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  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
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28 novembre 2007 3 28 /11 /novembre /2007 15:33



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Le calendrier de l’Avent
 
Contes et nouvelles

(19)  Où l'on apprend en apprenant à l'autre


Les parents de Cédric avaient insisté. Vacances de Noël ou non, le fruit de leurs entrailles irait cette semaine chez Abel réviser. Le bonhomme tout en préparant le petit-déjeuner se demanda si le terme était vraiment approprié. Il était sans doute encore trop tôt pour en juger, mais ou le gamin cachait à la perfection son jeu et se complaisait dans le rôle du cancre ou les études primaires l’intéressaient si peu qu’il refusait de se plier à la discipline d’apprendre. Le résultat était le même puisqu’il détenait le premier prix du dernier de la classe depuis son entrée en cours préparatoire. Menacé en permanence de redoublement, il n’avait échappé aux délices de l’allongement de sa peine d’incarcération scolaire qu’aux tests maintes fois passés auprès d’un psychologue qui concluait invariablement sur son quotient intellectuel élevé. Abel attendait avec curiosité ce que donnerait leur deuxième rencontre.
             
Dans un autre registre d’idées, il avait compris que les dons de chanteuse de Myrtille étaient liés à sa propre présence. Dès qu’Abel franchissait la porte de la salle de bains, elle lui rappelait que « baby » n’avait toujours pas compris qu’il en était amoureux. S’il finissait par en prendre son parti et s’amuser des talents de la belle, Filou, lui, affichait sa désapprobation et son inimitié. Le refrain chanté par l’oiseau s’accompagnait désormais du sourd grognement d’un fox aux babines retroussées. Un coup de téléphone passé la veille avait débouché sur l’accueil de René dans une famille de paysans qui mettait à sa disposition pour plusieurs semaines une chambre proprette dans l’un des corps de bâtiment de la ferme. L’arrangement était provisoire mais permettait au pauvre homme de passer les fêtes de fin d’année à l’écart du frimas et dans une ambiance familiale chaleureuse. Abel fit les comptes et conclut que les choses de sa vie prenaient un cours plutôt positif. Il s’octroya pour la peine une tartine de pain beurré nappée de gelée de coing. 
        
La cuisine une fois rangée et nettoyée, il partit chercher son courrier en espérant que la boite à lettres contienne une enveloppe écrite de la main d’un enfant de dix ans. Hélas, en dehors d’un prospectus vantant des remises de fin d’année exceptionnelles sur des canapés en cuir d’autruche, la boite ne contenait que le journal et deux factures. Il les déposa sur la table basse du salon et remit une nouvelle fois son destin entre les mains du calendrier.
       
« Nous avions bien caché le chiffre dix-sept en bas à droite du calendrier, car ce jour célèbre le prophète Daniel qui comme vous ne l’ignorez point fut condamné à la fosse aux lions. Cet horrible supplice dont il sortit indemne ne peut que vous guider dans le choix de votre vœu. L’heureux élu n’aura, si vous remplissez aux conditions habituelles de sincérité et de motivation que vous connaissez, plus rien à craindre de la vindicte et des quolibets. Soyez généreux comme Nabuchodonosor le fut pour Daniel et votre chemin vers la nativité en sera éclairé. Prophétiquement vôtre, le Calendrier »
        
La référence au souverain de Babylone et à Daniel éveillèrent l’attention d’Abel. Si son piètre comportement au tournoi de tarot lui avait valu à titre personnel les quolibets de certains, il n’était pas devenu pour autant l’objet de la vindicte des habitants de la ville. En revanche, il connaissait une personne qui devait supporter depuis une longue année les apartés nauséabonds des gens bien-pensants de la cité. Il s’agissait de Jules Laforgue, un psychiatre ayant longtemps exercé dans la ville, siégeant comme lui au conseil municipal mais qui avait eu le mauvais goût de tomber amoureux d’une ancienne prostituée bien connue des notables. Il l’avait épousé en dépit des avis contraires de ses amis les plus proches et son activité avait dans une logique toute provinciale, périclité.
        
A chacune de ses interventions en mairie, la docte assemblée haussait les épaules, se passait en catimini des histoires salaces sur sa personne, riait dans son dos, se hasardait à lui prêter les perversions les plus bizarres. Laforgue continuait à mener sa mission la tête haute mais il était évident qu’il souffrait. Abel était resté bien souvent dans une neutralité bienveillante. La seule fois où il avait pris sa défense, Gontran l’avait fustigé et raillé dans le consentement muet du reste de la salle. Or, dans un jour se tenait l’ultime réunion du conseil de l’année. Laforgue devait y défendre un dossier dénonçant les nuisances sonores d’un projet d’extension d’une voie rapide aux abords de la ville. Un comité de défense des riverains s’était constitué et nonobstant la réputation de l’élu, lui avait confié la tâche d’exposer leurs arguments et de s’opposer coûte que coûte à la réalisation du projet. Entre les récentes menaces du maire à l’encontre d’Abel et l’intervention de Laforgue, la séance promettait d’être houleuse et assassine. Comme fosse aux lions, on ne pouvait rêver mieux. Abel ferma les yeux et fit un souhait.
         
