Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Ecritures à la loupe
  • Ecritures à la loupe
  • : Présenter des écritures manuscrites d'écrivains célèbres avec une étude graphologique, des comptines pour enfants, l'un de mes romans et beaucoup de mes coups de coeur, voilà l'objectif de ce blog. J'espère que vous vous y sentirez également chez vous...
  • Contact

Mes romans

histoire

  couv-pour-OB.jpg




16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 17:12


Image Hosted by ImageShack.us

Le calendrier de l’Avent
Contes et nouvelles

(13)  Où l'on constate que les souvenirs peuvent faire autant de mal que de bien

 
La saveur d’un mercredi… Abel ne s’en lassait pas. Ce goût de grasse mâtinée, ce sentiment d’avoir une journée bien à soi, oubliés pendant toutes ses années de labeur lui avaient été rendus dès sa retraite. Bien plus que le dimanche, jour où madame Beaujour faisait cuire un inévitable poulet accompagné de pommes de terre sautées, jour où l’on recevait à déjeuner soit la famille soit les amis, le mercredi avait le fumet d’une journée volée, d’une journée offerte à la paresse, à la rêverie et aux jeux, la douceur d’une confiture de groseille sur une tartine beurrée. Ce mercredi onze décembre n’échapperait pas à la règle, Abel en avait décidé ainsi.
       
Il s’autorisa donc une heure supplémentaire au lit, prit un des livres de poésie de Paul Démère qu’il feuilleta en murmurant pour lui-même les passages les plus exquis. Ce poète avait décidément un bougre de talent et de l’humour aussi. Il serait bien resté dans sa couche, deux oreillers calés sous la tête si la promenade du chien n’était devenue une nécessité. Il s’extirpa à regret des draps, laissa la douche finir de réveiller son corps endormi et prépara son petit déjeuner en s’autorisant deux tendres madeleines au frais parfum citronné. Un rapide coup d’œil au cotonéaster lui confirma ce qu’il savait déjà : la plante elle aussi se reposait. Une léthargie bienfaisante régnait dans la maison et même Filou se décrochait la mâchoire à force de bailler. Les nouvelles du jour s’accordaient à l’ambiance : le journal local consacrait sa une aux préparatifs de Noël et la page des faits divers était réduite de moitié. Il sortit le calendrier du tiroir de la bibliothèque et repéra, à sa symétrie dorée, le chiffre du jour sans difficulté.  
        
« Le Calendrier est heureux de vous retrouver et vous espère en excellente santé. Votre fidélité nous honore. Ce onze décembre nous vous demandons de réaliser le vœu d’un enfant qui vous est cher. En allant au devant de sa demande vous pourrez, et seulement à cette condition première, lui souhaiter un vœu qui le remplisse de bonheur. Que cet échange de vœux soit bien pensé et motivé. A demain, si vous le voulez bien. Le Calendrier. »
        
Abel garda dans ses mains le petit rouleau de papier, le relut deux fois puis le remit dans l’habitacle. En allant ranger le calendrier, il passa près du cadre vide et constata avec étonnement qu’il était légèrement déplacé et plus incliné que d’ordinaire. Il le remit d’équerre. Un doute lui traversa soudain l’esprit. Le fond de velours gris avait pris une légère patine et des marbrures aux courbes emmêlées se dessinaient sous la vitre. Il approcha le cadre de la fenêtre du salon pour vérifier à la lumière du jour, s’il s’agissait de marques de moisissure ou de fines poussières qui s’y seraient déposées. L’inspection minutieuse qui s’en suivit, ne décela ni humidité, ni poussière. Il songea alors que les rayons du soleil, voire ceux de la lune avaient décoloré une partie de la sous-face et dessiné ces étranges arabesques. Il replaça après une ultime vérification le cadre sur l’étagère de la bibliothèque, recula de deux pas, faillit écraser une patte de Filou qui le suivait comme son ombre et se dit qu’il devrait surveiller cela de près.
              
La consigne du calendrier l’avait troublé. Il n’y avait pas trente six enfants chers à son cœur. Dès la lecture du message, le souvenir d’un tout petit bébé s’était imposé dans son esprit : Son petit-fils qu’il n’avait vu qu’une fois, le jour où sa fille était revenue à leur domicile, reprendre quelques affaires, dont la fameuse photo. L’image se forma d’un superbe bébé potelé, dodu à croquer, les yeux ronds et noirs comme deux boutons de bottines riant aux éclats lorsqu’il s’était penché pour l’embrasser. Comment savoir ce que ce bébé devenu un enfant de dix ans pouvait souhaiter ?
       
