaître dans la liste des blogs de ta communauté?

LUCQUIAUD 04/12/2007 17:52

Je me dis présentement que nos rencontres, nos échanges, « interblogs » ne sont pas fortuits … et mon petit doigt me dit également que l’inspiration à travers certains détails relatés, peut aussi découler de ces découvertes  … En tout cas j’adore le cours de calligraphie du cantique de Moreau. L’amour du beau, du juste transmis à Eric lequel se pique au jeu, voilà d’excellents principes éducatifs … l’exigence, la rigueur associés au jeu qui suit « Apprendre le cantique à Myrtille », voilà qui stimule et encourage l’enfant mis en confiance qui, par la suite, sera prêt à livrer ses angoisses au brave Abel : ce petit frère pas comme les autres dont il croit être responsable de son état … Le vœu du jour j’imagine bien qui peut en être le bénéficiaire  maintenant …   Délicieux moment de lecture  comme toujours  associant et faisant s’harmoniser à merveille des ingrédients anecdotiques, au premier abord, pas si compatibles que cela sans jamais perdre le fil de l’histoire dont la trame augmente avec les jours de cet extraordinaire calendrier …  Au fait, j’imagine que nous écrivions directement sur nos écrans avec une plume sergent major , tu en verrais de ces choses, chère Catherine … ;-)   Bisous des farfadets 

Alaligne 05/12/2007 10:55

"Présentement" tu te dis bien Patrice... Le jouet en bois... c'est grâce à l'un de tes articles... c'est aussi cela le partage... ;)

Piotr Goradd 04/12/2007 17:49

Beau saut de carpe, tu as brillemment franchi la 21 ème haie... Ton texte gagne encore (si c'est possible) en humanité... On se surprend à réfléchir comme ou à la place d' Abel. C'est parfait... Je t'aime pour ça.BBB EBPE......................Piotr, homme sensible

Alaligne 05/12/2007 10:40

Arf... j'ai rarement vu un cheval faire un saut de carpe dans un cross... demande à voir avec photo à l'appui... En revanche, j'ai déjà pratiqué le saut d'obstacles et le sans faute est difficile à réaliser... comme en écriture... ;) Cela demandera une relecture pointue... Merci Patrick pour ton soutien... t'embrasse l'homme sensible