Le cœur plein d’espoir il appela Filou, l’attacha à la laisse, délaissa son feutre taupé pour une casquette à carreaux plus canaille, vérifia dans le miroir de l’entrée qu’elle était posée à l’oblique et opta pour une balade d’une heure et demie afin de soigner sa forme physique.
    
Lorsque vers quatre heures de l’après-midi la sonnette retentit, Abel dormait dans le fauteuil du salon, Filou à ses pieds. La sonnette retentit encore et encore mais curieusement le son provenait de deux endroits différents. L’un, habituel, ne pouvait être émis que par le visiteur, l’autre, identique, venait de la salle de bains. Décidément, Myrtille apprenait très vite.
        
Dans l’encadrement de la porte, deux visages apparurent. L’un souriant jusqu’aux oreilles, l’autre réduit à une longue mèche tombant sur un nez pointant le pavé. La maman de Cédric s’abîma en remerciements divers et promit à Abel qu’il n’aurait qu’à se féliciter de la présence active et motivée de son fils. Un simple coup d’œil au gamin permettait d’en douter. Elle prit congé en promettant de revenir dans une heure. Le bonhomme fit entrer le condamné dans son salon où il avait préparé un goûter pour mettre l’enfant à l’aise.
          
Le cartable avait fait l’objet d’une préparation minutieuse car il put au bout de quelques minutes comprendre le programme des cours et retrouver la liste des derniers exercices. La vérification de multiplications simples le laissa abasourdi. Si la table des deux et celle des cinq étaient maîtrisées, le reste n’était que pure fantaisie et improvisation. Il attendit que Cédric ait terminé son bol de chocolat et mangé ses gâteaux pour tirer l’affaire au clair. Quelques interrogations simples reçurent la même réponse. A tout problème, Cédric rétorquait : « J’sais pas… ».
      
Abel n’était pas prêt à se laisser démonter par tant de bonne volonté. Il insista, reposa les même questions. Il eut les mêmes réponses. Au moment où il prenait une feuille de papier pour écrire la table de multiplication par trois, la sonnerie retentit à nouveau. Abel jeta un coup d’œil à sa montre puis continua à aligner des chiffres. 
      
« Vous n’allez pas ouvrir ? » Demanda le roi du calcul mental.
 
« Pas la peine, petit… c’est Myrtille… »
 
« Ben, vous n’ouvrez pas à la dame ? »
     
« Ce n’est pas une dame, c’est un mainate. Un oiseau parleur si tu préfères. Elle répète les sons qu’elle entend, imite les voix. Elle chante aussi. Cela te plairait-il d’aller la voir ? »
 
Le minot écarquilla les yeux et pour la première fois devant Abel, un large sourire éclaira son visage. 
 
« Je peux ? » vint remplacer le « J’sais pas… »
       
Abel le prit par la main et le guida jusqu’à la salle de bains. Myrtille visiblement flattée par la qualité de son auditoire agita ses ailes en signe de bienvenue. Elle entonna immédiatement son blues préféré tandis que Filou déguerpissait au fond du couloir. Elle élargit son répertoire à quelques futilités apprises de son ancien maître, siffla une marseillaise sans fausse note et termina son récital par une chanson paillarde qui fit rougir ses spectateurs. Le gamin était aux anges, riait et applaudissait avec entrain.
      
« Tu vois petit, elle apprend vite… Je suis sûr que tu pourrais lui apprendre des tas de choses, toi aussi… »
      
« Vous croyez ? »  Demanda Cédric soudain intéressé.
    
« J’en suis sûr » répliqua Abel. « Que dirais-tu de commencer par la table des trois ? »
     
« Trop fort… » conclut le gamin en plein nirvana.
        
La main posée sur l’épaule de l’enfant, Abel entama la table de multiplication. La voix de Cédric se mêla à la sienne et bientôt un trio éleva dans le ciel un hymne lancinant à la gloire des petits nombres entiers naturels.  
  
 
           

à suivre.... 


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commentaires

Chuipala 04/01/2008 20:38

Si seulement l'éducation nationale appelait enfin à la vraie pédagogie individuelle... c'est pas si compliqué faute de ménate. J'applaudie tes idées ... vraiment qu'elle imagination. Je continue.

ced 10/12/2007 13:02

aaahh cet Abel...le voilà chantre de la pédagogie différenciée...sur les traces de Freinet et Montessori...on apprécie cet épisode délicieux où le goût du détail perdure avec à-propos et habileté...comparer l'édilité à une fosse aux lions...plutôt bien vu! Que dire de cette référence à l'auteur oublié des Complaintes et de la Chanson des morts...subtil...