Abel n’avait aucune idée des désirs des enfants de la génération de son petit-fils. Il vivait en quasi autarcie dans un monde d’adultes, éloigné des jeux de nos chères têtes blondes, des tocades passagères de ces pré-pubères, de leurs futiles centres d’intérêt. Le peu qu’il en savait lui était distillé par son poste de télévision et par les journaux qu’il lisait. Que pouvait donc bien souhaiter son petit-enfant ? Le meilleur moyen de le savoir était bien sûr de lui poser directement la question. Mais poser la question, c’était justement là où résidait le problème. Si sa propre fille s’était murée dans le silence, de son côté, Abel n’avait guère fait d’efforts pour essayer de la contacter. Quelques cartes d’anniversaires, quelques coups de téléphone qui terminaient sur un répondeur, une ou deux lettres qui étaient restées sans réponse. De fait, il n’avait jamais vraiment cherché à éclaircir les raisons de cette brouille familiale. Il n’avait jamais cherché ou osé. Renouer le contact, ne serait pas chose facile.
               
Il sortit un bloc de papier à lettres, un stylo Waterman, s’installa confortablement à son bureau et ébaucha le début d’une missive. S’il n’eut aucune difficulté pour inscrire la date, sa main se figea dès l’en-tête.
            
« Mon cher petit » faisait un peu condescendant. Il froissa la feuille et en prit une autre. « Cher sylvain,... » Vraiment trop solennel et impersonnel. La seconde feuille alla rejoindre la première au fond du papier. « Mon cher petit Sylvain… » Voilà qui sonnait juste. Il resta de longues minutes, la plume au ciel, hésita, puis ses doigts coururent sur le papier avec fébrilité. Au fur et à mesure qu’il écrivait une envie irrésistible de tenir cet enfant dans les bras le submergea. Au terme de deux longues pages, il signa « Ton grand-père ». Il hésita, voulut rajouter « qui t’aime » mais comment après un aussi long silence pouvait-il déverser sur cet enfant ignoré un amour si encombrant ?
        
 Il se relut et constata que tout ce qu’il avait écrit tournait autour de son sentiment de manque, de la honte, du regret de ne pas avoir été plus présent, plus inquiet de ce que l’enfant devenait. Abel parlait de lui. Et même sous les questions qu’il adressait à son petit-fils c’était encore sur lui-même qu’il s’apitoyait. Il se saisit de la feuille, la déchira et la jeta dans le panier. Qu’il lui était difficile de trouver la manière simple et juste qui donnerait à l’enfant l’envie de le connaître !
            
Il pensa alors à son propre grand-père, aux parties de pêche à la ligne sur les rives de la Louve, la rivière qui longeait le jardin maraîcher de ses grands-parents. Il le revit la main sur le cœur, la tête bravant le plafond de leur humble demeure, la voix emplie de trémolos déclamer le discours que Jaurès prononça cinq jours avant son assassinat. Il se remémora la matinée où ils délivrèrent ensemble près du champ du père Bernard un jeune renardeau pris dans un piège à collets et à arrêtoirs. Surgirent alors de sa mémoire, les mille et unes inventions d’Emile pour lui faire avaler la cuillère d’huile de foie de morue censée lui apporter force et croissance, les ruses grosses comme des ficelles pour piquer les chocolats noirs à la liqueur de Kirsch que sa grand-mère, la bonne Mireille conservait avec soin en prévision des jours de fête. Assailli de souvenirs, Abel prit une nouvelle page blanche et entreprit de les lui raconter.
           
Il noircit ainsi des pages et des pages comme si tout ce qu’il avait conservé dans son cœur de moments précieux, n’avait attendu que cette occasion pour s’écouler dans un flot d’encre. Lorsqu’il arriva à la fin de la lettre, il signa « Le grand-père que j’aurais aimé être ».
            
Il rédigea l’enveloppe, colla deux timbres qu’il choisit dans sa toute dernière collection. Il irait la déposer à la Poste, pour être sûr qu’elle partirait le jour même. Filou qui ne s’était jusque là pas encore manifesté aboya d’impatience en voyant Abel se lever, enfiler son pardessus et ajuster son chapeau feutre. Le seuil de la porte était recouvert d’une fine pellicule de givre. Précautionneusement le vieil homme et le chien s’aventurèrent dans les rues glissantes de la ville. A hauteur de la boulangerie Abel attacha Filou à un crochet de fer fixé à l’angle de la devanture. Il ressortit quelques instants plus tard un gros paquet de papier blanc à la main.
 
Le chien flaira le sac et se mit à japper.
                    
« Plus tard Filou, attends un peu… Je nous ai acheté quelques friandises. Pour moi des roudoudous et pour toi des rubans de guimauve. C’est mercredi, on a le droit de se faire plaisir, non ? » Déclara Abel, un carambar entre les dents.   
 
 
           

à suivre.... 


Pour accéder aux précédents chapitres, il suffit de cliquer dans la colonne de droite "Catégories": Contes et nouvelles

Partager cet article

Repost 0

commentaires

ced 26/11/2007 21:55

ai bien parlé d'imagination...imaginais le grand-père jaurésien proche du tribun ...tel son administré...cmme Jaurès et Albi ne font qu'un...c'est tout..ne remets rien en cause rassures-toi...