Alaligne 11/12/2007 10:22

Cela m'intéresse toujours Cédric de comprendre pourquoi des enfants sont rétifs à l'enseignement et de trouver des moyens de les motiver... Sans doute l'une des raisons pour lesquelles je lie Pennac... entre autres. Merci d'avoir relevé le coup de chapeau à l'auteur oublié... encore un qu'il faudrait exhumer et apprendre aux enfants... Je fais un voeu ;)

cyril 01/12/2007 18:33

On ne peut malheureusement pas empêcher les gens bien pensants de parler et de juger ceux qui pensent différemment. Ainsi Brassens chantait "la mauvaise réputation"... Apprendre en s'amusant, voilà qui est plaisant! Et avec un mainate en plus. Une solution à soumettre à l'éducation nationale pour les élèves en difficulté? Quel beau rêve n'est ce pas? Surtout quand on voit qu'il y a déjà un cruel manque d'effectifs parmi les professeurs. Enfin, heureusement que tu es là pour nous apporter un peu de gaité! Bises Cathy

Alaligne 02/12/2007 11:27

Oui Zé... d'accord sur toute la ligne.. plus une précision... en inversant les rôles et en donnant à Cédric le "pouvoir" d'enseigner à Myrtille je lui donne une motivation complémentaire au jeu... Pour la gaité... compte sur moi...

L'Oeil regardait cahin-caha 01/12/2007 12:19

Le pouvoir des oiseaux est immense.Et bravo pour l'hommage respectueux aux prostituées au passage :0073:

Alaligne 02/12/2007 11:22

Je ne pouvais guère étant donné le style et le sujet... m'y attarder d'avantage... mais j'y tenais...

Loula 30/11/2007 20:29

Je suis de l'avis de tous, ce conte de Noël est superbe et si bien écrit! un vrai bonheur.Petite question: lorsque l'on fait partie de la communauté est-ce normal de ne pas apparaître dans la liste? J'ai mis ma nouvelle "La Solution" pour la commuauté mais... disparue! peut-être y a t-il eu un problème?A bientôtLoula

Alaligne 01/12/2007 11:35

Au niveau "écriture"... je sais qu'il y a des choses à corriger + des fotes d'ortograffe ;) donc je le ferai à la fin de la publication... ;)Pour la solution... j'ai vérifié... et c'est OK dans la communauté... pas de pb... T'embrasse Loula

Jo 30/11/2007 19:18

Un conte de Noël qui nous tient en haleine, encore et encore ... C'est un plaisir de te lire . 

Alaligne 01/12/2007 11:33

Tu sais que ton avis compte beaucoup pour moi... ;)

siratus 30/11/2007 12:18

Je suis passionnée par ton conte de Noël, depuis le début, Catherine. Il est tout bonnement délicieux. Je me régale. Merci.Gros bisous  :0010:

Alaligne 01/12/2007 11:32

Merci Sylvie... ne voyant pas de coms... je me demandais si tu ne t'étais pas lassée... car lire à l'écran est un effort supllémentaire que je vous impose en ayant interdit le clic droit.... pour des raisons que tu peux comprendre... Passe un bon WE... t'embrasse

Piotr Goradd 30/11/2007 12:09

Oups !! Je me suis fourvoyé, j'avais déjà dévoré cet épisode.... En tout cas, merci pour le Piotr-Abel qui me va droit au coeur...BBB EBPE.................................Piotr-Abel, homme de bien

Alaligne 01/12/2007 11:30

pas eu le temps cette semaine d'en écrire plus Patrick... vais essayer ce WE... t'embrasse

Piotr Goradd 29/11/2007 14:11

Que dire après Pat' ?Tu disais qu'il était "sûrement" le plus abouti de tes textes ? Je le confirme... Il est une mine de bonheurs bruts, un hymne à l'amour, il estce que je rêve d'être... "Il" Abel ou le texte, je ne sais plus, je suis confondu...Je t'aime pour ça.......................Piotr, homme ému

Alaligne 30/11/2007 09:56

Il y a en effet Patrick de multiples façons de parler de l'amour... ce calendrier n'en recense qu'un tout petit nombre... Je t'embrasse mon Piotr-Abel

Aux éclats ! 29/11/2007 14:08

Quel régal ! Pour moi c'est le trio magique, la magie de Noël est palpable : Abel, l'enfant et le mainate ! Le coup de la sonnette est hilarant aussi !!

Alaligne 30/11/2007 09:54

Une nouvelle Trinité... sortie tout droit de mon imaginaire... Merci Karine de l'avoir noté... Quant à l'humour... je ne peux pas m'en empêcher... ;)