Alaligne 27/11/2007 15:12

Ton idée est intéressante pourtant... Je n'ai pas vraiment "situé" le lieu... pour laisser chacun imaginer à sa manière... J'hésite à être plus précise... verrai... T'embrasse

ced 25/11/2007 11:03

toujours aussi mignon sans pour autant négliger les problèmes récurrents qui jalonnent nos rapports familiaux...l'absence, la séparation, la repentance, le temps qui passe et fuse...c'est une nouvelle fois subtil...si en plus tu envoies mon imagination traîner dans le Tarn profond à la fin de juillet 1914..c'est encore plus délicieux...

Alaligne 25/11/2007 13:06

merci Wil... le Tarn??? Pourquoi pas ;)

Chuipala 23/11/2007 22:47

Et à nous ne nous saisir de tout l'amour de nos grands-parents... j'aime cet épisode !

Alaligne 24/11/2007 10:59

Une petite voix me disait que tu aimerais...

cyril 21/11/2007 15:59

Je peux enfin te laisser un commentaire aprés un bug obien, et mon ordi qui vient de lacher, le traître... Bref, merci pour ce beau conte de noël! Je n'ai pas connu mon grand père paternel et l'autre n'était pas vraiment ce que l'on attend d'un grand père, plutôt froid et distant, ne laissant transparaître aucune émotion.. Ton histoire respire la vie, l'amour et l'espoir. Merci Cathy pour ces moments de partage !Bises 

Alaligne 22/11/2007 16:23

Comme je le disais à Piotr... moi itou... ni grand-pères, ni grand-mères... raison de plus pour rêver... Partager... voilà un terme qui me sied Cyril... merci de tes fréquents passages et de tes coms toujours bien "sentis"... Mille papattes

Piotr Goradd 20/11/2007 10:55

Que n'ais-je jamais eu de grands-pères pour me retourner la vie, que n'ais-je eu cet amour qui m'a tant manqué !!?Merci de cruellement me le faire sentir à travers cette merveille de conte... Tu es à la fois mon grand-père, mon mentor et une parcelle de mon avenir.... Et je t'aime toujours pour ça...BBB EBPE.....................Piotr

Alaligne 21/11/2007 10:15

Il se trouve mein Piotr que je n'ai pas connu mes grand-parents... encore un point qui nous rapproche... t'embrasse

LUCQUIAUD 17/11/2007 00:49

Oui le passé qui revient au présent , chaud, douloureux aussi avec le constat de ce que l'on a raté... Déchirement des familles ...  pour des broutilles parfois ... Calendrier qui permet de remplir des devoirs d'une profonde humanité, de dépasser ses égoïsmes,  Est-ce que Abel Beaujour aurait accompli cette somme d'actes altruistes sans ce calendrier ? Il ne manque pas d’ouvrir la petite fenêtre et surtout d’exécuter la consigne du jour avec scrupules et rigueurs … Formidable car il n’attend rien en retour pour lui, sinon l’amélioration du sort des êtres qu’il a  contacté directement ou indirectement via le calendrier de l’Avent … Un véritable chemin de compassion et d’amour de son prochain En chemin vers la crèche ne sommes-nous pas ces santons  qui ce soir magique de Noël viennent offrir le meilleur d’eux-m^mes, le fruit de leur labeur, de ce qui les élève à la dignité Humaine … Abel Beaujour un nouveau santon déjà en chemin… Bisous des farfadets

Alaligne 17/11/2007 11:19

Ne pas attendre pour soi est effectivement tout le message du conte que j'essaie depuis le début de faire passer... Merci Patrice de l'avoir souligné... Bisous chauds aux Farfadets

Aux éclats ! 16/11/2007 21:10

Que j'aime ce chapitre ! Je suis sûre que toi aussi ...on le sent ! Notre coeur se gonfle à l'évocation de ce drame familial. Tu me confirmes en plus que lorsqu'on est gagné par une humeur mélancolique tout finit par des bonbons ...je le savais ...

Alaligne 17/11/2007 11:17

Bien senti Karine... Oui, les bonbons cela aide... mais il ne faudrait pas qu'Abel en abuse, si non il va finir par porter un dentier... ;)

Melly 16/11/2007 19:12

On s'en laisse...conter !ravie de découvrir ce blog !

Alaligne 17/11/2007 11:15

Et ce n'est pas fini Melly... j'espère que tu y trouveras ton plaisir jusqu'à la fin de ce conte

L'Oeil regardait cahin-caha 16/11/2007 18:26

Superbe épisode. Grand honneur d'être le premier à poster sur cette nostalgie à fleur de plume

Alaligne 17/11/2007 11:14

épisode délicat à écrire sans tomber dans le neuneu... merci L'oeil et grand honneur pour moi de t'avoir comme lecteur... cadeau précieux